Il y a un mois, jour pour jour, le 2 avril, le président Issoufou était investi pour un second mandat après avoir remporté la présidentielle du 20 mars contre son rival Hama Amadou. Une élection qui s’est déroulée dans un climat de boycott de l’opposition qui avait cependant décidé de maintenir son candidat. Les rapports entre l’opposition et le pouvoir peuvent-ils s’apaiser ? Le parti présidentiel et le chef de l’Etat sauront-ils satisfaire les déçus du premier mandat ? Notre invité est Mohamed Bazoum, président du PNDS, le parti présidentiel et ministre de l’Intérieur. Il répond à Marie-Pierre Olphand.

RFI: Mohamed Bazoum, il y a un mois environ des contacts avaient été noués entre le pouvoir et l’opposition, mais ils n’ont pas permis finalement de former un gouvernement d’union nationale. Est-ce que vous le regrettez ?

Mohamed Bazoum : Pas beaucoup en ce qui me concerne, mais le président de la République, lui, le regrette très certainement parce qu’il pensait que c’était une chose nécessaire.

Est-ce que vous souhaitez que ces contacts soient relancés ?

Ce n’est pas le moment à mon avis. On vient de mettre en place un gouvernement, il est en train de s’installer et de démarrer. Ce n’est pas du tout le moment.

Est-ce que ce n’est pas le moment quand même de commencer ce second mandat dans un esprit de réconciliation ?

C’est ce que pensait justement le président de la République. Et le connaissant j’imagine qu’il y travaillera sans relâche.

Il y a des partis d’opposition avec lesquels le président serait prêt à travailler au cours de ce second mandat ?

Certainement. La preuve c’est qu’il avait fait cette démarche. Les partis de l’opposition n’ont pas beaucoup de choses en commun. Ils sont très dissemblables. Il y a des partis républicains avec lesquels nous pouvons parler. Il y a [ceux] qui étaient avec nous, qui nous avaient quitté simplement parce qu’ils ont besoin d’avoir le pouvoir pour eux seuls et [avec] ceux-là, à mon avis, [il] est difficile que nous nous retrouvions aujourd’hui.

Le MNDS, le parti de Seyni Oumarou, fait partie de ceux avec lesquels vous pourriez discuter ?

Il n’est pas impossible qu’un jour nous nous retrouvions avec le MNDS.

Un des autres partis de l’opposition justement, c’est celui du Moden Fa Lumana, celui de Hama Amadou qui est devenu aujourd’hui chef de file de l’opposition. C’est un statut au Niger qui prévoit des contacts réguliers avec le chef de l’Etat. Est-ce qu’au vu des relations entre le président et Hama Amadou, ces contacts seront possibles ?

Pourquoi pas ? Dans la mesure où il viendra endosser son rôle de chef de file de l’opposition, il lui sera loisible d’avoir des contacts avec le président de la République. Les institutions de la République le commandent et chacun doit se soumettre à de telles exigences.

Ces derniers mois plusieurs manifestations de l’opposition ou de la Société civile ont été interdites. Est-ce que ce n’est pas contreproductif d’empêcher ceux qui veulent s’exprimer pacifiquement dans la rue ?

Lorsque des personnes, même lorsqu’elles prétendent être de la société civile, remettent en cause les fondements de notre légalité et de notre légitimité et que leur but est de nous rabaisser, nous considérons que nous ne sommes plus dans une logique de démocratie, mais une logique de subversion et de bras de fer et nous y faisons face de façon conséquente.

Dans une lettre ouverte adressée à votre parti, le chercheur Jean-Pierre Olivier de Sardan qui travaille à Niamey, vous a critiqué en disant qu’il était devenu de plus en plus difficile de s’opposer, que c’était tout de suite assimilé à un complot. Est-ce qu’il n’y a rien de bon à prendre dans les critiques qui vous sont faites ?

Cette critique-là nous la récusons. Lorsqu’il dit que quiconque parle est assimilé à l’opposition, je dis qu’il fait là une déclaration totalement gratuite.

Dans sa lettre ouverte, Jean-Pierre Oliver de Sardan regrette aussi qu’il n’y ait pas eu suffisamment de choses faites pour améliorer le système scolaire. Que lui répondez-vous sur cette question ?

Je lui réponds en lui disant que nous avons construit en cinq ans presque 15 000 salles de classe. La première des conditions pour qu’un enfant puisse apprendre à lire et à écrire c’est de le mettre dans les conditions d’une classe en matériaux définitifs.

