Au quartier Bobiel: Les meurtriers de Karfi sous les verrous
Le jour commence à se lever au Centre aéré de la BECEAO, un quartier périphérique de la Ville de Niamey. Une personne, puis deux, puis trois, puis quatre sont debout à côté d’un caniveau. Petit à petit, elles forment un groupe, qui ne cesse de s’agrandir, à mesure que les minutes passent. Les gens venaient de partout, les riverains comme ceux de passage. En l’espace d’une heure, l’endroit se transforme en un véritable marché. « Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi autant de gens autour de ce caniveau ?», s’interrogent certains automobilistes et motocyclistes, trop pressés pour pouvoir s’arrêter. Nous sommes le samedi 16 avril 2016. Comme une trainée de
poudre, la rumeur se répand au sein dela foule, devenue compacte : « Il y a un cadavre dans le caniveau ; Un homme a été tué et jeté dans ce caniveau ; une femme a accouché la nuit et a jeté son bébé dans le caniveau… ». Chacun y va de son interprétation, de son commentaire. La foule s’agrandit de plus en plus et le soleil commence déjà à faire ses effets, en cette période de forte canicule. Alertés, les sapeurs pompiers arrivent sur les lieux et ont tout le mal du monde à se frayer un passage.
Un silence assourdissant règne sur les lieux. Le suspense aussi. Quelques minutes après, c’est l’horreur. Le corps d’un homme battu, torturé, mutilé de la tête aux pieds, les mains et pieds solidement ligotés est sorti du trou. La curiosité cède aussitôt la place à la stupeur, à l’horreur,

à la consternation. Au bout de quelques secondes, seuls quelques téméraires étaient encore autour des soldats du feu, la plupart des personnes ayant préféré suivre la scène de loin, à plusieurs dizaines de mètres. Le corps, ou ce qui en reste de la victime, a été tout doucement enveloppé et emporté par les éléments des sapeurs pompiers. La rumeur enfle et gagne aussitôt, au-delà du quartier, toute la ville de Niamey. Une fois encore, les interprétations et les commentaires les plus surréalistes ont été distillés autour de la découverte de ce corps. Toute la journée, toute la nuit. Et, les mêmes images diffusées par une télévision privée de la place, n’a fait qu’en rajouter aux ragots. Mais qu’est-ce qui s’est réellement passé pour que le cadavre de cet homme se retrouve dans ce caniveau et dans un tel état ?

Les faits
Vendredi 15 avril 2016, quartier de Bobiel de Niamey. Un jour ordinaire. Les fonctionnaires, après une rude journée au bureau rentrent tranquillement chez eux pour un repos mérité. Les élèves et autres opérateurs économiques aussi. La lumière du jour, petit à petit, cède la place à l’obscurité de la nuit. Après avoir prononcé la dernière prière du jour, la plupart des habitants du quartier s’enferment dans leurs maisons.
A part les boutiquiers du coin et autres gargotières, seuls quelques jeunes sont encore réunis autour d’un brasero ou un chicha. Histoire de siroter un dernier verre de thé, avant d’aller dormir. A 1 heure du matin encore, seuls quelques gardiens sont assis, somnolant dans des chaines à la devanture de certains portails. A deux heures du matin, pas âme qui vive, tout le quartier dort. Y compris le vieux Soundou. Il scouate dans un espace vide, communément appelé « Charé Ka Zamna », avec ses femmes et ses enfants, dont deux, les plus grands égale-
ment mariés et pères de familles.
La famille de Soundou cohabite avec d’autres depuis plusieurs années, sans histoire. Chacun sa case, son hangar ou ce qui tient lieu d’habitat, sa femme, ses enfants, ses activités. Le soleil se lève et se couche dans ces lieux, sans que rien ne change dans le quotidien des locataires. Chacun se débrouille comme il peut, et la solidarité agissante comble le reste. Le vieux X, lui est vendeur de paille. Une activité qui ne nourrit vraiment pas bien son homme, mais qui permet à Soundou de subvenir aux besoins élémentaires de sa famille.

