Arrêté dès sa descente d’avion à Niamey à  son retour au Niger, après un an d’exil en France, l’opposant Hama Amadou est détenu depuis lors à la prison civile  de Filingué à l’intérieur du pays. A propos de l’incarcération du président du  parti Moden  (Mouvement démocratique nigérien) Fa Lumana Africa, accusé d’être impliqué dans un trafic international de bébés, le pouvoir nigérien n’est-il pas quelque part gêné aux entournures,  face à la détention  de ce poids lourd de l’opposition et candidat à l’élection présidentielle de février 2016 ? « Il s’agit d’un dossier judiciaire » qui n’est pas géré par l’Exécutif nigérien, répond Ouhoumoudou Mahamadou, Directeur de campagne du candidat-président. Sur l’implication présumée du président du parti Moden-Fa Lumana Africa dans une affaire de trafic international de bébés, sur le déroulement de la campagne  du parti au pouvoir (PNDS-Tarayya) pour les élections générales,  sur les critiques de l’opposition, sur la présumée tentative de coup d’Etat et sur bien d’autres sujets, Ouhoumoudou Mahamadou, par ailleurs ministre et directeur de cabinet du président sortant et candidat à sa propre succession, s’exprime. L’interview a eu lieu au siège du parti, le 8 février 2016.

 

Quel est le thème de campagne du PNDS (Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme)-Tarayya, (parti au pouvoir) et pourquoi ce thème ?

Notre thème de campagne est « promesse tenue ». Pourquoi ce thème ? Parce que le président vient d’exécuter un premier mandat de cinq ans  et quand il était candidat (ndlr : à la présidentielle en 2011), il avait présenté au peuple nigérien, un programme. Par rapport à ce programme, il avait donné des instructions au gouvernement pour que les promesses contenues dans ce programme soient tenues. Aujourd’hui, à l’heure du bilan, on fait le constat que l’essentiel qui avait été promis a été réalisé et cela est visible sur le terrain.  Voilà présentées, les raisons du choix de ce thème de campagne.

Dans quelle disposition d’esprit abordez-vous cette campagne ?

Nous l’abordons avec beaucoup d’optimisme pour trois raisons essentielles : d’abord, nous avons un bilan très positif. Ensuite, nous avons un programme qui est une continuation du  programme du premier mandat écoulé. Et enfin, la troisième raison : nous avons des alliés. Notre candidat (ndlr : Mahamadou Issoufou) n’est pas seulement le candidat du PNDS-Tarayya.  Il est aussi le candidat de 43 partis politiques. En fait, à la différence de nos adversaires qui sont partis en ordre dispersé et qui n’attendent que le deuxième tour pour se coaliser,  nous sommes partis en rangs serrés dès le premier tour.   Toutes choses qui nous rendent optimistes.

 Certains parmi vos opposants accusent le parti au pouvoir d’être entré en campagne avec les moyens de l’Etat. Qu’en dites-vous ?

Chaque fois qu’un candidat est président en exercice, il y a toujours cet amalgame qui est fait. La loi est très claire : le président de la République reste le président de la République. Ce faisant, le gouvernement a l’obligation d’assurer sa sécurité.  Donc, quand les gens constatent que la sécurité du président est plus renforcée que celle des autres candidats,  ils pensent qu’on se livre à une utilisation abusive des moyens de l’Etat. Je dis non.  C’est plutôt une protection émanant des institutions de la République.  Le président de la République reste toujours tel, même s’il est candidat.  On a donc l’obligation d’assurer sa sécurité.

L’utilisation abusive dénoncée par l’opposition ne se limite pas seulement à l’aspect sécurité du chef de l’Etat.  On peut voir aussi l’exploitation qu’on fait de l’Administration par exemple…

Les choses sont très claires : dans le système nigérien, les élections sont organisées par la CENI (Commission électorale nationale indépendante). Par rapport à cela, il n’y a aucune ambiguïté. Ce n’est pas l’Etat qui organise les élections, mais c’est la CENI.

« Il n’y a pas d’utilisation abusive des moyens de l’Etat »

Et pour ce qui est aussi des autres démembrements de l’Administration, ils sont tout à fait neutres pendant la campagne électorale. Même moi qui vous parle, en tant que fonctionnaire de l’Etat, j’ai dû prendre un congé sans solde, pour assurer ma fonction de directeur de campagne. Il n’y a donc pas d’utilisation abusive des moyens de l’Etat. C’est une situation que nous avions décriée quand nous étions dans l’opposition. Nous n’allons donc pas reproduire les tares des autres quand ils étaient au pouvoir.

 Ces mêmes opposants critiquent ce qu’ils qualifient d’immixtion de certains chefs traditionnels dans le processus électoral.  Qu’en pensez-vous ?

