Lettre à un « ami » du PNDS Tarayya

Réponse à J.P. Olivier de Sardan

Par Harouna Abdouramane, Écrivain

Jean-Pierre Olivier de Sardan avait récemment publiée sur le site web Marianne.net une lettre ouverte à ses « amis » du PNDS Tarayya, parti du président Issoufou au pouvoir au Niger. L’anthropologue franco-nigérien était également deux fois de suite invité de Rfi dans un exercice tendant à dire ses vérités à ses amis au pouvoir à Niamey. Un autre ami du PNDS, Harouna Abdouramane, par ailleurs biographe du président Issoufou (il a publié Les boutures de manioc) répond à J.P. Olivier de Sardan. Voici le débat.

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J’étais en voyage privé dans ce tréfonds du Niger que malheureusement très peu de nos hommes politiques connaissent vraiment, lorsqu’une personnalité, quelque peu troublée par le contenu de votre « Lettre à mes amis du parti vainqueur : saurez-vous ne pas reproduire les erreurs du passé ? », m’avait envoyé le lien de cet article que j’ai parcouru, vous vous en doutez certainement, avec un intérêt non feint. Il ne pouvait pas en être autrement vu le profond respect que, grâce à la qualité de votre travail, vous m’avez toujours inspiré.

Cher J.P. Olivier de Sardan, je sais aussi que parmi ces milliers de militants du PNDS qui ont lu votre lettre, manifestement avec des sentiments mitigés, beaucoup ne savent pas grand-chose de vous. Pour éclairer leur lanterne, je dirai simplement que vous êtes né le 11 juillet 1941 dans le Languedoc en France. Français de naissance, vous n’êtes pas moins nigérien de cœur, au moins depuis ce mois de janvier 1965 où vous aviez été recruté par Jean Rouch , ce grand passeur de culture, littéralement fou du Niger. Et comme un signe, vous vous êtes marié à une de nos compatriotes avant d’acquérir, en 1999, la nationalité nigérienne. Vous vivez au Niger depuis plusieurs années déjà.

Ceux qui ont eu l’heur de connaître et d’apprécier l’éminent anthropologue que vous êtes aujourd’hui savent pertinemment que vous êtes bien loin d’être n’importe qui dans ce pays que vous affectionnez particulièrement et auquel vous avez tant apporté, notamment à travers vos recherches pointilleuses et votre filmographie ancrées dans le quotidien des populations. En 2001, vous avez créé le LASDEL . Pour toutes ces raisons et pour bien d’autres, vous êtes porteur, même à votre corps défendant, d’une parole publique ; c’est surtout pour cela que cette adresse à vos « amis du PNDS » ne saurait laisser indifférent. Cet « article » que vous avez écrit et publié, au nom d’une amitié qui, au gré de multiples sensibilités, se discute, peut être une contribution améliorative pour une meilleure gouvernance. Mais, légitimement, pour d’aucuns, il peut aussi être appréhendé comme un article à charge.

Pour ma part, la légitimité que vous semblez vous attribuer pour vous faire le relai de vos interlocuteurs de l’ombre, voire le porte-voix des « sans-voix », m’oblige aussi à écouter ceux à qui vous avez adressé cette lettre. J’en ai donc quelque peu discuté avec certains de vos « amis du PNDS ». Cela ne vous surprendra certainement pas : beaucoup d’entre eux m’ont confié que relativement à votre écrit, si dans la rhétorique, brillante au demeurant, ils reconnaissent distinctement leur ami J.P. Olivier de Sardan, par contre, dans l’argumentaire voulu impartial, ils ont du mal à percevoir l’expertise intègre qui a fait sa notoriété. Ils se sentent d’autant plus fondés à le penser que l’essence même de votre réflexion leur semble reposer sur un tri peu ou prou équilibré, de toutes les idées qui ont, ces derniers jours, alimenté « les débats » au Niger.

Tout comme moi, ces « amis du PNDS » reconnaissent que vous avez soulevé bien des questions qui peuvent légitimement jouir d’un préjugé favorable de pertinence. Cependant, pour les plus suspicieux, le contexte et la manière choisis pour traiter de celles-ci, laissent sceptiques et dubitatifs quant aux intentions réelles qui ont prévalu à la publication de cette lettre. Je sais que cela ne vous surprendra pas outre mesure puisque déjà, à la fin de votre lettre, vous écriviez, comme pour vous prémunir de toute attaque de vos amis : « Nous ne voulons pas nous faire traiter comme des ennemis ou nous faire cataloguer comme des partisans de l’opposition simplement parce que nous nous exprimons sur ce que nous considérons être des erreurs ou des défaillances du régime ». Mais là, je crois que vous vous trompez d’enjeu. Ce qui importe, à mon sens, c’est moins les jugements de valeur qu’on porte sur nous que le sentiment de faire ce que nous avons à faire.

