BISMILLAH ARRAHMAN ARRAHIM

LES BONNES MANIERES DE LA DISCUSSION

Louanges à Allah et prière et salut sur son prophète.

Ce séjour en Tunisie m’a permis d’observer une société foisonnante de débats. Après une époque d’éducation à la dure au respect de la voie unique, la liberté durement acquise a donné à chacun le droit de s’exprimer. La politique est la partie la plus visible de ces vifs échanges mais les débats sont partout : dans les entreprises, les mosquées, les foyers, etc. Pour que ces échanges soient constructifs essayons de connaître et de nous approprier les manières que l’Islam nous enseigne. Il est possible que vous n’ayez jamais entendu un sermon du vendredi sur la façon de discuter ; pourtant le dialogue a un grand rôle dans la société et l’Islam a beaucoup à nous apporter.

Le premier point est dire la vérité. Ca a l’air si simple, mais par exemple si vous arrivez en retard à un rendez-vous, dites-vous la vérité ? Combien disent : « Il y avait de la circulation », alors qu’il y a toujours la circulation, et ils auraient dû prendre leurs dispositions en cas d’imprévus, mais ils ont négligé et laissé passer le temps jusqu’à vouloir filer et s’exaspérer de la circulation. Alors mon frère, dis la vérité : ce n’est pas la circulation mais ta négligence et tu n’as aucune excuse. Quand je demande à un frère : tu as dit ça ?! Il répond : mais tu n’as pas vu ce que lui a dit ?! Mon Dieu que c’est difficile de lui faire dire : oui, j’ai dit ça ! De même quand je lui demande : est-ce que tu as fait ce que je t’ai demandé ? Il répond : Il s’est passé ceci et cela. Mon frère, quand on te pose une question dis la vérité : je ne l’ai pas fait ; réponds à ce qu’on t’a demandé, ensuite si tu as quelque chose à ajouter ajoute. Dans un débat où nous avons un désaccord, il est de la plus haute importance de dire strictement la vérité sinon le débat devient une embrouille inextricable. Si ton adversaire dit une chose juste dis que tu es d’accord car cette chose est juste. Tout ce qui se dit de mal sur ton adversaire n’en crois pas un mot à moins que tu ais des preuves irréfutables. Ne donne pas un argument si tu doutes de sa véracité. Dis que tu ne sais pas si tu ne sais pas. Si une question te prend au dépourvu dis que tu n’as pas encore réfléchi à cela et que tu dois prendre un temps de réflexion ; ne te précipite pas de balancer une réponse infondée car cela montre ta mauvaise foi : tu cherches à avoir raison alors que toi-même ne sais plus où tu en es. Si une question déstabilise ta position et remet en cause ta conviction repose-toi la question : pourquoi y crois-tu ? Si tu te trouves partagé entre ce que tu croyais et ce qu’on te présente avoue qu’il y a des points pertinents chez ton adversaire mais que tu as encore des raisons de garder ta position et qu’il faut élucider les apparentes contradictions. Ton fil conducteur dans le débat c’est pourquoi toi-même tu es convaincu de ta position ? Ton argument fondamental : s’il passe, tu gagnes, si on te démontre qu’il est faux, toi-même tu abandonne cette position ; et laisse tomber tous les arguments annexes : en plus ceci, et même cela, qui sont discutables et dépendent de l’appréciation de chacun.

