Il est discret, presque timide, mais il ne faut pas s’y tromper : fier de son bilan, le chef de l’État sortant est décidé à s’imposer à l’issue de la présidentielle du 21 février. Rencontre avec un homme dont la lisseté n’est qu’apparente et que ses adversaires ont appris à ne pas sous-estimer.

Drôle d’hivernage que celui-ci. La brume sèche de poussière qui flotte sur Niamey dès les premières heures du jour, de part et d’autre du pont Kennedy et de l’échangeur tout juste inauguré en bordure du fleuve, nimbe d’un voile grisâtre une capitale saisie par la fièvre électorale. Météo atone, mais prédictions extrêmes : pour la présidentielle du 21 février, le pouvoir en place prévoit une victoire par knock-out au premier tour alors que l’opposition annonce le pire si l’un des siens n’est pas déclaré gagnant à l’issue du second round. Au cœur du match, un homme de 63 ans, le chef de l’État sortant Mahamadou Issoufou, dont on s’étonne qu’il se retrouve l’objet de toutes les passions, tant ce personnage réservé et un peu timide semble devoir n’en déclencher que de raisonnées.

Celui qui préside aux destinées du Niger depuis cinq ans et brigue aujourd’hui son deuxième et dernier mandat n’est pas de ces leaders qui impriment par leur charisme ou par leur capacité à trancher – au sens figuré – les têtes. Il est plutôt de ceux dont la force de conviction tient de la pédagogie, du consensus et de l’humilité. Bien vu à Paris, où François Hollande le reçoit volontiers en camarade sur le front de la lutte contre le terrorisme jihadiste, et auprès des bailleurs de fonds du Niger, qui louent la sobriété de sa gouvernance, Issoufou est aux yeux de ses adversaires une sorte de Machiavel en boubou dissimulant sous des dehors patelins un vrai tempérament d’autocrate. Pourquoi une telle dichotomie ? On ne savait pas les Nigériens – dont une récente découverte scientifique certifie qu’ils sont, à l’instar des Ghanéens et des Mexicains, plus dotés que d’autres en « gènes du bonheur » (l’hydrolase des amides gras, dont la présence favorise la félicité) – particulièrement portés sur les excès. Assimiler, contre toute évidence, le président sortant à un vulgaire dictateur en est un, tout comme sans doute prédire son élection au premier tour avec 70 % des voix – pourcentage entendu dans la bouche de ses partisans. Une chose est sûre : au Niger comme ailleurs, c’est le verdict des urnes qui fera foi. Plus qu’ailleurs peut-être, car ici le fichier électoral a été validé par toutes les parties, la commission électorale est réellement indépendante, la composition de la Cour constitutionnelle est plus ouverte et libérale qu’en France, les observateurs étrangers sont les bienvenus, et il est de tradition nigérienne que les vaincus félicitent le vainqueur.

Qui est donc le vrai Mahamadou Issoufou ? Celui que son concurrent incarcéré et néanmoins candidat (sans doute une première mondiale), Hama Amadou, accuse d’avoir voulu l’empoisonner, ou « Zaki », le lion placide, protecteur et équanime que décrivent les militants de son parti ? Voici quelques pièces du puzzle pour comprendre une personnalité dont la lisseté n’est qu’apparente.

Fils de tirailleur

Il est né en septembre 1952 à Dandadji, bourg haoussa de la région de Tahoua. Son père, Oumarou Issa, dit Nomao, a eu 14 enfants et a effectué dix campagnes au sein de l’armée française entre 1929 et 1947. Analphabète, adjudant, médaillé et pensionné. Retraite paisible de chef de village et de petit propriétaire terrien. À sa mort, la pension s’arrête net. En terminale au lycée de Niamey, le jeune Mahamadou écrit au ministère français de la Défense pour que les ayants droit en bénéficient. Réponse : il y a prescription et, si vous n’êtes pas d’accord, engagez un avocat. Premier choc.

