L’interview accordée à un journaliste de Jeune Afrique par le président du Parti Nigérien pour la Démocratie et le Socialisme (PNDS Tarayya), M. Bazoum Mohamed a fait un buzz sur les réseaux sociaux et ses adversaires polotiques s’en sont servis allègrement. Dans cet entretien, ce brillant enseignant de philosophie de Lycée et désormais homme politique confirmé contextualise cette « interview » et répond aux questions brûlantes de l’actualité.

Niger Inter : La CENI après avoir reçu le fichier a demandé contre toute attente l’audit de l’OIF. En tant que majorité au pouvoir comment avez-vous apprécié cette attitude de la CENI ?

M. Bazoum Mohamed : Je ne pense que le mot attitude soit approprié pour caractériser ce qui s’est passé. La CENI est après tout un organe souverain et dans l’exercice de ses pouvoirs souverains, elle a estimé qu’il était utile qu’on procède à un audit par l’OIf du fichier électoral qui est l’objet de certaines récriminations de la part de l’opposition. L’enjeu pour nous était, de toute façon, de remettre le fichier à temps conformément aux engagements que nous avons pris avec la CENI elle-même, sur la base du chronogramme qu’elle avait établi. Nous l’avons fait en ce sens que nous le lui avons remis deux mois avant la date du scrutin. Maintenant il revient à la CENI de faire en sorte que tout en faisant l’audit on ne soit pas en porte-à-faux avec le timing tel qu’elle l’avait défini. Or, je suis sûr que techniquement elle est en mesure de prendre les dispositions nécessaires pour qu’il en soit ainsi. Il y a donc un grand avantage dans ce que vient de faire la CENI si nous tenons les élections dans les délais prescris par la constitution. C’est bien que l’opposition qui est, du reste, de mauvaise foi cesse de trouver des justifications a posteriori à son échec programmé. La question du fichier aurait été pour elle évidemment l’alibi déjà totalement préparé. Maintenant, me semble-t-il, la CENI va lui couper l’herbe sous les pieds et ils ne peuvent plus invoquer la mauvaise qualité supposée du fichier pour justifier leurs résultats et leur refus programmé d’accepter les résultats en question. Au total, nous nous réjouissons de cette décision de la CENI. Ce sont les dirigeants de l’opposition qui disaient qu’ils étaient sous représentés à la CENI; nous leur avons toujours expliqué qu’à la CENI ce qui compte c’est le bureau et personne n’y est ni sur-représenté ni sous-représenté. Ils viennent ainsi de vérifier que la CENI est véritablement indépendante.

Niger Inter : Une question qui taraude l’esprit, c’est bien le fait qu’au Niger la CENI n’a jamais été une pomme de discorde depuis le début de notre processus démocratique. Le Niger ne connait pas de crise post-électorale. Comment expliquez-vous cette crise de confiance subite entre le pouvoir et l’opposition qui surprend l’opinion ?

M. Bazoum Mohamed : Moi je me l’explique très facilement en ce sens qu’auparavant, à l’occasion des élections passées c’était le PNDS qui était dans l’opposition. Le PNDS était un parti en pleine croissance qui avait foi aux élections et qui s’y préparait toujours sur le terrain. En même temps qu’il était impliqué dans la confection du fichier électoral et qu’il se battait de façon très rude contre un pouvoir qui n’était pas très tendre avec lui, notre parti était sur le terrain à vouloir conquérir de nouveaux adhérents et à élargir sa base électorale. Nous étions donc une opposition qui était très intéressée par les élections et qui croyait que les élections pourraient être couronnées de succès pour elle. A contrario aujourd’hui nous avons une opposition laminée, affaiblie, absente du terrain et qui ne croit par conséquent pas aux élections et cherche par tous les moyens à retarder leur échéance, à les discréditer à l’avance et à faire en sorte que ces élections ne se tiennent même pas. C’est cela qui explique cette atmosphère à laquelle vous faites allusion. Le PNDS avait toujours cru aux élections et il était dans une dynamique de croissance qui lui permettait d’espérer accéder au pouvoir un jour par la voie des urnes. Il était toujours enthousiaste à aller aux élections, ce qui est loin d’être le cas de l’opposition actuelle.