Le vieux Soundou, en bon musulman, ne demande pas plus. Lui aussi dormait devant sa case, à la belle étoile, à cause de cette chaleur insupportable qui n’épargne décidément personne, au Niger, lorsque, aux environs de trois heures du matin, il fut réveillé par un léger bruit léger. Il ouvre un œil, puis l’autre et perçoit dans l’obscurité une silhouette. Il scrute la silhouette, hésite un moment et, brusquement se débarrasse de sa moustiquaire. Ce voyant, le visiteur nocturne prend ses jambes au coup. Et le vieux, de toutes ses forces se mit à

crier « Au voleur ».
Toute la cour se réveille et les bras valides, ses deux enfants en tête se mettent à la trousse de
l’homme, un solide gaillard. Le vieux, lui, avec les mêmes force et rage, conti-
nue à crier, « Au voleur ». Et pour cause, il n’a jamais oublié cette nuit où, presque à la même heure, et dans les
mêmes circonstances, un inconnu s’est introduit chez lui pour lui voler son téléphone portable et la somme de 3500 F CFA. 3500 F, c’est tout de même une fortune, même pour vendeur de paille, avouons le. Bref. La chasse à l’homme se poursuit, jusqu’aux alentours de l’école Bédir. Là au moment où le « voleur », s’apprête à traverser la voie goudronnée pour enjamber les murs de l’école, un boutiquier tapis dans l’obscurité lui fait un croc en jambes.
Il mord la poussière, de tout son poids. Ses poursuivants se ruent alors sur lui.
Après l’avoir sérieusement molesté, ils le ligotent comme un fagot et le ramènent à la case départ, c’est-à-dire chez le vieux Soundou. Il s’appelle Karfi, un solde gaillard. Commence pour lui, le supplice. Sans mot dire, les gens se ruent sur Karfi et commencent à le rouer de coups et de coupe-coupes, pendant plus d’une heure d’horloge. Et,
c’est seulement après avoir constaté qu’ils étaient en train de battre un homme déjà mort, qu’ils arrêtent les coups. Le maraudeur de nuit fut alors «religoté », avec un supplément de cruauté et entraîné jusqu’ aux portes du
centre aéré de la BECEAO, où son corps a été précipité dans un caniveau.
La BIR en action
Alertée, la police judicaire, s’est aussitôt pointée sur les lieux. Après leur constat, le Directeur Rabiou Daddy,
plus connu sous le nom de Jet Lee confie le dossier à la BIR, entendez la Brigade d’Investigations et de Recherches, qui, avec la dextérité et le professionnalisme qu’on lui connaît, met sa machine en marche. La BIR, c’est cette entité de la police nationale logée au sein de la PJ et composée d’enquêteurs chevronnés. Au bout d’une semaine, elle met la main sur 6 personnes, formellement identifiées comme impliquées dans le meurtre de Karfi.

Parmi celles-ci le vieux Soundou et un de ses fils. Ils sont présentement gardés dans le locaux de la PJ, en attendant de mettre la main sur le deuxième fils du vieux Soundou, toujours en cavale, mais activement recherché par les éléments de la BIR. Ce dernier, va-t-il continuer à se comporter comme un fugitif, alors même que son père et son frère sont déjà entre les mains de la police ? Ou alors, va-t-il faire contre mauvaise for-

tune bon cœur, se rendre comme l’a fait son frère ?
Ce qui permettra à l’enquête d’avancer plus rapidement et de situer enfin les responsabilités sur ce meurtre, qui a semé l’émoi au sein de la population. En effet, l’homme qui s’est présenté chez le vieux Soundou, était-il réellement un voleur, ou, est-il venu pour d’autres raisons ? C’est vrai, selon plusieurs témoignages, les histoires, querelles et bagarres sont plutôt rares dans cet espace où cohabitent des hommes et femmes de tous âges. Mais les scènes de jalousie ne manquent toutefois pas, vu qu’il n’y a pas que des vieillards terminés par l’âge, la fatigue et le manque dans ces « cases ».
Il y a aussi des jeunes, des hommes et surtout des femmes et filles aux atours non négligeables. Alors, Karfi, celui-là même qui a osé violer le domicile du vieux Soudou à 3 heures du matin, était-il un voleur ou…un violeur, guidé sur ces lieux par une libido irrépressible ? L’enquête se poursuit et seul le Tribunal de Grande Instance Hors Classe de Niamey, où ces meurtriers seront présentés à la barre permettra de faire la lumière, toute la lumière sur ce drame. En attendant, coup de chapeau à la PJ et à la Police Nationale, qui au quotidien, risquent leurs vies pour sauvegarder celles de leurs concitoyens.
Gorel Harouna (Le Républicain 2076)