La renaissance culturelle constitue l’axe N01 du programme du président Issoufou Mahamadou. Pour comprendre cette idée, Niger Inter a interrogé l’universitaire et homme de culture Dr Boube Saley Bali, présentement  enseignant de lettres modernes à l’université de Zinder. Entretien.

Niger Inter : Le président de la République SE Mahamadou Issoufou a fait de la Renaissance culturelle un axe central de son programme de campagne. Quelle est votre point de vue sur cette idée ?

Boubé Saley Bali : L’idée d’une renaissance culturelle est salutaire pour le Niger à un moment où l’humanité toute entière est confrontée à une crise identitaire.  C’est une occasion à saisir pour repenser la société nigérienne qui a besoin d’un socle commun pour poser les jalons du développement durable et surtout pour « promouvoir l’émergence de citoyens responsables » comme l’explicite l’objectif. Cela est nécessaire, voire impérieux pour résoudre les crises de valeur et  intellectuelle au Niger, qui à mon sens sont à la base de toutes les dérives comportementales qu’on observe à tous les niveaux de la société. Tous les pays développés, dont la Chine, à un certain moment de leur histoire ont jugé utile de procéder à une révolution culturelle. Si le Président de la République, au-delà son parti, a décidé de faire de la culture l’axe prioritaire de son second mandat, cela démontre clairement son souci de  prendre en compte les vraies réalités du pays qui ne peuvent être cernées qu’à travers la culture. L’innovation par rapport aux régimes précédents, c’est le fait de s’appuyer sur l’école à travers l’enseignement des arts et de la culture à tous les niveaux. En effet, il faut une nouvelle dynamique qui va au-delà des activités festives observées à travers la Semaine de la jeunesse sous le régime de Diori, le Festival et de la Jeunesse sous Kountché et la fête tournante du 18  décembre initiée par Tandja.

Niger Inter :            Quel est l’enjeu de la culture dans le développement  du Niger ?

 

Boubé Saley Bali : La culture, considérée comme le quatrième pilier du développement depuis 2010, est plus qu’un enjeu pour un pays comme le Niger classé sans interruption dernier du monde du fait que les différents régimes passés qui ne lui ont pas donnée la place qu’elle mérite dans les stratégies de développement. Cette mise à l’écart de la culture  a compromis toute réelle perspective de développement local. Le défi du Niger est de trouver donc des voies et moyens pour un développement durable aux échelles locale et nationale. Une connaissance des valeurs culturelles permettrait de mettre en exergue les savoirs et  savoirs – faire des communautés, qui au fil du temps, ont développé des formes de civilisations transmises de génération en génération ; des mécanismes qui ont permis l’intégration économique et sociale des individus. Par exemple, les agriculteurs organisent des travaux communautaires au profit des personnes handicapées, des veuves, pour la mise en valeur des terres ; les pasteurs nomades confient aux plus démunis une partie de leur troupeau en instaurant un système de rétribution; les commerçants organisent des tontines hebdomadaires ou journalières afin de permettre à chacun d’avoir un capital, etc. Dans ces cas pratiques, la solidarité du groupe prime sur le profit individuel. Une société comme la nôtre ne peut évoluer si les individus n’ont pas le sentiment  d’appartenir à un groupe socioculturel, de jouer leur part de responsabilité en vue de répondre au besoin de leur communauté. La  volonté de remplir un contrat social doit primer sur la recherche du profit à tout prix. Seule la culture peut jouer ce rôle. On a tendance aussi, par ignorance de nos cultures traditionnelles à assimiler le développement à l’accumulation de biens, à l’opulence monétaire, à notre capacité de consommation des produits industriels et même à avoir l’accès au crédit. En se basant sur la dichotomie développement économique/culture traditionnelle, on constate que les notions de pauvreté et de richesse sont  relatives.  On est riche ou pauvre en relation avec la culture traditionnelle dans laquelle on a évolué,  avec la vision qu’on a du monde. Le sous-développement de l’Afrique est dû du fait que jusqu’ici, les modèles définis par les institutions internationales de développement s’appuient sur ce qu’on peut appeler le Triangle du développement. Les économistes pensent qu’en développant l’économie de marché, l’environnement et le bien-être social (synonyme de pouvoir d’achat), le progrès s’ensuit de fait. Dans ce modèle, le développeur impose ses idées à la communauté qui devient un instrument d’expérimentation d’une théorie ou d’un modèle économique imposé. Or,  là où la culture traditionnelle est en vigueur, l’individu produit la quantité de biens dont il a besoin au quotidien ou par saison, aux stricts respects des normes et valeurs sociétales et de l’environnement, en terme de rétribution et d’entraide. Le seul souci est de concilier appartenance sociale, respect de l’environnement et valeurs humanistes qui consistent à partager ce que l’on a, à recevoir du prochain ce que l’on n’a pas, cela pour dire que le développement culturel est gage de protection de l’environnement, un défi majeur pour le Niger.