Sache mon frère que quelle que soit la cause que tu défends, si tu trouves l’occasion d’apprendre une chose que tu ne connaissais pas, cela vaut mieux qu’acquérir beaucoup de gens à ta cause, car plus tu apprends, plus tu t’élèves en sagesse et expérience, et mieux tu pourras défendre ta cause. Donc quelle que soit la cause que tu défends, par exemple si tu discutes avec un athée pour le convaincre de l’existence d’Allah, sois à son écoute et cherche tout point positif dans son raisonnement pour te l’approprier. Et si tu discutes avec une personne qui ne cache pas sa haine et son mépris envers toi et qui déverse sur toi un flot de critiques voire d’insultes, sache que c’est un grand bienfait qu’Allah t’a fait, surtout si elle te connaît bien et a cherché tes failles, car tu ne trouveras pas quelqu’un qui t’indiquera aussi clairement tes défauts. Sois donc totalement à l’écoute et cherche la vérité dans ce qu’elle dit. Même si tu n’as pas commis l’erreur en question, peut-être as-tu fait des choses qui ont laissé les gens croire ou imaginer que tu as commis cette erreur, ou que tu t’es mal exprimé et voilà comment ce fut interprété, ou que tu as naïvement fait confiance et maintenant les choses se retournent contre toi, ou que tu as confié des secrets et maintenant tout le monde le sait. Donc prend toutes ces critiques comme un médicament et sache qu’améliorer ta réalité est largement plus important que défendre ton image. Quand on recherche la vérité, on ne se vexe pas, on ne se sent pas humilié, on ne s’emporte pas, on n’a pas de haine pour l’adversaire, on ne cherche pas à tout prix à le descendre, on ne cherche pas des arguments « pour avoir raison », on ne tombe pas dans un débat sur les personnes, mais on reste sur l’idée.

Une des entorses les plus flagrantes à la vérité est le raisonnement par allégeance : celui qui a dit cette parole est de mon camp, donc c’est une parole vraie, je dois la défendre à tout prix ; et celui qui a dit telle autre parole n’est pas de mon camp, donc il est du camp adverse et donc il a tort. Mon frère, si tu raisonnes ainsi, tu as tourné le dos à la vérité depuis longtemps et tu n’iras pas loin dans ton cul-de-sac. Appliquons la parole de Omar, qu’Allah l’agrée : ne regarde pas qui a dit mais ce qu’il a dit, et ne jugeons pas les paroles selon leurs auteurs, mais les auteurs selon leurs paroles.

Si tu montres l’erreur de ton adversaire, montre clairement où elle commence et où elle finit. Inutile d’en rajouter avec des suppositions et des extrapolations. Ne va surtout pas attaquer ses intentions ; le prophète (s) a dit : « que n’as-tu ouvert son cœur pour voir s’il l’a dit avec sincérité ?! » Ne cherche pas les défauts de sa personnalité qui n’ont aucun lien avec le sujet pour le discréditer. Pose ta question ou ton objection avec clarté et concision et oublie les introductions dramatisantes ou les conclusions précoces, compare la parole de Zoulaykha : « Quelle punition mérite celui qui a voulu déshonorer ta famille ?! Il doit être jeté en prison ou subir une torture douloureuse » à celle de Youssef : « C’est elle qui me cherchait ». N’emploie pas les techniques de culpabilisation et de victimisation comme les frères de Youssef : « Père, pourquoi ne nous fais-tu pas confiance pour Youssef alors que nous le protégeons très bien ?! »

Il n’y a plus de discussion avec celui qui ne dit pas la vérité. A quoi sert de discuter avec quelqu’un qui ne cherche pas la vérité mais qui cherche uniquement à avoir raison ? Quand vous êtes face à une telle personne, donnez-vous comme objectif de démontrer qu’elle ne cherche pas la vérité. Je vais vous donner un exemple. Il fut un de mes élèves qui s’est retourné contre moi et qui s’est mis à visiter mes centres et mes élèves pour les détourner de moi. Je l’ai rencontré et je lui ai demandé quel était le problème. Il me répondit qu’il n’y avait aucun problème. Puis nous devions nous rendre dans sa ville d’origine pour une campagne. Il nous y devança pour détourner de moi les organisateurs, avertir les savants contre moi et annoncer que je ne viendrai pas. Arrivés là-bas nous remîmes les choses en place et nous organisâmes une réunion avec lui et les savants. Je lui répétai la question : quel est le problème ? Et il donna un argument contre le captage. Je répondis à son argument et il dit : « en fait le problème est que les centres de roqya n’ont pas de légitimité médicale et si quelqu’un meurt dans le centre nous n’avons pas de protection juridique ». Je dis : « ça suffit, tu n’es qu’un serpent, chaque fois qu’on te confronte tu contournes et tu vas dire des choses par derrière. D’après tes dires il faudrait fermer tous les centres de roqya, les miens comme les autres, et pourquoi ne passes-tu pas ton temps à attaquer les centres de sorcellerie ? » Une fois établi que ton adversaire ne cherche pas la vérité il faut en tirer les conclusions qui s’imposent.