Cher J.P. Olivier de Sardan, même si ma voix est moins autorisée qu’une autre (je ne suis ni le PNDS ni un membre influent de sa direction), je pense pouvoir vous rassurer et vous conforter dans l’idée que nous ne sommes nullement rétifs à la critique, surtout pas à celle venant de tous ceux qui, à tort ou à raison, se réclament de notre amitié.

Mon cher ami, je suis absolument d’accord avec vous dans bien des cas. Je partage avec vous, ce sentiment de déception même si, connaissant certaines réalités qui vous semblent étrangères, je reste plus mesuré dans mon jugement. Je pense aussi que pour tous les espoirs que le PNDS a su susciter, ses dirigeants ont aujourd’hui un véritable devoir d’exemplarité. Il est en effet inacceptable que certains, parmi eux, sombrent dans les mêmes travers qu’hier seulement, ils décriaient en tirant à boulets rouges sur leurs prédécesseurs. Il est tout aussi impardonnable que les valeurs fondatrices du parti soient, compromis après compromis ou, pire, compromission après compromission, sacrifiées sur l’autel de la realpolitik. Je concède que tout ce qui a été fait de bien dans notre pays ne l’a pas été suffisamment. Qu’on devait faire mieux. Qu’on doit encore faire mieux. Et croyez-le cher ami, je sais qu’au plus haut sommet de l’État, la flamme est tellement vive qu’on aurait tant voulu faire plus.

Je vous concède surtout que, dans une certaine mesure, notre pire ennemi, comme vous l’écrivez, c’est nous-mêmes. Mais, pour peu qu’on la consulte, l’histoire du PNDS est jalonnée de faits qui prouvent que ce qui importe justement pour nous, c’est moins nos petites et passagères personnes que le devenir de la République. Rassurez-vous, pour les militants vrais, cela n’a pas changé d’un iota. C’est pourquoi nous, « notre pire ennemi », c’est clairement cette agglutination d’ennemis de la démocratie qui ont l’art de se couvrir de tous les oripeaux imaginables pour la torpiller. Et Dieu sait à quel point ils foisonnent. Mais cela, c’est déjà un autre débat.

Oui, cher J.P. Olivier de Sardan, il est évident que tout n’est pas rose dans notre pays. Mêmes vos amis du PNDS n’ont pas la prétention de défendre le contraire. Du moins je l’espère. Il est tout aussi évident que beaucoup de Nigériens, tous bords politiques confondus, se posent légitimement certaines questions. Et il est appréciable qu’en écho à ces multiples questionnements, des voix, telle la vôtre, s’élèvent pour tirer sur la sonnette d’alarme. Mais il me paraît impératif que ces voix, si rares, restent objectives, par égard pour tous ceux de qui – à tort ou à raison – elles se réclament, dans ce qu’elles servent à la communauté nationale ou internationale. C’est justement au nom de cette attente que je refuse de me soustraire à la tentation de réagir à certains passages de votre écrit.

Et rassurez-vous, moi, je ne me soucie guère de l’étiquette que tel ou tel autre camp peut m’affecter. Peu m’importe si ce que j’avance résonne comme une allégeance à X ou Y. Je peux même le dire, je suis très attaché au Président Issoufou parce qu’au Niger, c’est l’homme politique avec lequel j’ai le plus de valeurs et d’idéaux en partage. C’est aussi simple que cela. Et cet attachement à sa personne, je l’assume pleinement. Donc…

Le premier point que vous abordez, est le climat politique assez exécrable dans lequel baigne le pays. Ce que vous déplorez aujourd’hui n’est que le résultat d’un processus qui s’est pourtant déroulé sous nos yeux. Ce climat délétère est loin d’être « bâtard ». Il a en effet des pères connus et reconnus. Ce qui est déplorable, c’est notre silence à tous car par cette attitude, le signal négatif que nous lançons, c’est qu’il est plus facile d’écrire sur les travers du pouvoir que sur ceux de l’opposition, ou encore ceux d’une certaine société civile ou même ceux d’une certaine presse qui a perdu toute légitimité dans l’oubli de l’éthique et de la déontologie. Il est vrai que lorsqu’on tape sur le « Pouvoir », on empoche facilement tous les frustrés de la République.

