Il a préféré quitter le Niger plutôt que de risquer la prison. Accusé de complicité dans une affaire de trafic d’enfants, le président de l’Assemblée nationale Hama Amadou a accordé à J.A. son premier entretien depuis sa fuite.

Tout est allé très vite pour Hama Amadou. Le président de l’Assemblée nationale est cité depuis plusieurs mois dans une affaire de « supposition de bébés », qui a valu à plusieurs personnalités nigériennes d’être placées en détention. Parmi celles-ci, sa seconde épouse, Hadiza Hama, soupçonnée d’avoir « acheté » ses jumeaux au Nigeria, il y a deux ans. Le 26 août, le gouvernement saisit le bureau de l’Assemblée afin d’autoriser la justice à entendre son président.

>> Lire aussi : Pourquoi Hama Amadou a pris la fuite pour la France

Le lendemain, le patron du Moden Lumana Fa, qui fait figure de principal opposant à Mahamadou Issoufou, prend la route pour Ouagadougou. « Seul, affirme-t-il, et sans l’aide de personne. » Trois jours plus tard, il débarque à Bruxelles, puis à Paris pour un exil d’une durée indéterminée. Rencontré dans un hôtel de la capitale française, il se défend avec vigueur. Et contre-attaque, comme à son habitude.

Jeune Afrique : Pourquoi avez-vous fui ?

Hama Amadou : Parce que cette affaire a été utilisée comme prétexte pour pouvoir m’arrêter. C’est un dossier politique. Et aucune des procédures légales prévues pour lever l’immunité d’un député, a fortiori celle du président de l’Assemblée nationale, n’a été respectée. Le règlement de l’Assemblée précise que, pour lever l’immunité d’un élu, il faut l’accord des deux tiers des 113 députés. Moi, j’avais demandé au Premier ministre de convoquer une session extraordinaire pour que l’Assemblée se saisisse de ce dossier. Il a refusé et, à la place, a demandé au bureau de se réunir pour décider, non pas de la levée de mon immunité, mais de mon arrestation.

>> Lire aussi Trafic de bébés : la fuite de Hama Amadou au Burkina divise le Niger

Les accusations sont d’une extrême gravité. Pourquoi ne pas avoir accepté d’être entendu par un juge afin de vous défendre ?

Je le ferais si le juge me le demandait lui-même ! Mais celui-ci n’a jamais formulé la volonté de me voir. C’est le gouvernement qui a enjoint au procureur de la République de procéder à mon arrestation. La finalité, je la connais : il s’agit de m’emprisonner quelques jours afin de m’empoisonner.

Vous pensez vraiment que le président Mahamadou Issoufou serait prêt à commanditer l’assassinat de son principal opposant ! ?

J’en suis convaincu. Sinon, je n’aurais pas quitté le pays. Et je ne dis pas ça à la légère : je le tiens de sources bien informées. Ils auraient fait venir un poison de Libye, dont les effets ne seraient intervenus que quelques mois après son ingestion. Ce qui les aurait mis hors de cause. Je sais qu’ils ont cette intention macabre. Il y a quelques semaines, ils ont tiré sur mon domicile et ont enlevé les gardes affectés à ma sécurité. C’est pour cela que j’ai quitté le Niger.

«Je n’étais pas déguisé. Je suis parti seul au volant de ma voiture.»

Avez-vous peur de retourner en prison, comme en 2008 ?

Je ne veux pas y retourner à cause d’une injustice. Je sais ce que valent les prisons nigériennes.

Ce n’est pas la première fois que vous quittez précipitamment le pays…

Non. En 2009, sous Mamadou Tandja, j’avais été accusé à tort d’atteinte à la sécurité de l’État. Si on m’arrêtait, j’étais mort.

Quand avez-vous pris la décision de vous enfuir ?

Le 26 août au soir, après le conseil des ministres [au cours duquel le gouvernement a convoqué le bureau de l’Assemblée], quand j’ai constaté qu’aucune règle n’était respectée.

Comment avez-vous quitté le Niger ? La rumeur dit que vous vous êtes déguisé en femme.

C’est faux, je n’étais pas déguisé. Je suis parti seul au volant de ma voiture.

Avez-vous bénéficié de l’aide des autorités burkinabè ?

Non. Je suis rentré normalement au Burkina, comme tout citoyen de la Cedeao [Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest]. Je me suis présenté à la douane, et, à mon arrivée, j’ai simplement prévenu les autorités – à savoir mon homologue, le président de l’Assemblée nationale – que j’étais dans leur pays.

