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Mohamed Bazoum est l’une des personnalités les plus influentes du landerneau politique nigérien. Ministre des Affaires étrangères et des Nigériens de l’extérieur jusqu’au moment où nous réalisions cet entretien le lundi 23 février 2015, il a été promu ministre d’Etat à la présidence mercredi dernier. Bras droit du président Issoufou, il a sans doute été nommé à ce nouveau poste pour gérer les questions transversales et surtout préparer la présidentielle d’autant plus qu’il est le président du parti au pouvoir, le Parti Nigérien pour la Démocratie et le Socialisme (PNDS).

De passage à Ouagadougou pour participer au séminaire de renforcement des capacités des acteurs de la Transition, il nous a accordé cette interview à l’hôtel Laïco à Ouaga 2000 où il avait installé son quartier général. Avec le verbe qu’on lui connaît, il s’est prêté à toutes nos questions : financement de l’insurrection populaire par le Niger, médiation du Chef de l’Etat nigérien pour réconcilier Salif Diallo et Blaise Compaoré, Boko Haram, affaire de bébés dans laquelle le nom d’Alizèt Gando est cité, etc.

Le Burkina, c’est un peu comme chez vous. Vous êtes assez fréquent à Ouagadougou. Qu’est-ce qui vous amène ici cette fois-ci ?

J’ai beaucoup d’affection pour le Burkina Faso où je compte de nombreux amis ; c’est donc toujours un plaisir d’y venir. Pour cette fois, je suis invité par le secrétaire général par intérim de la CEN-SAD pour assister à un séminaire pour le renforcement des capacités des acteurs de la transition. Cela va être pour moi l’occasion de prendre connaissance avec certains des acteurs et d’en retrouver d’autres. Ça me paraît indispensable pour la suite des évènements dans un pays auquel je suis très attaché. Ces échanges seront donc de nature à me permettre de connaître encore plus la situation au Burkina et je pourrai, à l’occasion, prodiguer quelques conseils à des amis d’horizons différents.

Nous sommes donc en plein dans la transition après l’insurrection d’octobre. Dites-nous, avant la chute de Blaise Compaoré, l’avez-vous, à votre niveau, conseillé de ne pas foncer droit dans le mur comme lui-même l’avait conseillé au président Tandja ?

Les situations sont différentes. Le président Tandja avait entrepris quelque chose qui était en contradiction totale avec notre Constitution et il y avait même eu un arrêt de la cour constitutionnelle qui le dissuadait de poursuivre son entreprise ; chose qui mettait alors les autres chefs d’Etat à l’aise pour lui en parler, encore que je ne sois pas tout à fait sûr qu’il y en ait eu beaucoup pour lui parler de façon directe. Ce sont des questions très délicates et je ne suis pas en mesure de vous dire si le président Mahamadou Issoufou a pu donner des conseils au président Compaoré. Il était un ami à nous, un grand frère qui nous a rendu d’éminents services. J’ai comme l’impression que la relation entre lui et le président Issoufou est restée de manière verticale et je ne pense pas que ce dernier ait été à l’aise pour lui parler de façon très directe.

On sait que vous entretenez des relations étroites avec Salif Diallo qui est lui-même un conseiller officieux du président Issoufou ; vous n’êtes quand même pas resté les bras croisés pendant la phase éruptive de la crise !

Nous sommes des amis de Salif Diallo mais aussi ceux du président Blaise Compaoré. J’ai connu Salif quand nous étions à l’université où nous avons milité ensemble. Et la première fois, quand je suis venu comme professeur de lycée, c’est lui qui m’a permis d’accéder au président du Faso avec qui, depuis lors, j’ai entretenu des relations étroites. J’ai toujours eu beaucoup d’affection pour le président Compaoré, et il m’a fait l’honneur de me recevoir à chaque fois que j’étais ici et que j’ai exprimé le besoin de le rencontrer; cela a duré plusieurs années. Quand Salif a décidé de venir s’installer au Niger, après son poste d’ambassadeur à Vienne, le président Issoufou en avait informé le président Compaoré qui a dit qu’il n’avait pas d’objection à cet effet et dans notre esprit c’était pour faciliter les retrouvailles entre les deux. Nous n’avions jamais imaginé qu’ils se sépareraient de façon aussi radicale comme cela a fini par l’être. Ne croyez pas que nous ayons eu une relation différente avec ces deux hommes que nous avons connus ensemble et que nous avions toujours vu ensemble et auxquels nous sommes redevables de la même façon.