Cher ami, il y a eu, ces derniers temps, moult circonstances qui ont affecté notre quiétude sociale. Dans ces tumultes pourtant porteurs d’un faisceau de dangers pour notre pays, nous nous sommes confortablement réfugiés dans un silence royal. Dans les meilleurs des cas, nous nous sommes farcis de quelques mots de principes enrobés d’une prudence foncièrement inappropriée, alors que les évènements étaient suffisamment significatifs pour nous engager à réagir. Les illustrations y afférentes font légion.

Tout d’abord, on peut évoquer l’exemple funeste des 16 et 17 janvier 2015, journées pendant lesquelles, sous le fallacieux prétexte de la « Une » de Charlie hebdo et sur fond d’une fronde cataloguée intégriste, des politiciens de petite vertu avaient, au mieux, infiltrés des mouvements d’humeur « spontanés » pour mettre les villes de Niamey et de Zinder à feu et à sang, avec en prime le meurtre de 10 paisibles citoyens, l’incendie de dizaines d’églises, le saccage de centaines de commerces, la destruction de certains symboles de la France (siège d’Orange Niger, Centre culturel Franco-nigérien de Zinder), etc.. Dans « une lettre de Jean-Pierre Olivier de Sardan » en date du 20 janvier 2015 que j’ai lue sur le Blog de Jean-Louis Couture, vous y aviez vu l’expression d’une « tendance intégriste en progression constante au Niger, plus ou moins sympathisante de Boko Haram ». Même si plus loin vous ajoutiez :

« Aujourd’hui, le plus gros danger serait que les partis d’opposition soufflent sur les braises, et tentent d’instrumentaliser cet islamisme pro-Boko Haram pour déstabiliser le régime. Beaucoup d’analystes nigériens le pensent, et c’est ce que dit le gouvernement. Pour certains, ces manifestations auraient été plus ou moins organisées en sous-main par l’opposition. L’ennemi principal serait donc pour les partis d’opposition le pouvoir actuel, et ils seraient prêts à s’allier contre lui avec les extrémistes musulmans (autrement dit avec le diable). Évidemment, l’ennemi principal aujourd’hui au Niger est Boko Haram, bien plus dangereux pour nous que le Sud de la Lybie ou le Nord du Mali (et bien plus dangereux que Charlie-Hebdo, ajouterai-je !!) »

Prudence de professionnel oblige, dans ce passage, vous avez pris des gants en vous exprimant au conditionnel. Tout ce que je sais, moi, c’est que des « hommes politiques », et non des moindres, avaient été filmés sur « le terrain des opérations », entourés de jeunes surexcités munis de pneus usagés et de bidons d’essence destinés à cette violence aveugle qui avait endeuillé notre pays. Tout naturellement, parmi eux, certains avaient été appréhendés par la police. Si cela s’appelle du harcèlement…

Ensuite, à l’instar de l’ensemble des Nigériens, nous avons suivi, avec effarement, les monstruosités ethno-régionalistes débitées par certains individus qui avaient fait de la haine et de l’appel à la violence l’unique matrice de leur discours. C’est des braises ardentes d’une dangerosité extrême qui couvent sous une épaisse couche de cendre. Du fait de souffler ardemment dessus, certains en ont fait un sport national. Là aussi, motus et bouche cousue.

Récemment encore, au prétexte qu’ils devaient accueillir leur « leader », quelques individus qui se sont vus trop beaux avaient cru pouvoir ignorer les lois et défier impunément la République. Leurs discours « guerriers » existent et tous ceux qui sont de bonne foi n’ont pas besoin de lire entre les lignes pour connaître les sombres desseins qu’ils prédisaient au pays. Pour conjurer l’irréparable, ils avaient en toute logique été « neutralisés » par des « arrestations préventives ». Nous, nous étions où ? Et ces individus seraient-ils eux aussi harcelés ? Bref.