Si c’est un prédicateur il doit être relégué au stade d’étudiant. Comment quelqu’un qui ne cherche pas la vérité mais la domination peut-il entraîner des foules derrière lui ? Mais ne croyez pas que ça peut se régler avec : « non mon frère, là tu ne cherches plus la vérité, tu es en train de sortir n’importe quel argument pour avoir raison ». « Ah oui, c’est vrai, j’ai compris la leçon ». Non, cette situation nécessite une remise en cause très profonde, un changement d’attitude et d’approche, quitter son piédestal de prédicateur pour redevenir un chercheur assoiffé d’apprentissage, et cesser définitivement d’attaquer et de condamner qui que ce soit sans avoir rencontré la personne et étudié tous ses arguments.

Un des problèmes les plus dramatiques à mon sens que vit la communauté musulmane est d’avoir des dirigeants religieux qui pratiquent l’expérimentation à l’échelle de la société. Du simple prédicateur de quartier au dirigeant d’un groupe islamique à dimension internationale, ta responsabilité est immense car tous ces gens te suivent et te font confiance au nom de l’Islam, ces jeunes croient en toi plus qu’en leurs parents. Tu dois connaître sur les bouts des doigts la stratégie du prophète (s) et de ses compagnons dans la gestion de la religion pour t’y référer à chaque décision, et notamment éviter les soubresauts et les confrontations pour travailler dans la profondeur et la durée, bien qu’il y eut des moments où il fallait avancer et s’en remettre à Allah. Ce sujet a sa place ailleurs, mais ce qui aurait pu éviter aux groupes islamiques des erreurs et des générations sacrifiées est la discussion interne et l’écoute de l’autre. Hélas le statut des émirs quasi dictateurs et des fondateurs chefs à vie a empêché d’écouter d’autres ayant d’autres compétences, notamment la qualité d’être sur le terrain au contact de la réalité et de ce qui se passe à l’extérieur du groupe. Le mépris des avis des « petits » frères a permis d’occulter des problèmes réels qui ont fini par balayer l’activité, et une génération est sacrifiée. Conclusion : garde toujours l’oreille attentive car la grandeur d’une opinion salvatrice peut se cacher derrière la petitesse apparente de son auteur.

Si c’est un journaliste qui a menti, il doit être sanctionné. Un mensonge dans un média peut avoir un effet dévastateur sur un politicien, une entreprise ou une famille. Nous ne sommes plus dans la liberté d’opinion et d’expression mais face à des destructeurs : incapables de dire la vérité les voici inventant n’importe quoi pour se rendre intéressants et pour défendre leur cause, ou du moins casser celle des autres. Frères et sœurs, n’achetez plus et ne lisez plus les écrits des menteurs, le boycott peut aider, mais il doit y avoir une législation qui traite sérieusement les débordements.

Si c’est un politicien, il doit être poursuivi. Mentir pour détruire son adversaire, détruire pour dominer, ces gens sont un danger à l’état pur. Une fois démasqués, ils doivent être neutralisés, exclus de la vie politique. Le problème vient de leurs suiveurs, leurs alliés déclarés ou secrets. Donc on clarifiera leur mauvaise foi autant que possible pour ouvrir les yeux de leurs suiveurs et on démontrera le cas échéant la mauvaise foi de leurs alliés. Vous voyez qu’il s’agit de nettoyer la société par la promotion de la vérité et l’affaiblissement de ceux qui la refusent et la base de ce travail est : combien la société est attachée à la vérité ? Car plus les opportunistes incompétents sont nombreux et moins les vraies personnes luttent pour assainir la société plus le faux dominera. D’où la nécessité d’une éducation à la vérité car ma conviction est que notre situation globale est le reflet de nos états individuels ; autrement dit ne te plains pas de la société pourrie mais cherche ta propre pourriture, et si tu te changes toi-même tu ne peux pas t’imaginer combien cela pourra changer le monde.