Niger Inter : En substance la majorité est très confiante quant à l’audit de l’OIF…

M. Bazoum Mohamed : Absolument. Nous avons fait ce recensement dans des conditions de rigueur totale et de contrôle mutuel entre l’opposition et nous. Tel que le Comité du fichier était conçu, tel que son travail était défini et mis en œuvre, il n’y avait aucun risque que nous ayons fait de grosses erreurs. De surcroit, même les coquilles qu’il y a pu avoir ont pu être expurgées à l’occasion de l’audit de contrôle réalisé il y a de cela deux semaines. C’est dire que nous sommes très confiants et la mission de l’OIF va très certainement confirmer ce que nous savons déjà et donner ainsi une plus grande crédibilité au fichier.

Niger Inter : Votre interview sur Jeune Afrique a donné à redire à vos opposants et à la société civile. Que s’est-il réellement passé entre Jeune Afrique et vous ?

M. Bazoum Mohamed : En effet, un journaliste de Jeune Afrique a insisté pendant deux semaines, d’abord pendant que j’étais à Niamey, ensuite pendant que j’étais à Paris à me rencontrer. Je n’ai pas eu le temps de lui donner satisfaction quand que j’étais au Niger. Et au dernier jour de mon séjour à Paris je l’ai reçu dans le hall de mon hôtel, j’ai discuté avec lui à bâton rompu pendant plus d’une heure de temps et il avait un calepin sur lequel il prenait des notes. Moi j’ai l’habitude de recevoir des journalistes avec lesquels j’ai des échanges sur le Niger, l’Afrique, sur les questions de sécurité, de terrorisme. Pour moi, il s’agissait d’une discussion au cours de laquelle il voulait s’informer sur des questions de ce genre-là. Mais il ne m’a jamais dit qu’il voulait d’une interview et moi non plus je n’ai lui ai pas exprimé un tel besoin. Plusieurs jours plus tard, des gens m’envoient des sms pour me dire qu’ils ont vu mon interview dans Jeune Afrique. Je pensais que c’était l’interview que j’avais accordée à Boisbouvier sur RFI qu’il avait transcrite. Et j’ai dû chercher Jeune Afrique journal papiers, nous avons découvert qu’il n’y avait pas d’interview. Ce n’était que par la suite que des gens m’ont dit que c’était sur Jeune Afrique en ligne. Moi j’étais surpris de constater qu’il s’agissait du journaliste avec qui j’avais discuté dans mon hôtel. Je l’avais appelé pour lui demander depuis quand j’ai fait une interview avec lui. Il m’a dit c’est la discussion que nous avions eue à l’hôtel qu’il a mise sous cette forme. Je lui ai dit qu’il n’en avait pas le droit, une interview étant régie par un protocole bien déterminé. De surcroît, ne m’ayant pas enregistré, je lui ai fait remarquer qu’il ne pouvait pas restituer fidèlement mes propos. Je lui ai dit que je ne me retrouve pas dans les propos grossiers qu’il m’attribue, que je n’assume pas cela et qu’ayant subi un si grand préjudice, je porterai plainte contre lui. Il m’a dit que dans la mesure où c’est un journal en ligne, on peut procéder à des corrections. Même sachant que ces corrections n’effaceront pas totalement le mal qu’il m’a fait, nous sommes convenus d’un arrangement. Je lui ai alors indiqué tous les passages que je n’assume pas, qui ne me ressemblent pas. C’est la version remaniée qui a constitué la dernière mouture de  » l’interview » Mais évidemment mes adversaires, eux ça ne les arrange pas de savoir qu’il y a une autre mouture. Ils se sont contentés de la première, une interview que je n’ai jamais accordée et dont je n’assume pas le contenu. Voilà ce qui s’est passé en vérité et j’ai entendu évidemment toutes les déclarations qui s’en sont suivies, déclarations particulièrement mesquines comme celle du syndicat des magistrats. Je me demande si les magistrats du Niger mesurent les risques auxquels ils s’exposent de laisser leur bureau faire assaut de tant de haine politique et d’irrévérence à l’égard de certains hommes politiques. Dans une interview accordée à Télé Sahel j’ai expliqué aux magistrats que leur bureau exprime des ressentiments propres à ce que le philosophe Nietzsche appelle la volonté de puissance réactive.

Niger Inter : si on revient à cette interview proprement dite, les principaux griefs qu’on vous fait c’est d’attenter au moral de l’armée en taxant certains officiers d’ethnicistes, le fait de vous avoir attribué le concassage des partis politiques et d’attaquer la justice. Quel est en substance le fond de votre pensée sur ces questions ?