J’avoue que je suis assez sidéré lorsque vous évoquez, à propos du PNDS, « son harcèlement de l’opposition, par son obstination à régler ses comptes avec le parti Lumana ». Comme moi, beaucoup de vos amis du PNDS reconnaissent sincèrement avoir l’impression de lire un Lumaniste des plus convaincus tant l’argument ou, préfèrent-ils dire l’argutie, a déjà été mâchée et rabâchée par des individus qui ne sont pas forcement « des amis du PNDS ». À leur décharge il faut bien convenir que cette sordide affaire dite « des bébés importés » a occupé beaucoup trop de place dans le jeu politique nigérien. Pourtant, elle n’est pas tombée du ciel.

Et lorsque vous vous émouvez de l’emprisonnement de M. Hama Amadou, avec eux, moi je m’émeus du drame de ces nourrissons « produits » dans des « fabriques d’enfants » et destinés, au meilleur des cas, à des adoptions clandestines et, au pire, à des sacrifices humains réalisés par des hommes politiques d’un autre temps. Moi, je m’émeus du sort de ces milliers de femmes, laminées par l’indigence la plus extrême, qui, après avoir été séquestrées, violées et violentées, sont réduites à « céder » leurs enfants pour, à peine, la modique somme de cent mille francs CFA. Moi, c’est de ce drame humain que je m’émeus.

Et, très cher ami, aucune « raison d’État » ne saurait valoir, à mes yeux du moins, pour cautionner, dans un compromis de mauvais aloi qui tutoie allègrement la compromission, des crimes d’une telle ampleur. Je ne puis me résoudre à croire que « la raison d’État » peut consister à faire une fleur à des individus, fussent-ils fortunés ou encore figures emblématiques de l’Establishment, alors qu’ils se sont rendus comptables d’une forfaiture aussi gravissime et de surcroit qui se sont nuitamment soustraits à la justice de leur pays pour passer leur temps à le vilipender. Je le dis sans ambages, ce n’est certainement pas là le profil de l’homme que j’aspire à voir présider, aujourd’hui comme demain, aux destinées de mon pays. Loin s’en faut.

En outre, cher ami, je demeure profondément convaincu que si, d’aventure, le Président Issoufou s’était autorisé à interférer dans ce dossier – encore faut-il qu’il le puisse en regard de la règle de la séparation stricte des pouvoirs à laquelle sont astreintes nos institutions – cela aurait été, en mon sens, plus dommageable à notre démocratie. Une telle démarche aurait certainement fondé bien des gens à trouver que notre Justice est sous coupe réglée. Vos amis du PNDS en sont intimement convaincus et vous leur donnez vous même raison puisque déjà, vous décrétez, avec une facilité déconcertante, que « personne au Niger ne croit à l’indépendance de la justice ». Et, à l’avance, j’entends cette réflexion de tous ceux qui ont, depuis toujours, vu en ce dossier un vulgaire montage politique destiné à disqualifier un adversaire potentiel : « Si le Président Issoufou a eu la capacité d’arrêter le cours de ce dossier, c’est qu’il avait bien celle de le créer ».

Mon cher J.P. Olivier de Sardan, admettons un instant que la justice nigérienne soit partiale. Je ne puis me résoudre à penser que vous ignorez les nombreuses démarches entreprises par le seul fugitif de ce dossier auprès du Parlement européen, de la CEDEAO, de certains Chefs d’État et autres personnalités de la sous région, pour plaider sa cause. Leurs réactions et leurs suggestions restent un modèle de bon sens et, pour cela, je ne crois pas qu’on puisse raisonnablement les suspecter de connivence avec le régime en place au Niger. Je pense que s’il y avait harcèlement, à ce niveau, cela se serait su. Passons…

Je dois aussi vous rassurer et vous assurer, que la « culture politique nigérienne de l’épreuve de force », telle que vous la décrivez, est bien loin d’occuper la place que vous semblez lui accorder. Cette description ne rend pas justice à l’écrasante majorité des Nigériens qui s’investissent en politique sans jamais oublier de tirer, de leur foi religieuse surtout, les ressources nécessaires à l’érection, malgré les turbulences inhérentes au jeu politique, d’un appréciable climat de paix. Nous sommes un peuple de tolérance et les agissements malheureux de quelques politiciens, que par ailleurs nous connaissons tous pour leur inamovibilité légendaire et leur incorrigible sens vindicatif, ne sauraient nous confiner dans une logique vengeresse aux antipodes du simple bon sens. Et ceux qui pensent vraiment que le séjour de Hama Amadou dans la prison de Filingué est un acte de vengeance, méconnaissent certainement ceux qu’ils incriminent et, surtout, ne leur rendent pas justice. Pour beaucoup d’entre nous, à propos de Hama Amadou et de cette affaire de bébés importés, dubu ce ta cika (Il a atteint les limites de ses actes et ce qui lui arrive n’est que la conséquence de l’ensemble de son œuvre.)

