Au départ, des nouveaux-nés qui gazouillent. À l’arrivée, une énorme embrouille. Les épouses de plusieurs responsables nigériens sont soupçonnées d’avoir trempé dans un trafic de nourrissons, qui éclabousse toute la sous-région.

Le nom d’Ilutitun ne dira rien à personne. Perdu à plus d’une heure de route de la petite ville d’Ore, dans l’État d’Ondo (sud-ouest du Nigeria), ce minuscule village a même été oublié des candidats à la présidentielle, qui n’ont pas daigné afficher leur visage le long de ses quelques rues goudronnées. Dieu, lui, est partout. Des Églises anglicanes, pentecôtistes ou évangéliques, se réclamant du christianisme céleste ou de « la Montagne de feu et des miracles », tiennent leurs offices dans des baraques de fortune. Quelques enfants frappent dans un ballon de foot, au milieu des exploitations d’huile de palme, à quatre heures de la bruyante Lagos. Tout autour, le silence.

C’est pourtant ici, à Ilutitun, qu’une douzaine de nigériennes fortunées disent avoir choisi de donner la vie. Parmi elles, la seconde épouse de Hama Amadou, l’ancien président de l’Assemblée nationale du Niger, celle du ministre nigérien de l’Agriculture et celle de l’ancien directeur général de la Sonibank. Entendues par la justice à Niamey, toutes racontent avoir attendu des années avant de se retrouver enceintes, jusqu’à ce que « la médecine magique » de Happiness Ogundeji vienne exaucer leurs prières. Et toutes, sauf une, disent avoir eu des jumeaux.

>>> À lire aussi : Niger, Bénin, Nigéria … : usines à bébés, le trafic de la honte Incarcérées en juin 2014, puis remises en liberté provisoire en décembre, elles ont été accusées de supposition d’enfants (un délit qui consiste à attribuer la maternité d’un enfant à une femme qui n’en a pas accouché), de faux et de déclarations mensongères. Les autorités nigériennes sont convaincues d’avoir affaire à un vaste trafic d’enfants qui part d’Ilutitun et dont les ramifications s’étendent dans toute la sous-région, du Nigeria au Niger, en passant par le Bénin et le Burkina. Originaire de Port Harcourt, Happiness Ogundeji en serait l’un des cerveaux.

Décoctions

Dans le petit poste de police du village, dépourvu d’électricité, les fonctionnaires regardent le temps passer. Ils disent n’avoir jamais entendu parler de trafic de bébés. « C’est très calme à Ilutitun. On a des kidnappings, des braquages, mais pas ça », affirme l’inspecteur Segun Olowokere. C’est pourtant tout près d’ici que la police de l’immigration a lancé un raid sur une « usine à bébés », début 2014. Six jeunes femmes enceintes en ont été libérées.

Happiness Ogundeji, la gérante de l’endroit, a été arrêtée dans la foulée. Dans sa déposition, elle nie faire partie d’un réseau et affirme aider les femmes à accoucher grâce à des décoctions traditionnelles. Pourtant, le dossier judiciaire de cette femme de 46 ans, mariée et mère de quatre enfants, dit tout autre chose : outre des faits de séquestration, elle est également accusée de trafic d’organes.

Au Nigeria, une section spéciale a été créée au sein de la police pour lutter contre la traite des êtres humains. C’est la Naptip, l’Agence nationale pour l’interdiction du trafic d’êtres humains. Dotée de moyens financiers importants, elle doit servir de modèle aux pays voisins. Joseph Famakin, son commandant pour la région de Lagos, explique que ce sont les services nigérians de l’immigration qui l’ont alerté sur l’existence d’un trafic d’enfants partant des environs d’Ore, la ville la plus proche d’Ilutitun. Destination : Cotonou, au Bénin.

Les témoignages de plusieurs inculpés, à Niamey, le laissent dubitatif : « Ces femmes auraient pu aller n’importe où, aux États-Unis, en France… Alors pourquoi seraient-elles venues accoucher au Nigeria ? » Selon Famakin, des hommes de main de Happiness Ogundeji arpentent la région à la recherche de jeunes femmes enceintes. Ils leur promettent de prendre soin d’elles le temps de leur grossesse et de leur acheter leur enfant.

Au Nigeria, où l’accouchement sous X est illégal, cette solution permet à ces femmes de disparaître le temps de leur grossesse, puis de retourner dans leur village avec un peu d’argent et l’honneur sauf. La réalité est plus sordide. Les rapports de police font état de mauvais traitements : ces femmes sont séquestrées, empêchées de communiquer avec l’extérieur et privées de soins.