Face à l’échec du Triangle de développement ayant aggravé l’état de pauvreté des populations, il fallait trouver d’autres alternatives. L’ONU s’est engagée dans une réflexion ayant abouti à la Déclaration de Mexico en 1982 sur les politiques culturelles et reconnait  le rôle de la culture comme vecteur d’identité, de systèmes de valeurs, de traditions et de cohésion, et comme moteur de la créativité. L’Agenda 21 de la culture en 2004 fait de la culture le quatrième pilier du développement ; puis les déclarations de politique culturelle par plusieurs pays africains entre 2007 et 2008 ; les résolutions n°65/166 (2010) et n°66/208 (2011) de l’ONU ont abouti à reconnaitre la culture comme un facteur important d’inclusion sociale et d’élimination de la pauvreté. En intégrant dans les stratégies de développement la dimension culturelle, plus précisément la culture traditionnelle, en amont et en aval, les citoyens d’une communauté sont susceptibles de porter l’intérêt aux activités qui favorisent le progrès de leur collectivité. Cela permettrait par «  l’écoute culturelle »,  le renversement de la démarche classique qui fait de la population locale un objet d’expérimentation. Désormais, « le terroir fait le projet, le projet fait le terroir. »  En s’appuyant sur les cultures traditionnelles, qui reprennent une fonction de médiation, les populations ne se sentent plus exclues mais se comportent comme des acteurs.

Niger Inter : Comment réussir une  Renaissance culturelle dans un pays comme le Niger où la culture est loin d’être une priorité ?

 

Boubé Saley Bali : La réussite de la Renaissance culturelle dépendra  des hommes chargés de sa mise en œuvre. En effet, ce n’est un secret pour personne, l’univers culturel nigérien tant au niveau de l’administration centrale qu’aux entités décentralisées souffre de manque d’initiative et de créativité. La Renaissance doit commencer par un changement de mentalité des cadres de la culture et des créateurs. Il faut nécessairement une nouvelle équipe inspirée capable de prouesse. En parcourant le Chapitre I (p 4) et le point 4 du chapitre XIII, en faisant l’état des lieux, il faut reconnaitre que les ressources humaines en termes de formation et de conception de projet porteur n’existent pas à l’heure actuelle au Niger pour mener une vraie politique culturelle.  Il faut des hommes et des femmes expérimentés capables d’associer théorie et pratique. Le professionnalisme doit prévaloir au détriment du corporatisme et du fonctionnariat ayant pris en otage la créativité et l’innovation. Donc, il faut résoudre le problème des ressources humaines avant de lancer le programme. Dans un premier temps, le Niger doit faire appel à des professeurs étrangers d’art en quantité et en qualité pour poser les jalons afin de former les jeunes artistes et les jeunes formateurs pour un nouvel esprit. La Renaissance ne doit pas être un refuge pour retraités ou d’artistes en quête de subsistance.

L’autre point, qui ne figure pas dans le programme de la Renaissance II, qui à mon sens a contribué au retard culturel du Niger est la diplomatie culturelle. Nos ambassades à l’extérieur brillent par leur inefficacité pour promouvoir la culture et l’art nigériens. Les attachés culturels s’occupent plus des problèmes académiques des étudiants que de la promotion culturelle. Il faut valoriser la fonction d’attaché culturel par la nomination d’acteurs culturels capables de communiquer avec les milieux culturels et artistiques des pays hôtes. La Renaissance culturelle doit contribuer au soft power, c’est-à-dire faire rayonner l’identité nigérienne dans tous les domaines.

Pour conclure, il faut que le gouvernement définisse clairement la politique culturelle. Il existe déjà une déclaration de politique culturelle trop généraliste qui doit être repensée avec des objectifs clairs pendant le quinquennat 2016-2021. La Renaissance culturelle ne doit pas être un fourretout artistique réduit aux danses folkloriques mais un cadre de conception et de réalisation de projets durables dont la création d’une BIBLIOTHEQUE NATIOANLE.

Propos recueillis par Elh. Mahamadou Souleyamane