La vérité, cher J.P. Olivier de Sardan, c’est qu’il est des gens qui pensent que sans eux, rien n’est bien, rien ne va au Niger. Ils sont profondément convaincus qu’il y a des Nigériens prédestinés à diriger et d’autres à servir. Entre chantage à la violence, la violence elle-même, les tentatives de déstabilisation et que sais-je encore, ils ont constamment tenté d’instaurer une forme de chienlit dans le pays parce qu’ils demeurent intimement convaincus que seul le chaos peut désormais leur garantir un avenir. Il suffit juste de relire leurs discours guerriers, d’écouter leurs meetings de campagne et d’en analyser le contour ethno-régionaliste, de considérer les violences physiques exercées sur les militants et alliés du PNDS pour se rendre à l’évidence : ceux qui ont créé le climat que vous évoquez ne sont pas dans le cercle de vos « amis du PNDS ». Nous les combattons avec les armes que nous avons. Sans trembler et sans états d’âme. Ne pas les combattre, mon cher J.P. Olivier de Sardan, c’est trahir la République.

Dans votre lancée et avec une teinte de « regrets », vous reprochez à vos amis de ne pas avoir « mis en œuvre une politique volontariste de « technicisation », de « moralisation » et d’ « indépendantisation » ». Pour préciser votre pensée, vous écrivez que « le PNDS aurait dû se faire le champion d’une organisation technique impeccable et non partisane des élections ». Vous avez aussi énuméré toutes les conditions auxquelles vous subordonnez la réussite, l’impartialité politique et l’incontestabilité juridique des élections.

S’il s’agit là d’une proposition de réformes, je crois que c’est à l’ensemble de la classe politique nigérienne qu’il faut la faire. Et s’il s’agit de soupçons, notamment en ce qui concerne la CENI, je dirai qu’il ne faut surtout pas oublier que dans sa composition, la CENI comporte autant de représentants de l’Opposition que ceux de la Majorité au pouvoir. Comment le PNDS et le Président Issoufou pouvaient-ils impulser une reforme alors qu’il suffisait qu’une proposition émane de leur camp pour immédiatement susciter une batterie de suspicions destinée à leur prêter l’intention d’organiser une fraude à grande échelle ? Comment peuvent-ils insuffler un tel dynamisme alors que leurs adversaires avaient de tout temps montré qu’ils n’étaient pas prêts à aller aux élections ? Je pense que derrière ces mots qui incriminent ouvertement vos « amis du PNDS », vous oubliez délibérément, cher J.P. Olivier de Sardan, de décrire l’environnement formaté par leurs adversaires pour, dès le départ, décrédibiliser les élections annoncées.

Quand à la corruption, sous toutes ses formes s’entend, elle est bel et bien une réalité dans notre pays. Et le cas de Zakaï que vous évoquez est parfaitement illustratif d’un état d’esprit répréhensible qui n’honore pas nos gouvernants. Je présume que c’est bien à dessein que vous avez mis en avant le cas sordide de Zakaï, le tapissier anonyme d’antan, que Hama Amadou avait modelé pour en faire le puissant opérateur économique d’aujourd’hui. Il a servi tous les régimes et tous les régimes se sont servis de lui. Je pense, comme vous, qu’il est un peu le symbole de tout ce qui a du mal à changer dans nos mœurs politiques.

Et lorsque vous évoquez ces milliards saisis puis restitués à l’aéroport de Niamey, vous oubliez de préciser que le Gouvernement, interpellé par le parlement nigérien, s’en était largement expliqué devant la représentation nationale. Peut-être qu’aucune de ses explications n’avait trouvé grâce à vos yeux, mais je pense qu’il aurait été plus équitable de le rappeler ne serait ce qu’aux fins d’informer vos lecteurs, qui ne sont pas tous « vos amis du PNDS », sur les tenants et aboutissants de cette histoire.