Vous l’avez compris, dire la vérité est le cœur du débat qui permet aux informations de circuler correctement, aux idées de se construire, aux différences de se confronter, aux adversaires de se respecter, à chacun de s’enrichir et de progresser dans sa recherche de vérité. Mon Dieu, quel apaisement, quelle bénédiction. Je me rappelle une discussion que j’ai eue avec ma patronne à mon premier travail en tant qu’ingénieur. Nous sommes partis de deux points de vue différents et a priori opposés et nous avons discuté et discuté de nos arguments, une discussion tellement saine ou aucun de nous ne cherchait à se défendre mais seulement l’intérêt de l’entreprise jusqu’à nous mettre complètement d’accord ; il persistait une zone d’incertitude et je devais pousser la recherche pour la clarifier. Je suis sorti de cette entrevue en me disant : si seulement les musulmans pouvaient discuter ainsi ! Je n’ai jamais eu ou vu un tel débat entre musulmans, à ce niveau de respect, de désintéressement et de constructivité. Nous avancerions 10 fois plus vite dans la construction de l’islam. Pour discuter de la moindre petite chose (où il y a un désaccord), tu vois l’argumentation se gonfler d’un tas d’éléments qui n’ont rien à voir. Et attention ! Mr Untel ne supporte pas la contradiction. Si tu lui tiens tête, tu risques d’être déclaré comme dissident ou opposant, brebis galeuse ou porteur d’idées dangereuses, à écarter des responsabilités et son influence doit être limitée, à surveiller par des informateurs postés pour écouter tes conversations ou feignant de te soutenir.

Cet attachement à la vérité et à l’intérêt général peut se voir à travers le hadith : « quiconque croit en Allah et au Jour Dernier, qu’il dise du bien ou qu’il se taise ». Donc dans la discussion, ne dis pas un mot si tu n’as pas la certitude que c’est un bien. Waw ! Tous les commentaires moqueurs et piquants disparaissent, les remarques agressives, les formules pour influencer, et il ne reste que l’essentiel.

Dire la vérité et rechercher la vérité au point de se désintéresser de tous les arguments de pacotille et de ne pas prêter attention à la forme des paroles mais au contenu, c’est bien la règle fondamentale du débat. Nous allons maintenant in cha Allah passer en revue quelques autres règles islamiques souvent oubliées ou inconnues des musulmans. Ecouter les deux parties avant de se forger une opinion, voici une règle qui s’impose au juge musulman. Hélas, combien de prédicateurs se lancent dans des critiques publiques sans avoir jamais échangé avec la personne qu’ils critiquent. Donc quelle que soit la personne qui vient te dire du mal d’une autre, ne prends pas partie et ne te forge pas une opinion jusqu’à ce que tu écoutes l’autre.

Chez les sahaba, qu’Allah les agrée, on ne coupait pas la parole et on n’élevait pas la voix. Ils ne demandaient pas non plus la parole : le premier qui parle, tout le monde l’écoute, et quand il se tait la parole est au premier qui la prend. Allah leur a interdit d’élever la voix au-dessus de celle du prophète (s), donc les voix ne s’élevaient pas. Quelle belle assemblée et quelles nobles manières ! Ceux qui aiment la sunna et se réclament de la sunna ont ici un admirable travail à faire pour s’élever au-dessus des ambiances des cafés et des cités, au-dessus même de l’ambiance du parlement et montrer au monde un niveau d’éducation unique. Ainsi les gens verraient les manières admirables de l’islam au lieu de voir des gens crier et n’écouter personne, et de plus gesticuler, plus semblables à une meute de loups agressifs qu’à des hommes de Dieu porteurs de miséricorde.

Répéter les mêmes phrases sur un ton plus fort n’est pas pédagogique sauf peut-être pour les ânes et relève du dialogue des sourds et de la polémique que l’islam déconseille. Au lieu de répéter la même chose, demande-toi pourquoi il n’a pas compris ce que tu as dit et cherche à analyser son point de vue ; quand tu auras compris l’autre tu ajusteras tes paroles pour te faire comprendre et le débat avancera in cha Allah.

Sheikh Ben Halima Abderraouf

Niger Inter

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