M.Bazoum Mohamed : Le fond de ma pensée c’est que je n’avais pas du tout accordé d’interview. Je n’assume pas le contenu de ce que ce journaliste a voulu faire passer pour une interview de moi. Je dirais que si quelques officiers devaient une semaine après ce que j’avais pu dire dans une fausse interview, se réunir et programmer un coup d’Etat en se prévalant de ce que j’aurais dit c’est qu’ils sont vraiment en quête de prétexte. Et j’ai constaté que Monsieur Seyni Omar les aurait compris s’ils avaient réussi leur affaire parce que selon lui, c’est moi qui les avais provoqués. Dans une interview sur RFI à ce sujet il était lamentable car il s’était emmêlé dans des contradictions inextricables. Il lui avait même fallu condamner le projet du coup d’Etat dont il comprenait pourtant les raisons. Quant à Monsieur Amadou Boubacar Cissé, il s’est senti très choqué par le contenu de l’interview. Je lui réponds que j’ai été plus désolé que lui en voyant ce journaliste me prêter ces propos. Je ne suis pas mesquin pour m’en prendre de la sorte à un ancien collègue, avec qui j’ai une relation de grande cordialité et avec qui je n’ai jamais eu de démêlé. Moi je pensais que nous étions des amis et que la vie est longue, un jour on pourrait se retrouver dans un autre cadre pas forcément gouvernemental et entretenir cette relation que nous avons eue pendant cinq années. Mais lui, j’ai constaté qu’il n’avait aucune estime pour moi, il avait même beaucoup de haine à mon égard. J’ai même constaté qu’il avait beaucoup de mépris pour le gouvernement dont il avait fait partie pendant cinq ans sans qu’il n’ait songé à en démissionner jusqu’à ce qu’on le chasse comme un mal propre. J’ai constaté beaucoup de chose sur sa personnalité, j’ai l’impression qu’il n’a pas les ressorts psychologiques appropriés pour faire la politique comme nous, nous la faisons. Et je ne lui en veux pas par conséquent pour ses invectives et ses insultes. J’ai dit une seule chose à ce journaliste que j’assume, c’est qu’Amadou Boubacar Cissé avait eu 1,6% aux élections de 2011 et il aura à peu près le même score au cours de l’année 2016. Il n’en est pas content. Je lui donne rendez-vous le 21 Février. Ce jour-là il comprendra pourquoi moi je ne peux ni le haïr ni le mépriser pour des raisons politiques.

Niger Inter : vos adversaires parlent de coup d’Etat fictif, de machination. Avez-vous vraiment besoin d’inventer un putsch à la veille d’une élection ?
M. Bazoum Mohamed : C’est justement la question que je me pose. Nous, nous sommes sur le terrain, moi j’ai fait en quelques mois plus de 400 villages du Niger. Tous mes camarades sont présents sur le terrain et nous continuons encore à occuper le terrain pendant que nos opposants sont totalement absents. Quelle serait la raison pour laquelle nous inventerions un coup d’Etat qui fasse autant de tort à notre image, à notre régime ? Nous, toute notre politique, tout notre marketing international pour ainsi dire, consiste à dire que nous sommes un pays apaisé, un ilot de paix dans un environnement d’instabilité et que notre pays a une économie qui est appelée à un destin florissant, que la sécurité est garantie, les institutions sont solides. C’est ce que nous disons. J’ai été chef de la diplomatie et c’est ça uniquement que j’ai eu à faire, tenir ce discours-là. Alors est-ce que pour gagner les prochaines élections nous avons besoin d’arrêter des militaires que nous avons mis à des postes stratégiques. Il y a parmi eux des commandants de la base 101 là où nous avons des hélicoptères, il y en a qui est commandant de bataillon de l’artillerie, il y a même l’inspecteur général de l’armée nationale. Ces personnes à qui nous avons donné de postes de confiance est-ce que nous avons des raisons de les arrêter, de leur faire tant de tort gratuitement? Si c’était pour nous nuire nous ne nous serions pas pris autrement. Je ne pense que nous ayons de raisons de nous nuire. Notre opposition est très affaiblie, en panne de stratégie et incapable d’aborder les élections et elle est par conséquent dans le dénigrement et la mesquinerie.

Niger Inter : Que répondez-vous à ceux qui disent que le président Issoufou ne voudrait pas d’une compétition électorale ?

M. Bazoum Mohamed : le 21 février 2016 nous aurons plus de candidats à la Présidence de la République comme jamais cela n’a été le cas dans l’histoire de notre pays. Certains d’entre eux sont même membres de notre mouvance.