Personne ne peut raisonnablement prétendre que la corruption n’existe pas au Niger. Mais je pense qu’il est exagéré de donner à penser que rien de significatif n’a été réalisé à ce propos. Mon bien cher ami, je vous rappelle humblement que selon Transparency international, notre pays, le Niger, progresse lentement mais sûrement puisque, classé 134e en 2010, il occupait, en 2015, la 99e place mondiale, soit un gain de 35 places sur les cinq ans du premier mandat du président Issoufou. La presse, ce quatrième pouvoir qui devait jouer le rôle de contre pouvoir me semble avoir sa partition à jouer dans la lutte contre la corruption. Et même si certains ont du mal à le croire, nous sommes un des pays où la liberté de la presse est effective. Classé 47e à l’échelle mondiale et 7e en Afrique, nous sommes mieux placés que la France, pays des droits de l’Homme, mieux placés que les États-Unis d’Obama et ses miracles. C’est un classement de Reporter sans frontières qui le dit. Pas moi.

Cher ami, vous avez aussi cru devoir écrire, dans le contexte qui est aujourd’hui le nôtre, que « […] ceux qui gouvernent doivent gouverner pour tous les Nigériens, et pas contre une partie d’entre eux, même si celle-ci leur est hostile ». Je suis quelque peu effaré de lire cette réflexion bien lourde de sens. Suspecteriez-vous vos amis d’être partisans dans leur gouvernance et d’agir, de fait à l’avantage d’une partie de la population au détriment d’une autre ? Pour moi, c’est presque une insulte pour les leaders et les militants du PNDS Tarayya qui ont coltiné, 20 ans durant, les affres d’une opposition qui les a confinés dans une exclusion et un rejet permanents. Ils l’ont supporté car, au-delà de ce sens de la dignité si propre aux Nigériens, eux, ils n’ont jamais eu les intestins fragiles. Et ils n’ont jamais cherché, par mimétisme ou par rétorsion, à rendre la monnaie de leur pièce à leurs prédécesseurs. Pour preuve, je vous rappelle simplement que le Président de la République n’a eu de cesse d’inviter toutes les forces vives de la nation à s’unir pour construire le pays. Certaines personnalités, et non des moindres, ont été sensibles à ce discours et l’ont rejoint. Je pense que c’est la raison pour laquelle, dès l’entame de votre propos, vous parlez d’une « opposition concassée ».

Votre vérité sur la question de « concassage de partis » semble faite : c’est une réalité incontestable et surtout imputable au régime du PNDS. Pour ma part, je pense qu’il s’agit là, tout simplement, d’une question de la propre gouvernance de ces partis qui s’en disent victimes. Cher ami, si au Niger, il suffisait de le vouloir pour concasser un parti, je voudrais bien qu’on m’explique comment le PNDS, le parti de « vos amis », a pu résister, deux décennies durant aux tentatives de concassage, notamment sous le régime du Président Ousmane qui, en personne, avait poussé l’outrecuidance jusqu’à démarcher un président de groupe parlementaire (ndlr, Bazoum Mohamed), en lui proposant de prendre la place de son président, Issoufou Mahamadou, qui était alors Premier ministre. Pour ne prendre qu’un exemple, celui justement de la CDS Rahama et de Abdou Labo, je me permets de vous rappeler que c’est des entrailles de ce jadis grand parti qu’ont dû naître une bonne dizaine de nouveaux partis, tous créés par des cadres de premier plan, qui avaient eu maille à partir avec un et un seul homme… et sa gouvernance : Mahamane Ousmane.

J’ai aussi noté que vous avez élaboré un bilan critique de la première mandature. Vous avez passé en revue des secteurs essentiels tels que l’éducation, la santé, la politisation de l’administration, etc. Bien sûr qu’il faut toujours viser la qualité et ne pas se complaire dans « les illusions » de la quantité. Avec un zeste d’ironie et un parfum de dérision, vous êtes revenu sur les chiffres qui mettent en valeur les résultats de « vos amis ». Vous avez rappelé qu’ils ont servi de tremplin au candidat Issoufou dans sa campagne en précisant, avec raison, que « les chiffres ne sont pas tout ».