Le trafic a des ramifications dans toute la sous-région. Selon les procès-verbaux des auditions établis à Niamey, une femme a servi d’intermédiaire entre les Nigériennes et Happiness Ogundeji : Alizéta Ouédraogo. Surnommée la Belle-Mère nationale du temps où Blaise Compaoré était au pouvoir (elle était en fait celle de François Compaoré, le frère du chef de l’État), elle a fui Ouagadougou après l’insurrection d’octobre 2014 et n’a jamais été entendue par les juges.Elle se trouverait aujourd’hui à Abidjan.

Selon les Nigériennes, c’est elle qui leur avait parlé d’Ilutitun ; elle leur aurait recommandé les services d’un intermédiaire nigérian, chargé de s’occuper de la logistique de leurs allers et retours dans l’État d’Ondo. Fin mars, le Burkina a ouvert une enquête sur ces accusations et a procédé à l’interpellation de Safia Coulibaly. L’épouse de l’ancien directeur de la loterie burkinabè, anciennement chargée du matériel à l’Assemblée nationale, est soupçonnée de supposition d’enfant.

Groupe sanguin

Au Niger, les femmes mariées qui n’ont pas d’enfant sont encore souvent stigmatisées ; en cas de veuvage, elles ne peuvent prétendre qu’à un huitième de l’héritage laissé par leur conjoint. D’où l’expansion du « business » dans des pays entre lesquels la coopération judiciaire reste difficile. Les « clientes » de Happiness faisaient chacune quatre voyages à Ilutitun ; il leur fallait débourser 5 millions de F CFA (environ 7 600 euros) pour avoir un enfant – le double pour des jumeaux. Sans compter les frais « administratifs » (comptez quelques millions supplémentaires).

Pour ce prix-là, elles pouvaient choisir le sexe de l’enfant et sa couleur de peau. Les nourrissons transitaient ensuite par la clinique Ajavon, à Cotonou, où des carnets de santé et de groupe sanguin leur étaient délivrés, avant d’être conduits à Niamey par la route. Le directeur de l’établissement, Zacharie Ajavon, 44 ans, a été inculpé en juillet 2014 pour complicité de trafic et faux. L’établissement a depuis été fermé.

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Retour à Ilutitun. « Happiness a rendu beaucoup de gens heureux », lâche Thomas, rencontré à la guesthouse Salem, située dans le village. Des boissons fraîches, de vastes chambres ventilées… L’endroit contraste avec la pauvreté du village. Après quelques échanges d’usage, et alors même que le trafic est censé avoir été démantelé, il demande : « Vous êtes là pour une adoption ? » L’affaire, explique-t-il, peut être réglée en moins de deux jours. Les papiers ? Un détail. « On travaille avec tout le monde, ici. Police, douane. Aucun problème. La preuve : des Italiens étaient là il y a dix jours, et tout s’est passé sans difficultés. »

Il propose de rester une nuit à l’hôtel De Choice, à Ore, pendant qu’il entreprendra les démarches nécessaires. L’hôtel en question appartient à Happiness, tout comme la guesthouse d’Ilutitun. Thomas saisit son téléphone, appelle Happiness. Libérée sous caution en octobre 2014, elle est à Port Harcourt et refuse toute rencontre, mais continue – quoique plus discrètement – son business.

Tests ADN

Happiness a l’arrogance des intouchables. « Les gens comme elle bénéficient de très nombreuses complicités politiques », explique un enquêteur international, qui indique que le trafic de bébés n’a été pris au sérieux que tout récemment. « C’est une source de revenus énorme, et les trafiquants blanchissent leur argent au Nigeria. » À moins que le Niger ne fasse une demande d’extradition, Mme Ogundeji est libre.

À Niamey, aucune des accusées n’a accepté de se plier à un test ADN. Fin janvier, les juges du tribunal correctionnel se sont déclarés incompétents, estimant que c’était à un juge civil de se prononcer sur les questions de filiation. L’État nigérien a fait appel et la décision de la cour était attendue pour le 27 avril. Entre-temps, le procureur a reçu des informations selon lesquelles certains des enfants en question feraient l’objet de mauvais traitements. Une enquête sociale est en cours, menée par le juge des mineurs.

« Mais s’il est établi que ces enfants ne sont pas à leurs parents, qui va se constituer partie civile pour les récupérer ? » s’interroge le procureur. Certainement pas les femmes libérées de « l’usine à bébés » d’Ilutitun. Certainement pas non plus l’État nigérian. Nés officiellement le 1er septembre 2012, les jumeaux de Hama Amadou, Ilian-Guel et Lalia-Dadima, étaient présents à la sortie de prison de « leur mère ». Leur destin est aujourd’hui suspendu à l’issue d’un procès qui pourrait ne jamais se tenir.

Dorothée Thienot, envoyée spéciale à Ilutitun

Jeune Afrique