Niger Inter : Vous l’avez dit depuis que vous n’êtes plus aux Affaires étrangères, vous êtes sur le terrain. Quel bilan faites-vous de vos tournées politiques à travers le pays ?

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M. Mohamed Bazoum ( ONU )

M.Bazoum Mohamed : Depuis que je suis ministre sans portefeuille, j’ai eu assez de temps pour me consacrer au parti. J’ai visité plus de 400 villages, j’ai tenu de nombreuses réunions, nous avons bien préparé nos listes électorales, nos candidatures et nous pensons qu’aujourd’hui nous sommes totalement prêts pour aborder les élections avec la certitude de l’emporter. Etant sur le terrain j’ai pu constater que dans certaines zones l’opposition est en voie de disparition tout simplement. Moi ce qui me sidère dans le comportement de l’opposition justement c’est qu’elle soit absente du terrain. Nous lorsque nous étions à l’opposition nous étions très présents sur le terrain. Mais eux ils sont absents. Ça veut dire que les élections ne les intéressent pas. Je comprends par conséquent qu’ils aient un autre agenda qui n’est pas celui de la République.

Niger Inter : A vous entendre le 21 février le coup K O est possible…

BzoumMeetingM. Bazoum Mohamed : Moi je travaille pour que le président Issoufou ait le maximum de suffrages. Et le 21 février le peuple nigérien aura l’occasion de s’exprimer souverainement. Notre bonheur serait que le président Issoufou passe dès le premier tour. Nous sommes un parti robuste qui avait 36% au 1er tour des élections de 2011 alors que nous étions dans l’opposition. Entre temps nous avons tous les avantages qui sont liés à notre position de parti au pouvoir, nous avons eu beaucoup de ralliements de leaders au sein de la société de façon générale, des leaders des partis membres de l’opposition actuelle et notre candidat est soutenu dès le premier tour par des partis qui sont importants comme le MPR JAMHURIYA, l’ANDP Zaman Lahia, le RDP Jama’a plus d’autres partis qui étaient déjà dans la MRN et d’autres partis encore qui émanent de scissions au sein des partis de l’opposition. Au regard de tout cela, je ne serais pas du tout surpris que le président Issoufou passe dès le premier tour.

Niger Inter : cette expérience vécue avec le journaliste de J.A aura-t-elle un impact dans vos rapports avec la presse ?

M. Bazoum Mohamed : J’ai été très affligé par ce que ce journaliste m’a fait. Je me suis dit que cette rencontre avec ce Monsieur qui était intervenue in extremis était une épreuve pour moi. Mais, mes adversaires doivent savoir qu’il s’agit somme toute d’une déconvenue mineure.
Je pense qu’un journaliste se doit d’être loyal parce qu’une carrière politique peut être abimée par un comportement de ce genre-là. Je crois que ce garçon-là m’a appris à me méfier des journalistes à l’avenir et on ne m’y reprendra plus incha Allah.

Niger Inter : Une dernière question au philosophe politique que vous êtes. Quel rapport établissez-vous entre la politique et l’éthique ?

M. Bazoum Mohamed : D’abord il ne faudrait pas croire que je suis philosophe, je ne le suis pas. Je fus un enseignant de philosophie dans des classes de terminales au Lycée.
Cela dit, n’importe quel homme politique peut répondre à votre question. Ma conviction à moi, c’est que pour réussir en politique on peut aussi faire le pari d’être le plus moral possible. Et l’exemple à cet égard c’est la personne d’Issoufou Mahamadou. Si le président Issoufou n’était pas un homme loyal qui s’est assigné pour devoir d’être le plus net possible avec nous tous et de nous maintenir à ses côtés par les gages de sa bonne foi et de sa loyauté, il aurait perdu parce que tous les autres qui avaient rassemblé plus de monde que lui les avaient perdus dans la mesure où leur comportement n’ a pas été marqué au coin de l’éthique et de la morale. Sans ce comportement très moral du président Issoufou, le PNDS aurait disparu comme les autres partis ont disparu. Ceux qui ont fait de la politique un mode d’acquisition de l’argent ont perdu. Ceux qui ont pensé que la politique pourrait s’accommoder de la déloyauté, du mensonge et de la jonglerie n’ont jamais réussi. En tout cas l’exemple des partis que je connais ici au Niger est là pour l’attester.

Réalisée par ELH. MAHAMADOU Souleymane