Au Niger, nous n’avons aucun chef traditionnel candidat à  une élection.

Soit, mais les hommes politiques  ne leur font-ils pas une cour assidue ?

Il est possible que les candidats les approchent pour avoir leurs bénédictions et cela est tout à fait normal.

Ils peuvent aussi les approcher pour avoir  leurs voix…                              

Les chefs traditionnels ne sont pas les seuls à être approchés. Il peut s’agir aussi de marabouts, de  leaders religieux, etc. Ils sont courtisés par les candidats en vue d’avoir leurs bénédictions et leur bienveillance. C’est tout à fait normal.   On ne peut donc pas parler d’immixtion d’autant qu’il n’y a aucun chef traditionnel qu’on a vu conduire son véhicule pour des randonnées avec les partis politiques.  Cela dit, libres à ces chefs traditionnels  de se sentir plus proches de tel ou tel parti. En tous les cas, on ne  leur demande pas d’adhérer à un parti. Ils sont neutres. Maintenant, si des opérateurs économiques veulent les aider, eux ou leurs proches, faut-il leur en vouloir pour cela ?

Mais tout cela ne peut-il pas jouer sur la qualité des élections ?

En tous les  cas, notre souhait est d’organiser des élections transparentes et crédibles.  Nous n’avons aucune intention d’organiser des élections entachées d’irrégularités.  Et nous nous y attelons.

Certains disent que des chefs traditionnels ont reçu de grosses cylindrées. Est-ce vrai ?

Les chefs traditionnels sont des auxiliaires de l’Administration.  Ils avaient des revendications qui ont du reste transcendé tous les régimes.  Et progressivement, ils ont eu des revendications relatives à l’aspect salarial et aussi matériel. Maintenant, chaque gouvernement, en fonction des moyens dont il dispose,  essaie de satisfaire à ces revendications. Ils demandent même  un secrétariat. Parce que, comme je vous l’ai dit,  ce sont des auxiliaires de Justice.   Ils rendent des jugements comme dans d’autres pays africains.

Donc vous confirmez le fait que des grosses cylindrées ont été offertes aux chefs traditionnels.

Oui, je confirme que dans le cadre de leur statut, ils ont demandé des véhicules et ces véhicules ont été mis à leur disposition. Ce n’est pas caché. Ça a été fait de façon tout à fait officielle, transparente et sans discrimination. Car, tous les chefs traditionnels ont été logés à  la même enseigne.

Seini Oumarou, le chef de file de l’opposition et président du parti MNSD-Nassara,  appelle les Nigériens à se débarrasser d’un régime « caractérisé par la mal gouvernance ». Que lui répondez-vous ?

Quand ils étaient au pouvoir, dans le classement fait par l’ONG Transparency International  (elle lutte contre la corruption dans le monde), le Niger était classé 140e.  Depuis que nous sommes au pouvoir, le Niger a évolué au point d’être classé aujourd’hui 99e. Donc, gagner  plus de 40 points,  on ne peut pas qualifier cela de mal gouvernance.  C’est plutôt un signe de bonne gouvernance.

Etes-vous confiants quant à la victoire du PNDS-Tarayya et de ses alliés  à la présidentielle du 21 février prochain ?

Nous sommes entièrement confiants. Et nous, et nos alliés.  Car, si nos alliés ont pris le risque de former une alliance avec nous au premier tour, plutôt que d’aller en ordre dispersé,  c’est qu’ils ont tous confiance que cette alliance au premier tour marchera et que, inch’allah, leur candidat sera élu dès le premier tour.                                Non seulement nous sommes confiants pour la victoire, mais aussi  nous sommes assurés que ce sera une victoire au premier tour.  Il n’y aura pas d’alliances pour un deuxième tour.

Justement, votre souhait est  de réaliser  « le coup K.-O. ». Mais quelle serait votre nouvelle stratégie si  un tel souhait ne se réalise pas ?

A priori,  je vous dis que ce souhait sera réalisé.  Il suffit de prendre une machine à calculer et de faire de l’arithmétique.  Toutes choses égales par ailleurs, notre candidat  et son parti  avaient obtenu 36% des suffrages aux élections passées.

« Quel rapport  y a-t-il entre  la CENI qui organise les élections et la Justice  qui juge les prévenus ? »

 Aujourd’hui, Mahamadou Issoufou a le soutien de grands partis qui, eux aussi, viendront ajouter leur pourcentage de score.  Toutes choses égales par ailleurs, je ne vois donc pas comment on n’arriverait pas à passer dès le  premier tour. Maintenant, si on n’y arrive pas, on ira au second tour et on avisera. Pour le moment, on a une stratégie de premier tour.   Mais je doute fort que la victoire dès le premier tour, ne puisse pas se réaliser.