« Pompidou, dehors ! »

Bachelier en 1971, Mahamadou sollicite de l’État nigérien une bourse pour s’inscrire en classe préparatoire à Louis-le-Grand, à Paris. Il travaille trois mois pour se payer un costume et attend. En vain. Ses camarades issus de familles de barons du régime de Hamani Diori sont sélectionnés, pas lui. Trop pauvre, pas assez pistonné. Deuxième choc, et le début d’une politisation accélérée. Quelques mois plus tard, il est du groupe d’étudiants qui « accueillent » le président Georges Pompidou en visite à Niamey avec des jets de tomates et de mottes de terre. En 1973, une grève dure paralyse le secteur scolaire et universitaire. Première arrestation : trois semaines de commissariat.

Les années Feanf

Enfin boursier ! Pendant quatre ans, Mahamadou Issoufou est en France : maths et sciences à Montpellier et à Paris, puis école des Mines à Saint-Étienne. Années de fièvre studieuse et militante, dans le sillage de la mythique Fédération des étudiants d’Afrique noire en France. Son livre de chevet : Que faire ? , de Lénine, mais aussi ceux de Fanon et de Césaire. C’est à la résidence universitaire d’Antony, près de Paris, que naît en 1976 le premier groupe de réflexion révolutionnaire nigérien sous l’impulsion de celui qui signe ses correspondances du surnom de Pinto. Issoufou se place dans le sillage de ses aînés féanfistes Alpha Condé et Ibrahim Boubacar Keïta, et fréquente un étudiant voltaïque du nom de Roch Marc Christian Kaboré. Tous futurs présidents de leurs pays respectifs.

Le temps des camarades

Le Niger vit alors sous le régime d’exception du colonel Seyni Kountché et, lorsqu’il regagne Niamey en 1979 pour prendre un poste de directeur au sein du ministère des Mines, Issoufou fait de la politique en clandestin. Avec les camarades de ce qui deviendra (et demeure aujourd’hui) sa garde rapprochée – Massaoudou Hassoumi, Souleymane Kane, Mohamed Bazoum, Foumakoye Gado –, il jette les bases du PNDS, le Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme. Un parti qui, avant d’opter pour le rose de la social-démocratie, est carrément dans le rouge lors de la conférence nationale de 1991, où il se distingue par ses revendications radicales. Devenu entre-temps directeur des exploitations de la Somaïr (uranium) à Arlit, Mahamadou Issoufou apparaît comme le leader d’une formation élitiste où se côtoient ingénieurs, enseignants et étudiants. Il ne va pas tarder à rencontrer son électorat.

Qui seront ses principaux concurrents ?

Début janvier, la Cour constitutionnelle a validé quinze candidatures pour un scrutin au cours duquel s’affronteront plusieurs ténors de la vie politique locale.

Hama Amadou

Jusqu’à il y a quelques mois, l’ancien président de l’Assemblée nationale faisait figure de principal adversaire à Mahamadou Issoufou. Problème : mis en cause dans une affaire de trafic d’enfants, il est incarcéré depuis la mi-novembre à Filingué, à 180 km de Niamey. Empêché de faire campagne, il n’a toutefois pas renoncé à se présenter sous la bannière du Moden Fa Lumana – parti qu’il a créé en 2010 après avoir été écarté de la direction du MNSD, alors au pouvoir. Originaire de l’ouest du pays, il fut Premier ministre à deux reprises (sous Mahamane Ousmane puis sous Mamadou Tandja). Lors du second tour de la présidentielle de 2011, il avait soutenu Issoufou face à Seyni Oumarou, avant de rejoindre les rangs de l’opposition, en 2013.

Seyni Oumarou

Originaire de la région de Tillabéri, dans l’Ouest, Seyni Oumarou est réputé pour sa discrétion et son sens du compromis. Il a fait l’essentiel de sa carrière dans l’ombre de Hama puis dans celle de Mamadou Tandja. En 2009, quand Hama est écarté du MNSD, Seyni Oumarou lui succède à la tête du parti. En 2011, il mène une campagne habile en parvenant à se poser en héritier de Tandja tout en se démarquant du tazartché (« la continuité », en langue haoussa) et parvient à se hisser au second tour de la présidentielle. Aujourd’hui chef de file de l’opposition, il espère profiter de l’incarcération de Hama et rogner sur son électorat.

