Clémence Baré Maïnassara réagit à la décision de la Cour de justice de la Cedeao d’ordonner au Niger d’indemniser la famille d’Ibrahim Baré Maïnassara, son époux et ancien président du pays assassiné le 9 avril 1999. Interview.

Jeune Afrique : le ministre de la Justice a dit à Jeune Afrique que l’État nigérien prenait acte du jugement et qu’il s’exécuterait pour les indemnités dans les plus brefs délais… Cela vous rassure-t-il ?

Clémence Baré Maïnassara : Il faut d’abord remettre les choses dans leur contexte. Même si la presse met l’accent sur les réparations financières auxquelles la Cour de justice de la Cedeao condamne l’État du Niger, il faut savoir que ce n’était pas l’objectif de notre requête et je l’ai amplement souligné lors du jugement aux cinq juges qui ont instruit le dossier. En effet, dans les nombreuses requêtes que nous avons déposées au Niger, il n’avait jamais été question de réparations. Plusieurs autres familles ont été touchées par cet assassinat et nous avions aussi demandé que le Niger prenne en compte leur situation car rien n’avait jamais été fait pour aucune des victimes du 9 Avril 1999.

L’objectif essentiel de cette requête était que la Cedeao constate le déni de justice et la violation des droits de ressortissants de la Communauté ouest-africaine. Et en cela nous sommes totalement satisfaits. Malgré les quatre chefs d’État qui se sont succédé depuis 1999, toutes nos demandes avaient rejetées en raison d’un article inscrit dans la Constitution finalement abrogé et d’une loi d’amnistie toujours en vigueur. La décision de la Cedeao nous redonne de l’espoir, des arguments imparables et de l’énergie pour poursuivre ce combat que nous menons sans relâche depuis seize ans.

Nous voulons que le gouvernement donne suite aux autres attendus du jugement sur le plan de la justice et des droits, pas seulement sur le plan des réparations

À part les réparations, qu’attendez vous de l’État du Niger ?

La cour de justice de la Cedeao a dit clairement que l’État avait violé notre droit à la justice et celui du président Baré Maïnassara à la vie. En clair cela veut dire qu’il y a violation de droits humains et déni de justice dans un pays qui est considéré comme démocratique. La cour rejoint Amnesty international qui, en 1999, l’avait aussi souligné dans son document « Niger : le sacre de l’impunité ». C’est une reconnaissance tacite que l’exploitation politicienne de la disparition de mon époux doit cesser. On se place dorénavant dans la sphère des droits humains et du droit à la justice. Par conséquent, nous voulons que le gouvernement donne suite aux autres attendus du jugement sur le plan de la justice et des droits, pas seulement sur le plan des réparations.

Une loi datant de 2000 absout toujours les auteurs des coups d’État de 1996 et 1999. Mais la Cour de justice de la Cedeao ne peut pas contraindre un Parlement à abroger une loi…

Eu égard à son mandat et à ses prérogatives régionales, la Cour de justice de la Cedeao est allée loin dans ses décisions et nous l’en remercions. Elle aurait pu déclarer la requête irrecevable ou être moins claire en ce qui concerne la violation de nos droits. La balle est donc maintenant dans le camp de l’État du Niger. Le droit à la justice et à la vie de tous les citoyens est inscrit dans la Constitution et il a été reconnu clairement qu’il avait été violé, et cela depuis seize ans. Est-ce qu’on continuera d’invoquer les mêmes raisons que celles que l’on utilise depuis seize ans, alors que les Nigériens dans leur ensemble, hors interprétations politiciennes, sont tous unanimes sur le fait que cet assassinat était lâche, indigne et ignoble par sa cruauté inouïe ?

Selon le ministre de la Justice, tant qu’une loi est en vigueur, on l’applique…

Il serait intéressant de demander au gouvernement et au Parlement du Niger pourquoi, malgré le plaidoyer du Rassemblement pour la démocratie et le progrès (RDP-Jama’a), le parti du président Baré Maïnassara, la demande d’examen du projet d’abrogation de la loi d’amnistie a été rejetée en avril 2015 par l’Assemblée nationale. Heureusement que les choses ne sont jamais inscrites dans le marbre : les lois sont faites par les hommes, et sont aussi abrogées par les hommes. La justice est centrale dans un État démocratique et elle prend du temps pour s’installer, nous en sommes conscients. Mais nous avons déjà beaucoup attendu. Le Niger doit s’inscrire définitivement dans le rang des nations démocratiques éprises de justice et attachées aux droits humains. Il faut juste de la foi, du courage et de la volonté politique pour être équitable envers tous les Nigériens. Cela n’a malheureusement pas été le cas depuis seize ans.

Une enquête internationale indépendante est nécessaire pour circonscrire les responsabilités des uns et des autres.

Daouda Malam Wanké, commandant de la garde présidentielle à l’époque des faits, n’est plus de ce monde. Qui espérez-vous voir la justice poursuivre ?

L’article relatif à l’amnistie dans la Constitution de 1999 et la loi d’amnistie votée en 2000 s’appliquent à « tous les auteurs, co-auteurs et complices » des évènements liés au coup d’État et à tout autre évènement connexe. » Comme vous le savez, il est aujourd’hui établi que le coup d’État n’est intervenu que deux jours après l’assassinat et que de nombreuses autres personnes étaient mêlées de près ou de loin à cet acte odieux. Si le colonel Wanké était le seul concerné par cette affaire, s’il s’agissait d’une simple « révolution de palais », plus personne ne parlerait aujourd’hui d’amnistie ou de refus d’informer parce qu’il est décédé – de mort naturelle – depuis déjà plusieurs années. Une enquête internationale indépendante est nécessaire pour circonscrire les responsabilités des uns et des autres.

À quelques mois des élections, vous espérez peut-être voir le nom de votre époux évoqué pendant la campagne ?

Je ne serais pas surprise qu’une telle prise de position sur la violation du droit dans le pays donne lieu à des débats et à des positionnements de candidats au cours de ces élections puisque c’est un sujet important pour les Nigériens, au même titre que la démocratie. Je voudrais aussi rappeler que le président Mahamadou Issoufou, lorsqu’il était encore dans l’opposition, avait demandé une enquête internationale au cours d’un meeting politique. De plus, il nous a déclaré lors d’une audience il y a deux ans que nous avions droit à la vérité.

Nous sommes donc en droit d’espérer des suites, des actes permettant de faire toute la lumière sur cette page noire de l’histoire de notre pays. La violence en politique doit être définitivement bannie.

Votre retour au Niger est-il conditionné à l’ouverture de cette enquête ?

Je vais très régulièrement au Niger depuis plusieurs années. Je travaille actuellement à l’étranger mais, même de loin, j’apporte ma contribution au niveau régional africain à la santé des populations du Niger. Lorsque le moment sera venu, à plus ou moins brève échéance, je serai heureuse d’y retrouver ma place avec mes compatriotes, mes proches et ma famille.

Clarisse Juompan-Yakam

Jeune Afrique