Selon des informations parues dans certains médias, Niamey a financé l’insurrection au Burkina via Salif Diallo. Etiez-vous le porteur de « djembés » ?

C’est une pure invention. C’est ne rien comprendre aux relations entre les Etats que de croire que pareilles choses puissent advenir. Il n’y a que ceux qui sont totalement étrangers aux Etats qui peuvent avoir de telles idées et prétendre même les diffuser. Le Niger est dépendant du Burkina à tel point que nous, à sa tête, nous ne nous amuserions pas à faire des choses aussi dangereuses que périlleuses. Comme je le disais, nous avons beaucoup d’estime et d’amitié pour le président Compaoré et cela nous empêchait d’envisager de lui faire un quelconque mal. De surcroît, du fait de la géographie et du fait que la grande partie de nos exportations passent par le Burkina Faso, nous ne pouvions pas prendre des risques de brouiller nos relations avec le dirigeant de ce pays, quand bien même il n’aurait pas été notre ami. Salif était certes chez nous, et le président Issoufou lui a amicalement dit de ne pas poser des actes susceptibles de porter atteinte à notre relation avec l’Etat du Burkina Faso et surtout avec le président Compaoré. Cette fable selon laquelle il transporterait des valises d’argent pour venir alimenter l’insurrection du Burkina n’est qu’une pure invention de l’esprit. Pour être franc, jusqu’à la dernière minute, nous croyions que cette insurrection allait échouer. Ce n’est que le 30 octobre 2014 que nous avons commencé à douter que c’était fini pour le président Compaoré et nous souhaitions qu’il aille sans effusion de sang. Vous n’imaginez pas que nous nous mettions à nuire à quelqu’un dont nous pensions qu’il allait rester au pouvoir ! Nous ne renions pas nos amitiés. Sur le plan international, nous avons de nombreux amis et Blaise Compaoré faisait partie des meilleurs. Je puis vous dire que nous n’avons pas été très heureux de sa fin, car nous lui souhaitions une toute autre plus grande.

Quand les relations entre le président Compaoré et Salif Diallo ont commencé à être exécrables, qu’avez-vous fait concrètement pour les rapprocher?

Nous avons beaucoup fait. Il y a eu beaucoup de tentatives du président Issoufou et par d’autres canaux. Par moment, on pensait que c’était réglé mais vers la fin, il y a eu cette rupture avec laquelle Salif et ses compagnons ont créé le MPP. A partir de cela, on ne pouvait que conseiller le dialogue à l’échelle politique au Burkina Faso, mais pas dans le cadre d’une relation entre deux amis. Jusqu’à la création du MPP, le président Issoufou a créé des occasions de contact qui, par moments, ont suscité de l’espoir et d’autres nous ont fait penser que les choses étaient difficiles et ainsi de suite.

Parlant du MPP, voyez-vous Roch accéder au palais de Kosyam à l’issue des élections à venir ?

Personne, même pas eux, ne peut faire de telle prédiction car nous n’avons pas des capacités divinatoires. Nous attendons de voir comment va se restructurer le CDP, nous y comptons des amis, les gens du MPP sont des anciens du CDP avec lesquels nous avons aussi des relations d’amitié. Le MPP, d’après des Burkinabè, est un mouvement dynamique qui a ses chances mais, à côté, il y a d’autres partis aussi. Il est très tôt de faire des paris. Ce que nous souhaitons, c’est que les élections se passent très bien et que le meilleur gagne.

Autre chose à présent ; comment, selon vous, le cancer Boko Haram, localisé jusque-là dans le corps social nigérian,    a pu se métastaser de la sorte  pour atteindre la sous-région ?

