Pour nous africains, La Baule n’est pas qu’une  douillette station balnéaire et commune de France. Ce fut surtout le lieu d’où, à la faveur d’une conférence des chefs d’Etat de France et d’Afrique, le président Mitterrand prononça le 20 juin 1990 un fameux discours, appelant ses pairs du continent africain à engager de grandes réformes pour faire droit aux aspirations de leurs peuples à la démocratie. L’aide de son pays, précisait-il avec un brin de chantage, serait désormais liée aux efforts fournis dans ce sens par les africains.

Voilà vingt-cinq ans donc que fut lancée cette «initiative démocratique » du regretté  Mitterrand. Fait bizarre, personne ne célèbre son quart de siècle. Plus étonnant encore, pour les rares medias qui évoquent la question, La Baule est présentée comme un vieux démon, qu’il faut exorciser par le silence.

Une initiative si généreuse pour la promotion des libertés et de la démocratie mérite-t-elle la relégation au rang des reliques ? Probablement, et ce n’est pas sans raisons…

Si La Baule n’est pas célébrée aujourd’hui, c’est d’abord parce que l’initiative a été dès au départ  mal engagée, puis elle  n’a pas tenu ses promesses. Que l’on se souvienne : mus par le souci de ne pas perdre les subsides français, beaucoup de nos chefs d’Etat ont simplement confondu multipartisme et démocratie, ouvrant les vannes à la création de partis, mais ne faisant rien pour que les citoyens exercent correctement les libertés octroyées et ne se retrouvent pas plutôt dans des clans. Derrière un discours trompeur, se cachaient aussi de faux démocrates, qui ont promu des régimes « wassossoyistes » et incompétents, dont la seule logique est : « à mon tour de manger ». Il n’est pas étonnant, dès lors, que nombre de ces régimes « premiers démocratiquement élus » aient fini par être renversés par des militaires ou des rebellions armées.  En Afrique francophone en particulier, La Baule n’a induit ni un développement économique ni une alternance politique (ou si peu), les processus de changement et de rupture ayant dans bien des cas été récupérés par les régimes précédents (Togo, Côte d‘Ivoire, Burkina Faso, Cameroun, Guinée, Mauritanie, Niger, etc).  Plutôt que d’être une solution, la démocratie a été pour beaucoup un problème, le fardeau. La Baule a ruiné plus d’une économie, avec ses lourdes factures électorales et les multiples institutions budgétivores engendrées, qu’il était juste de bon ton de mettre en place. Non parce qu’elles sont utiles.

A contrario, on notera que dans les pays anglophones non concernés par l’offre de Mitterrand, les institutions héritées du colonisateur se sont montrées plus solides et se sont finalement bien enracinées ; la bonne gouvernance s’y est installée : à l’exemple de la plupart des pays d’Afrique australe et orientale, l’économie y est plutôt prospère, les alternances politiques régulières et la citoyenneté assumée. Ces pays nous apprennent tous les jours que la démocratie se construit patiemment, elle ne se décrète pas, comme on a voulu le faire à partir de La Baule.

On constate d’ailleurs, et non sans une certaine amertume, que du côté des francophones, aucun chef d’Etat n’a jamais gagné le prestigieux Prix Mo Ibrahim du Leadership d’excellence (comprendre bonne gouvernance), créé depuis 2007 pour récompenser les chefs d’Etat africains qui s’illustrent dans la bonne conduite des affaires publiques et l’élégance du départ en fin de mandat(s). Finalement, La Baule n’engendra que de grandes palabres et des frustrations, dont les classes politiques et les Etats ont encore du mal à se remettre.

Maï Riga