Mahamane Ousmane

Par deux fois, en 2004 et en 2009, l’ancien président est arrivé troisième à l’élection présidentielle. Et par deux fois, lui, « le faiseur de rois », a choisi de soutenir Tandja plutôt qu’Issoufou. En 2011, nouvelle déception : candidat pour le compte de la CDS-Rahama, il n’arrive qu’en quatrième position. Fort de son influence dans ses bastions historiques de Zinder (la ville dont il est originaire), de Maradi et de Diffa, il portera cette fois les couleurs du MNRD et affrontera dans les urnes trois de ses anciens Premiers ministres : Issoufou, Amadou Boubacar Cissé et Hama Amadou.

Amadou Boubacar Cissé

Ancien Premier ministre, plusieurs fois ministre et déjà candidat en 2011 (il avait soutenu Issoufou au second tour), Amadou Boubacar Cissé a quitté la coalition présidentielle en septembre 2015 en dénonçant « les volontés hégémoniques du pouvoir ». Économiste de formation, il est passé par la Banque mondiale et par la Banque islamique de développement et portera, à la prochaine élection, les couleurs de l’UDR-Tabbat.

17 opposants ont conclu un accord de ralliement en cas de second tour. Parmi les signataires de cette Coalition pour l’alternance 2016 (Copa 2016) : Mahamane Ousmane (1), Hama Amadou (2), Seyni Oumarou (3) ou encore Amadou Boubacar Cissé (4).

Trois défaites, une victoire

Candidat à la présidentielle de 1993, Zaki réussit un petit miracle : il frôle les 16 % au premier tour, et son parti rafle 13 sièges de député. Séduit, le président Mahamane Ousmane le nomme Premier ministre à l’âge de 40 ans. Mais, entre ces deux hommes au tempérament opposé, la cohabitation ne dure pas. Issoufou démissionne, avant de rebondir en février 1995 à la tête du Parlement. Un an plus tard, le général Baré Maïnassara s’empare du pouvoir par un coup d’État, précipitant la plupart des leaders politiques dans l’opposition. Mahamadou Issoufou goûte à nouveau de la prison : cinq semaines et trois lieux de détention différents. Maïnassara assassiné sur le tarmac de l’aéroport militaire de Niamey, une nouvelle élection est organisée en octobre 1999, à laquelle Issoufou se porte candidat, pour la deuxième fois. Avec 22,8 % au premier tour, il se qualifie pour le second avant d’être battu par Mamadou Tandja. Même configuration et même résultat cinq ans plus tard, en novembre 2004. Il faudra attendre mars 2011, le temps pour Tandja d’échouer dans sa tentative de s’incruster au pouvoir en modifiant la Constitution, pour qu’Issoufou accède enfin à la présidence. Une résilience qui lui aura valu un mandat d’arrêt, auquel il a su faire face avec courage, et une science d’arpenteur du territoire national, labouré de village en point d’eau.

Travail, famille, patrie

La trilogie pétainiste pourrait être la sienne, le dévoiement en moins. Quand il ne voyage pas à bord du BB jet présidentiel acheté d’occasion en 2013, Mahamadou Issoufou règle sa vie comme une horloge. Levé à 5 h 30, prière, une heure de marche, bureau à 7 h 30. « La première personne que je reçois chaque matin, c’est le chef des renseignements, dit-il. C’est parce que j’accorde une importance prioritaire à la sécurité que nous avons tenu le choc et que, à la différence du Mali, il n’y a pas au Niger de zone de non-droit, où l’État est absent. » En cinq ans, l’opposant devenu président a appris à faire des compromis : « On en fait toujours, y compris avec ses convictions, quand on est au pouvoir ; comme le disait Lénine, entre les principes et la réalité, il faut choisir la réalité, à condition de ne pas s’agenouiller devant elle. Mes valeurs sont des valeurs républicaines : liberté, justice, égalité, ordre public, et je ne transige pas avec les libertés. » Lorsqu’il rentre chez lui le soir, vers 19 h 30, Zaki lit, beaucoup, et regarde parfois des DVD de ce qui a toujours été sa passion : la lutte traditionnelle haoussa, dont il connaît par cœur le nom et la légende de tous les héros. De ses deux épouses, Aïssata l’ingénieure et Malika la médecin, il affirme qu’elles s’entendent bien et qu’elles ne jouent aucun rôle politique, se contentant de gérer chacune sa propre fondation humanitaire. Abba, l’aîné de ses cinq enfants, diplômé de Harvard, a créé une société d’entrepreneuriat social au Niger. « Je lui ai interdit tout marché avec l’État », assure le président, qui se sait constamment pisté sur ce terrain sensible par des médias pugnaces. Même prudence avec ses biens : « Je n’en ai aucun à l’étranger, et ils font l’objet d’une déclaration annuelle de patrimoine. » Ou avec ses loisirs : « C’est à Dandadji que je me repose. Vous ne me verrez jamais en vacances à Deauville ou à Marbella. »