Ce sont les déboires de l’armée nigériane. Le matériel que la secte a pu conquérir des mains de cette armée lui a donné des forces au point d’être attractif pour que des jeunes des pays voisins soient allés s’y enrôler. Boko Haram n’a pas de projet politique. L’Islam est un alibi lié à son origine de secte. Mais depuis un certain temps, cette organisation a cessé d’être une secte pour devenir une organisation criminelle vulgaire. Et son mode consiste à égorger tous les hommes des zones que ses éléments assiègent pour s’approprier les femmes afin de les asservir sexuellement. Ce qui caractérise également leurs actions, c’est le pillage des biens des populations. Ils redistribuent leur butin et c’est ce qui a attiré beaucoup de jeunes. Certains des jeunes qui partent du Niger vont avec des détecteurs de métaux pour les utiliser à des fins de recherches de bijoux, etc. C’est une organisation criminelle qui vit de la rapine et c’est ça qui explique son attirance pour une partie de la jeunesse. Dans la mesure où l’organisation a des victoires sur la puissante armée du Nigéria, elle s’est dit qu’elle pouvait s’amuser à attaquer les armées du Cameroun et du Niger.

Laurent Fabuis, le ministre français des Affaires étrangères, a fait le week-end dernier un périple qui l’a conduit à Yaoundé, N’djamena et Niamey où il a promis de l’aide aux pays qui vont s’engager dans cette lutte. Pensez-vous que ce soutien sera déterminant ?

Je ne sais pas ce qu’on peut comprendre par ce terme déterminant. Ce qui est sûr, ne serait-ce que ce que fait déjà l’armée française au Niger, on peut conclure que c’est quelque chose d’extrêmement important. Avec la force Barkhane qui est une sorte d’avatar sous-régional de Serval au Mali au cours de l’année 2013, cette opération s’est aussi intéressée, à la demande du Niger, aux opérations susceptibles d’être menées contre Boko Haram. Les Français nous fournissent déjà des renseignements très utiles dans le cadre de cette lutte et, de ce point de vue, cette assistance est judicieuse.

Pensez-vous qu’on puisse réellement gagner la guerre contre cette pieuvre salafiste qui utilise des fillettes comme bombe humaine ?

Boko Haram a cessé d’être une organisation islamiste. Elle ne fait aucun effort pour avoir la sympathie des populations des localités qu’elle assujettit. Al-Qaïda par exemple existe depuis une vingtaine d’années et vous aurez constaté que cette organisation n’a jamais posé de bombe dans un marché pour tuer indistinctement, ni dans une église ou encore moins dans une mosquée, ce qui n’est pas le cas de Boko Haram. On comprend donc que ce n’est pas une organisation mue par des mobiles religieux encore moins musulmans quand elle égorge des imams et utilisent des enfants dont elle abuse de l’ignorance et de la naïveté. Si cette organisation a pu prospérer jusque-là c’est moins parce qu’elle est portée par un idéal quelconque que par ses victoires sur l’armée nigériane. Maintenant que Boko Haram enregistre des défaites dans le combat que nous menons actuellement et auquel l’armée du Nigeria est en train de prendre part, cette organisation va disparaître. Ce ne sera pas AQMI car elle est volatile et appelée à disparaître dans les prochains mois. Ce réduit du lac Tchad dans lequel elle se trouve va être totalement cerné et contrôlé par nos armées et nos polices. Elle a vocation à disparaître très rapidement.

Boko Haram est maintenant au Niger ; y a-t-il des risques qu’elle arrive dans notre pays ?

Non. Au Niger ça s’est joué le 6 février dernier. A partir du moment où ils n’ont pas pu prendre la ville de Bosso et dans la mesure où nous avons arrêté tous les acteurs, plus de 200 jeunes, dans la ville de Diffa, nous avons mis en place un dispositif militaire très étanche à la frontière avec des effectifs très importants, grâce notamment à la présence d’une partie de l’armée tchadienne sur notre territoire. Aussi la collaboration avec la France et les USA dans le domaine du renseignement nous permet-elle de dire que nous sommes en l’état d’une protection étanche.

Mais comment se fait-il que malgré tous les moyens utilisés, on n’arrive pas à localiser le cerveau de Boko Haram jusque-là ?

Je n’ai aucune idée de la technologie utilisée ni du niveau d’engagement des partenaires dans le combat pour rechercher Abubakar Shekau pour notamment le localiser et lui mettre la main dessus. Cependant, je pense que si les Américains devaient chercher Boko Haram comme ils l’ont fait pour Ben Laden, ils l’auraient déjà eu ou auraient été en phase de l’avoir de toute façon.

L’affaire des trafics de bébés au Niger fait toujours grand bruit avec notamment l’ex-président de l’Assemblée nationale, Hama Amadou, qui estime que cette affaire est utilisée pour l’écarter du jeu politique.