Trois jours plus tard, vous partez en France. Pourquoi ?

Parce que la France est un État de droit. Et si le président Issoufou veut m’extrader, il sera bien obligé de transmettre aux autorités françaises le dossier sur la base duquel il aura engagé un mandat d’arrêt international contre moi. Ici, j’aurai au moins la chance de bénéficier d’un examen objectif de la part des juges. Je suis convaincu que ce dossier ne contient rien.

Issoufou a de nombreux amis à Paris, à l’Élysée notamment…

Êtes-vous en train de me dire qu’en France on peut manipuler la justice pour des amitiés politiques ? Je n’y crois pas.

«Ni moi ni ma femme n’avons participé à un trafic. À Niamey, tout le monde l’a vue enceinte.»

Venons-en au fond de l’affaire : avez-vous, avec votre épouse, acheté des bébés nigérians ?

Soyons sérieux… Comment, au XXIe siècle, peut-on penser qu’il existe un marché de bébés ? Et si tel était le cas, selon la logique judiciaire, c’est le Nigeria qui aurait dû solliciter le gouvernement nigérien pour poursuivre ceux qui, au Niger, auraient acheté les enfants. Mais c’est Niamey qui a enclenché une procédure contre ses propres citoyens, juste pour me déstabiliser. D’ailleurs, aucune famille nigériane n’a réclamé les enfants.

>> Lire aussi Niger, Bénin Nigeria… Usines à bébés, le trafic de la honte

Vous ne croyez pas à un trafic de bébés dans la sous-région ?

Ça peut exister, mais ni moi ni ma femme n’avons participé à un trafic. À Niamey, tout le monde l’a vue enceinte.

Pourquoi a-t-elle accouché à Lagos ?

C’est à elle qu’il faut poser la question. Quand elle a accouché, j’étais au Maroc. J’ai demandé à mon épouse si elle était prête à faire les tests ADN, elle m’a dit qu’elle était d’accord. Mais le juge a refusé.

Et vous, seriez-vous prêt à vous y soumettre ?

Du point de vue de notre religion, un père ne peut pas faire ce test, c’est la mère qui doit le faire.

L’avez-vous vue depuis qu’elle est emprisonnée ?

Bien sûr, je lui rendais visite régulièrement et elle jure que ces enfants sont sortis de son ventre.

Vous criez au complot, mais d’autres personnes ont été arrêtées, parmi lesquelles un ministre, Abdou Labo…

C’est pour justifier mon arrestation. Si on arrête un ministre d’État en activité, alors on peut bien arrêter le président de l’Assemblée. C’est un montage à plusieurs coups. Car, derrière tout cela, il y a aussi la volonté de Mahamadou Issoufou de faire une OPA sur le parti de Mahamane Ousmane [la Convention démocratique et sociale, CDS-Rahama]. Issoufou a voulu utiliser Abdou Labo [membre dissident de la CDS], mais ce n’est pas quelqu’un de soumis. Il a donc fallu se débarrasser de lui aussi.

Vous étiez l’allié du président Issoufou pendant les deux premières années de son mandat. Pourquoi avez-vous rejoint l’opposition en août 2013 ?

Parce qu’il avait décidé de se débarrasser de moi et d’affaiblir mon parti. En août 2013, il a annoncé qu’il voulait mettre en place un gouvernement d’union nationale ; il a négocié avec l’opposition et renvoyé tous les ministres de mon bord.

Dans son entourage, on explique que c’est vous qui avez commencé à vous rapprocher de l’opposition…

Est-ce moi qui ai voulu faire un gouvernement d’union ? Quand il m’en a parlé, je lui ai dit que ce n’était pas démocratique. La démocratie suppose une majorité qui gouverne et une opposition qui s’oppose. Pourquoi faire un gouvernement d’union alors que la situation politique du pays est paisible ? Et quand vous voyez votre allié se rapprocher de l’opposition alors que vous êtes l’allié principal, que faites-vous ? Vous vous rapprochez également d’elle pour ne pas être le dindon de la farce.

Pourquoi ne pas avoir démissionné du perchoir lorsque vous avez rompu avec Issoufou ?

Pourquoi l’aurais-je fait ? Pourquoi Issoufou ne démissionnerait pas, lui aussi, puisqu’il a été élu avec les voix de mon parti ?

Serez-vous candidat à l’élection présidentielle de 2016 ?

Je suis déjà candidat. Et c’est cela le problème fondamental d’Issoufou.

Jeune Afrique