La capitale, Niamey, est-elle déjà acquise à votre cause ?

La capitale, on la partageait avec le parti Moden Fa-Lumana. Vous pourrez le constater à travers les statistiques des précédentes élections.  On était au coude-à-coude avec ce parti. Aujourd’hui, on a le soutien d’autres  partis. Peut-on dire que la capitale ne nous est pas acquise, quand on a le soutien  de grands partis comme l’Alliance nigérienne pour la démocratie et le progrès (ANDP) -Zaman-Lahiya et autres ?

Quelle a été votre réaction face au refus de l’opposition de signer le code de bonne conduite ?

J’ai été très surpris. Car, généralement, quand le processus électoral démarre, tout le monde souhaite  qu’il aille à son terme  et dans de bonnes conditions.  Alors, qu’un candidat refuse de signer le code de bonne conduite, cela est vraiment inexplicable.

Et pourtant, ceux qui ont refusé de signer ce code  l’auraient fait au motif notamment que l’opposant Hama Amadou et bien d’autres de ses compagnons  croupissent toujours en prison…

Quel rapport  y a-t-il entre  la CENI qui organise les élections et la Justice  qui juge les prévenus ? Est-ce que la CENI peut dire à la Justice de libérer un prévenu ?  Ou bien, sur qui comptent-ils pour demander à la Justice de libérer un prévenu ?  C’est plutôt cela la mal gouvernance dont les opposants nous accusent.  Au Niger, la séparation des pouvoirs est nette.  Si quelqu’un a maille à partir avec le pouvoir judiciaire, sur qui compte-t-il  pour demander au pouvoir judiciaire de le relâcher ?

Le pouvoir nigérien n’est-il pas quelque part gêné aux entournures,  face à la détention  d’un poids lourd de l’opposition comme Hama Amadou, dont la participation à ces élections aurait rehaussé l’éclat de votre victoire,  en cas  effectivement de triomphe  de votre parti, le PNDS-Tarayya et de ses alliés ?

Encore une fois,  il s’agit d’un dossier judiciaire, et qui est donc entre les mains de la Justice.  Hama Amadou savait bien qu’il y avait un dossier en  Justice ; qu’il y avait un mandat d’arrêt lancé contre lui quand il déposait sa candidature.  Donc, il savait ce qu’il faisait et je retiens que c’est un candidat comme tout autre.  Il sait ce qu’on lui reproche. Au niveau du PNDS-Tarayya, nous ne pouvons que  déplorer la situation dans laquelle il s’est lui-même  mis.  Mais, nous n’avons aucun pouvoir de faire quoi que ce soit en ce qui le concerne.

A propos justement de la détention de Hama Amadou pour une affaire de trafic de bébés et de celle de militaires dans  une présumée tentative de coup d’Etat,  l’opposition crie à « un grossier mensonge ». Votre réaction.

S’ils disent que le coup d’Etat est un grossier mensonge, on verra bien. Le dossier est confié à un tribunal militaire qui rendra son jugement. Les prévenus ont droit de défense devant le tribunal militaire. Ils avanceront leurs arguments.  On verra bien qui a menti. On dit chez nous que quand une femme est enceinte, nécessairement, elle finit par accoucher.  Pour revenir au cas Hama Amadou, j’ai été édifié par une enquête menée par le journal « Jeune Afrique » sur cette affaire de supposition de bébés dans laquelle il n’est du reste pas, le seul impliqué.  Ce que j’ai lu dans les journaux ne laisse  pas planer de doute sur la réalité de ce trafic.  Plusieurs personnes sont impliquées, même dans des pays voisins.   Je rappelle qu’il y a eu un premier jugement en instance. Avant ce jugement, il y a  eu les interventions de ses avocats. Après ce jugement, il y a eu un jugement en appel qui a fait l’objet d’un recours en cassation par ses avocats.  Pendant que le dossier était en cassation, ses avocats ont introduit un dossier de demande de liberté provisoire que la Justice a examiné. Ils ont même saisi la Cour de  justice de la CEDEAO qui a considéré que dans la façon dont le dossier a été géré, elle n’y voit aucune violation de droit de l’Homme mais bien au contraire, qu’il a été géré en toute transparence. Et ils ont été déboutés.  Pourquoi n’en parlent-ils pas ?  Si la Cour de justice de la CEDEAO, qui est indépendante, considère que ce dossier est traité avec équité, pourquoi faut-il penser le contraire ?  Notre souhait est que l’affaire soit réglée le plus rapidement possible. D’ailleurs, si Hama Amadou n’avait pas fui, peut-être l’affaire aurait-elle été réglée depuis longtemps.

 

Propos recueillis à Niamey par Cheick Beldh’or SIGUE

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