Même si c’était le cas, est-ce qu’il peut nous en faire le reproche ? Il était avec nous et il n’y avait aucun problème, mais il est parti de façon sournoise nouer une alliance avec l’opposition pour créer une nouvelle majorité afin de renverser le Premier ministre et nous mettre dans une situation de cohabitation. Je trouve que c’est là une félonie tout à fait caractérisée qui lui ressemble plutôt à lui, monsieur Hama Amadou. Si à partir de là, nous ne lui faisons pas de quartier est-ce qu’on peut nous en blâmer ? Nous ne lui avons jamais dit d’acheter des enfants et de leur faire de faux papiers. A partir du moment où il nous a déclaré la guerre et qu’il était prêt à utiliser tous les moyens pour nous rabaisser, il ne peut pas s’imaginer que nous lui fassions de concession et que nous n’utilisions pas cette arme que nous avons contre lui. Tout le monde sait qu’il a acquis ses enfants dans le cadre d’un trafic au Nigéria et comme il prétend le contraire, qu’il le prouve à travers un test ADN et l’affaire sera close.

Où en sommes-nous en ce moment avec le dossier des bébés ?

Il y a un juge qui a dit qu’il était incompétent et nous avons fait appel de sa décision. La Cour d’appel va répondre et le dossier va reprendre son cours. Vous savez, il y a eu une saison où plein de couples stériles nigériens, avec parfois des femmes de plus de 60 ans, sont allés amener de nombreux enfants, notamment des jumeaux. Mais depuis que la police a procédé aux arrestations, ce genre de pratiques a cessé. Même des femmes qui avaient leur abonnement ont renoncé d’y aller maintenant. Nos médecins ont fait des tests qui ont révélé que certaines n’avaient même pas d’utérus parce qu’elles ont été victimes de maladies et on les en a amputées et que d’autres sont ménopausées. Mais toutes avaient accouché de jumeaux. Soudainement, plein de femmes d’un âge avancé, ménopausées se mettent à accoucher des jumeaux systématiquement au Nigéria, et quand la justice s’empare du dossier tout cesse ! Comment pouvons-nous inventer tout ça ?

Dans cette affaire le nom d’Alizéta Ouédraogo, que nous appelions la belle-mère nationale, a été cité. Que savez-vous de son implication présumée?

Je n’en sais pas plus que ce qui se dit dans les journaux. Et je n’ai aucune idée de la fiabilité de ce qui se dit à travers ceux-ci.

L’exil de Hama n’est-il pas un boulevard ouvert au président Issoufou dans la perspective de la prochaine présidentielle?

Hama avait 17% au premier tour de l’élection présidentielle en 2011 ; pour nous, il n’est pas un adversaire direct contrairement à ce qu’il veut faire passer dans l’opinion. S’il ne devait pas participer pour une raison ou une autre aux élections futures, ce serait un acteur d’une certaine taille qui sera absent et évidemment que ça sera dommage pour notre démocratie. Nous aurions souhaité qu’il soit en état de pouvoir prendre part à cette élection. Ce qui aurait donné plus de piment aux enjeux liés à l’élection. Mais s’il devait être absent, cela l’aurait été par sa faute.

Quels sont vos rapports avec son parti ?

Nous n’avons pas de rapports. Il faut le dire, nos rapports avec l’opposition sont très mauvais, en ce moment malheureusement.

Ça ne vous fait pas craindre des alliances à la présidentielle en votre défaveur?

Non. Nous étions avec le parti de Hama ; il nous a quittés et nous l’avions déploré en son temps. Mais à partir du moment où il avait fait ce choix et qu’il s’y était obstiné, nous lui avions souhaité bien du plaisir. Maintenant, la configuration a changé et nous pensons que nous sommes dans une position qui est très favorable au président Issoufou et au PNDS.

Pour terminer cet entretien, je tiens une fois encore à récuser cette accusation faite par certains médias du Burkina Faso concernant l’implication de l’Etat du Niger dans la déstabilisation du président Compaoré et du pays. Je trouve que c’est une information diffamatoire, offensante et stupide. Je voudrais que le peuple du Burkina sache que jamais nous n’entreprendrons de déstabiliser un pays frère tout comme le Burkina n’en fera pas contre le Niger. Nous avons les mêmes intérêts et notre devoir, c’est de nous soutenir pour être stables.

Entretien réalisé par Adama Ouédraogo Damiss
L’Observateur paalga