Tout d’abord, quoi de plus normal qu’un Président de la République sortant assume et mette en avant son propre bilan pour tenter de se faire réélire, surtout lorsque ses adversaires ne supportent pas la comparaison quand il s’agit de croiser les réalisations respectives. Ce qui me laisse quelque peu dubitatif, c’est bien les raccourcis qui sont empruntés pour faire le bilan. Une demi-vérité est toujours pire qu’un mensonge. Cela a le goût d’un de ces contre-bilans de salon que chaque année, dans son rôle constitutionnel de chef de file de l’Opposition, Seïni Oumarou présente invariablement à la suite du bilan présenté par le Président Issoufou et son Gouvernement. C’est certain, dans tous les domaines, ce qui reste à faire est, de loin, bien plus important que ce qui a été fait. Mais à vous lire, on croirait que rien de pertinent n’a été réalisé en cinq ans.

J’ai la chance de connaître mon pays, cependant moins que vous, dans certaines recoins, au vu de votre investissement sur le terrain de la recherche. Mais pour avoir quitté les douillets salons de Niamey et affronté les routes poussiéreuses de ces modestes localités perdues dans l’immensité du Niger, je pense avoir légitimité pour dire le ressenti de ces millions de Nigériens qui restent convaincus que dans bien des domaines, le curseur a positivement bougé dans notre pays. Ils sont les témoins privilégiés de tout ce qui s’est fait, depuis toujours, dans ce pays. Ils ont eu l’occasion de voir tout le monde à l’œuvre et leurs appréciations n’ont certainement rien à voir avec les analyses de salon, paresseusement ficelées à Niamey, comme si le Niger se résumait seulement à sa capitale.

Pour finir mon propos, je ne peux que me féliciter de cette lettre que vous avez utilement adressée à vos amis du PNDS. Elle m’a permis de placer, avec humilité, quelques mots. Et comme je l’avais déjà dit, notre rôle n’est pas de nous faire aimer ou de nous faire détester. Notre devoir c’est juste de faire entendre notre petite voix. Non pas pour partager les bons et les mauvais points, mais pour donner ce qui, en définitive n’est que notre avis, notre vérité à nous. Et très franchement, le jugement de valeur que les différents bords politiques peuvent porter sur ma personne m’importe peu. C’est vraiment le cadet de mes soucis. Mon camp, le vrai, c’est le peuple nigérien. C’est lui qui vit et subit au quotidien chaque acte que pose notre classe politique.

Cher ami, la critique nous rend toujours meilleurs et seuls des vrais amis peuvent prendre le risque de provoquer notre courroux voire notre désaffection, pour nous dire certaines vérités. En cela, je dois dire que leur amitié nous honore. Vous avez raison, les errements, les manquements, les forfaitures des régimes précédents ne sauraient jamais, face au jugement implacable de l’histoire, légitimer les éventuels échecs de vos « amis du PNDS ». En décidant d’écrire pour dire, en votre sens, ce qui ne va pas, vous avez joué votre partition. Peu importe la qualité des gammes ou l’harmonie de la mélodie.

Lorsque j’ai pris l’initiative de livrer ces quelques lignes, un communicateur chevronné a vainement tenté de m’en dissuader en me tenant amicalement ce langage : « Répondre à ce Monsieur, c’est entrer dans son jeu. Il est de la race de ces débatteurs professionnels, provocateurs par passion, qui consacrent leur existence à la polémique. Il cherche juste à faire parler de lui. » Je n’en crois rien. C’est pourquoi je tiens à préciser que ces petits mots que j’ai rédigés presque d’un trait cette nuit ne sont pas, loin s’en faut, une réponse du berger à la bergère. Recevez-les comme un gage d’amitié de la part d’un ami de vos amis du PNDS Tarayya.

Et j’espère qu’au-delà des critiques que vous avez formulées – peu importe d’ailleurs qu’elles soient fondées ou non – il vous plaira d’approcher vos amis du PNDS (même si eux ne le font pas) pour, cette fois-ci, leur prodiguer des conseils et/ou leur suggérer des solutions. Après tout, je reste convaincu du fait que, quelle que soit la pertinence d’un diagnostic, il n’a de sens véritable que lorsqu’il est préalable à des propositions concrètes et viables. Et pour tout ce que vous incarnez ici ou ailleurs, vous êtes une force de proposition. Alors, acceptez de mettre votre talent au service de votre pays de cœur. Même si demain, le camp opposé à vos amis du PNDS s’écriera : « Ça y est, il a été récupéré ! »

Mais, quelle importance lorsqu’on a véritablement la conscience tranquille ? Après tout, le meurtre par compassion ou par amitié n’existe pas dans notre culture.

Harouna Abdouramane, écrivain

(Le Républicain No 2075 du 4 Mai 2016)