En 2011, Issoufou était arrivé en tête du premier tour avec 36 % des suffrages, socle sur lequel il est persuadé de pouvoir encore compter. Au second tour, il l’avait emporté avec 57,95 % des voix face à Seyni Oumarou

Hama et lui

L’un se considère comme le « prisonnier personnel » de l’autre et le second dit ne pas comprendre pourquoi le premier le rend responsable de ses démêlés avec la justice. Entre Hama Amadou, le détenu candidat de Filingué, et Mahamadou Issoufou, le président candidat de Niamey, difficile de repérer le moment précis où la relation qu’ils entretenaient depuis trente ans s’est brisée – définitivement,si l’on encroit l’entourage des deux hommes. Certes, l’administrateur et l’ingénieur n’ont jamais été amis. Lorsque Hama Amadou était directeur de cabinet des généraux Kountché et Ali Saïbou, puis Premier ministre de Mamadou Tandja, Issoufou était dans le camp opposé. Idéologiquement – si le mot a un sens –, Hama Amadou est un homme de droite, proche en France de l’UMP, alors qu’Issoufou ne cache pas l’appartenance de son parti à l’Internationale socialiste. Mais ils se sont retrouvés dans des combats communs : contre le régime Maïnassara, contre les dérives de celui de Tandja et surtout au second tour de la présidentielle de 2011. En appelant à voter pour Issoufou contre Seyni Oumarou, Hama Amadou a fait pencher la balance. Est-ce là qu’est né le malentendu ? Un partage des deux mandat saurait-il été négocié en secret entre les deux hommes pour prix du ralliement ? Improuvable et démenti, la main sur le cœur, par le camp présidentiel. Avant d’en claquer la porte et d’afficher ses ambitions d’opposant pour l’élection présidentielle, Hama Amadou a été, de 2011 à 2013, président de l’Assemblée. « Il aurait pu, il aurait dû le rester et continuer de collaborer avec moi, estime Issoufou. Cela ne l’aurait pas empêché d’être candidat et, qui sait, de me battre. C’est en tout cas la stratégie qu’à sa place j’aurais choisie : éviter le conflit. » La suite est connue. Lorsque éclate l’affaire dite des bébés volés, Hama choisit la fuite et l’exil, revient à Niamey, se fait illico arrêter et échoue à obtenir sa libération, tant auprès de la Cour de justice de la Cedeao que de la Cour constitutionnelle nigérienne. Face à un adversaire de poids qui cherche à faire passer cette étrange affaire pour une machination destinée à le détruire, le camp présidentiel savoure ces péripéties comme du pain bénit. Et parie sur la prime au sortant, le bilan du quinquennat, le vote légitimiste et les ralliements enregistrés ces dernières années pour prédire sa victoire. « Si Dieu et les Nigériens me donnent cinq ans de plus, ce seront les derniers, jure Issoufou. Cela fait 1 761 jours [le 14 janvier 2016] que je suis au pouvoir, et je n’ai toujours pas trouvé un seul argument qui justifie que je m’accroche au-delà du terme fixé par la Constitution. » Parole de Zaki.

 François Soudan, Envoyé Spécial à Niamey

Jeune Afrique