« Le centre du monde est partout », dit-on depuis quelques années pour souligner qu’il ne se trouve plus en Europe et que les États-Unis eux-mêmes n’en sont plus que l’un des pôles de puissance.

L’Afrique est-elle déjà, ou sera-t-elle un jour prochain, d’ici à 2050, l’un des pôles de puissance du monde ?

Depuis le début de ce XXIe siècle, elle semblait bien partie pour se rapprocher du centre, et d’aucuns pensaient même qu’elle ne tarderait pas à l’atteindre. Sa croissance économique se maintenait à 5 % par an, voire un peu plus. Et, venus du monde entier par dizaines ou centaines de millions de dollars, les capitaux affluaient pour être investis en Afrique, où l’on croyait trouver la bonne rémunération.

La Banque africaine de développement (BAD) claironnait que la classe moyenne africaine comptait déjà plus de 300 millions de personnes et s’acheminait vers le demi-milliard.

C’était en 2013 et en 2014, mais, depuis, le vent a tourné.

J’ai indiqué ici même la semaine dernière que, à l’exception notable de l’Inde, les pays émergents, dont ceux du continent africain, ont commencé à décélérer dès la fin de 2014.

En 2015, leur croissance ne sera plus que de 4 % par an, sans assurance de ne pas la voir reculer davantage.

Du coup, comme c’est souvent le cas en économie, l’humeur a changé et le pessimisme a repris le dessus.

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On souligne volontiers, en ce mois de juin 2015, que, sollicités par le marché, les pays africains se sont mis à emprunter plus que de raison. Ils l’ont fait à des taux de l’ordre de 6 % l’an, flatteurs certes, mais en réalité prohibitifs, puisque le même argent est disponible pour les pays développés à 1 % l’an.

Et, plus grave, Nestlé, numéro un mondial de l’agro-alimentaire, vient d’annoncer urbi et orbi qu’il s’est trompé ou qu’on l’a trompé à propos de l’Afrique et de ses potentialités : « Il n’y a pas encore de classe moyenne africaine digne de ce nom, et ce qui en tient lieu n’est pas en train de s’élargir.

« Nous pensions que l’Afrique serait demain ce que l’Asie est aujourd’hui. Ce fut une erreur qui nous a coûté cher, car nous avons déjà investi 1 milliard de dollars dans vingt et un pays africains.

« Nous avons donc décidé de réduire nos effectifs en Afrique de 15 % au moins et, d’une certaine manière, de nous désengager des pays africains, où nous nous sommes trop engagés. »

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Je me suis arrêté un instant sur l’échec de Nestlé en Afrique et j’ai cité le jugement négatif de ses dirigeants sur l’état actuel du continent pour vous dire : « Attention, tout n’est pas rose. » Mais, même s’il est bien géré, le géant de l’agroalimentaire a peut-être imputé à l’Afrique ce qui pourrait être dû à des produits mal adaptés ou à des cadres locaux mal choisis. Il a peut-être aussi été contré par des concurrents locaux mieux préparés que lui…

Il convient donc de ne pas ignorer ce qu’il dit sans prendre ses affirmations au pied de la lettre : ne concluons pas, avec lui, que l’avenir de l’Afrique est bouché.

J’en veux pour preuve la décision prise la même semaine par le fonds d’investissement américain TPG, présent dans le monde entier, d’investir en Afrique, avec Mo Ibrahim, 1 milliard de dollars. Ce faisant, il suit l’exemple d’autres groupes américains d’envergure mondiale, tels Carlyle et KKR, déjà très engagés dans le continent.

J’en conclus pour ma part que l’afropessimisme est tout aussi injustifié que son contraire : divisé en 54 États dont beaucoup sont trop petits et plusieurs sont mal gouvernés, l’Afrique est un continent morcelé, à la recherche de son avenir.

Cet avenir n’est pas encore décidé.

Et, fait nouveau, il est désormais, comme le Moyen-Orient, le théâtre de ce qu’on appelle déjà « la guerre contre le jihadisme ».

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Elle succède à « la guerre contre le terrorisme », bien mal nommée par George W. Bush en 2001, car il ne s’agissait pas alors d’une guerre.

« La guerre contre le jihadisme », elle, est une vraie guerre, dont le commandement est tout naturellement assuré par les États-Unis. On dit, à tort, qu’ils la mènent « sans stratégie, ni projet politique clairement défini, ni alliés fiables». Et l’on pense qu’ils n’y engagent pas de troupes au sol. Là aussi à tort, car ils comptent déjà au Moyen-Orient et en Afrique plusieurs milliers d’hommes : de larges unités de conseillers et de forces spéciales ont remplacé les divisions embourbées en Afghanistan et en Irak.

Mais l’arme privilégiée des Américains, utilisée avec une redoutable efficacité au Pakistan, au Yémen et en Somalie pour éliminer les dirigeants d’Al-Qaïda et de Daesh, demeure les drones.

Désormais, les États-Unis y ont recours aussi en Afrique, dont ils ont fait leur deuxième théâtre d’opérations. Et où ils obtiennent déjà des résultats spectaculaires.

Une dizaine de pays africains sont directement concernés : Somalie, Kenya, Libye, Tchad, Nigeria et, dans une moindre mesure, l’Algérie, le Mali et le Niger.

Dans cette guerre, la France est le deuxième intervenant non africain et, pour les États-Unis, « un brillant second ».

Il s’agit d’une vraie guerre, parce que Daesh, contrairement à Al-Qaïda, dispose de territoires, d’unités combattantes et d’un budget.

Daesh est international, puisqu’il a réussi à attirer et à retenir plusieurs milliers de jeunes Européens.

Il épouse les contours du monde musulman et s’y enracine. Il a une ligne politique et une base sociale. Cette dernière, fort large, tend à rassembler les laissés-pour-compte et les exclus du système, lesquels en sont arrivés à vouloir le détruire.

Autant dire, s’agissant de pays encore sous-développés, que Daesh dispose, grâce à ce terreau, d’un énorme réservoir de recrues.

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Cela étant, une bonne partie des dirigeants africains sont confrontés à l’équation suivante, difficile voire impossible à résoudre : comment participer avec le maximum d’efficacité à cette « guerre contre le jihadisme », dont l’issue n’est pas pour demain, tout en continuant à se consacrer, pendant de longues années, à l’indispensable croissance économique ?

Seuls ceux d’entre eux qui parviendront à concilier ces deux impératifs mériteront de se maintenir à la direction des affaires de leurs pays.

par Béchir Ben Yahmed

Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.