Est-ce que le problème ce n’est pas la formation des enseignants ?

Nous avons créé plus de 10 écoles normales, nous avons recruté presque 15 000 enseignants qui étaient des contractuels, mais que nous avons fait passer au statut de fonctionnaire. Avant nous, pendant dix ans, l’opposition n’avait recruté que 9 000 fonctionnaires au total.
Il nous fait un procès dans le domaine de la santé. Je lui fais remarquer que lorsque nous sommes arrivés au pouvoir il y avait 530 jeunes médecins au chômage. La première semaine du régime du président Issoufou, il a fait recruter les 530 médecins en dérogeant à la loi portant statut général de la fonction publique qui impose qu’on leur fasse passer un concours. Et voilà les efforts que nous avons faits, mais qui lui paraissent être d’un ordre plutôt quantitatif que qualitatif. Je récuse cette appréciation qu’il porte sur ces mesures-là. Cela dit, nous avons besoin de réformer notre école. Nous avons tenté quelque chose…

Mais les faits sont là. Très peu d’enfants de ministres ou d’officiels vont aujourd’hui à l’école publique Très peu de gens qui ont les moyens se font soigner à Niamey. Ils partent en France.

Mais ça c’est pareil en Côte d’Ivoire, au Sénégal, en Afrique du Sud, au Congo… Dans n’importe quel pays d’Afrique…

Tout à fait. Mais ça reste un problème.

C’est un problème, mais on ne peut pas faire un procès à un seul parti ! C’est ça le caractère un peu pernicieux de cette critique-là.

Jean-Pierre Olivier de Sardan se dit déçu par la corruption qui demeure galopante, malgré les promesses qui avaient été faites par le président Issoufou au début de son premier mandat. Comment pouvez-vous faire mieux que ces cinq dernières années ?

Nous sommes tout à fait d’accord que la politisation de l’administration qu’il critique, le rôle des commerçants en politique, sont des phénomènes que nous observons au Niger. Mais c’est une perversion qui n’est pas propre au régime du PNDS, mais quelque chose de consubstantiel, je dois dire, aux formes de l’exercice du pouvoir, aux régimes de démocratie [et] valable un peu partout en Afrique. Nous pensons que nous devons être critiqués sur notre bilan, ce qu’il fait, mais de façon pas tout à fait juste. Et je suis prêt…

Et justement, ça fait partie du bilan. Est-ce que le président Issoufou a décidé pour ce deuxième mandat de rompre et en a-t-il les moyens avec ses pratiques ?

Vous avez entendu son discours d’investiture et vous avez vu les actes qu’il pose depuis lors à ce sujet. Nous avons des contraintes réelles, nous luttons contre ces contraintes.

Mais est-ce qu’un plan d’attaque – on va dire – est mis en place pour essayer de vous émanciper de ces contraintes paralysantes ?

Oui, tout à fait. Et c’est ça le sens du concept justement que veut promouvoir le président de la République, qui est le concept de la renaissance culturelle. Le président Issoufou dit que nous devons nous battre contre certaines pesanteurs de notre société. Nous avons besoin de la moderniser et nous avons créé tout un ministère qui est dédié à cette mission-là.

Pour parler des pesanteurs de la société, selon un rapport d’Amnesty International publié la semaine dernière, le Niger reste le pays d’Afrique de l’Ouest où le taux de mariages précoces et forcés est le plus élevé. Pourquoi n’a-t-il pas réussi à faire bouger ces chiffres au cours de son premier mandat ?

Son premier mandat – Madame, ne l’oubliez pas – il était de cinq ans. Quelle qu’aurait été la hardiesse de la politique qu’il aurait promue, [elle] n’aurait pas fait ces résultats sur cinq ans. C’est un combat de longue haleine…

Mais c’est difficile de mener campagne sur de tels sujets notamment sans s’attirer les foudres des islamistes ?

Absolument ! Mais pas des islamistes – il n’y a pas beaucoup d’islamistes au Niger – sans s’attirer les foudres des musulmans tout simplement. Nous sommes une société très conservatrice où prévaut un phénomène d’obscurantisme très dur et ce sont celles-là les pesanteurs dont je parlais tout à l’heure justement.

Vous avez trouvé le biais par lequel s’attaquer à ces questions-là ?

Nous pensons l’avoir trouvé. Nous allons nous efforcer de faire en sorte que nous ayons des résultats, que les choses bougent. Nous sommes le pays qui a le taux de croissance démographique le plus élevé : 3,9 %, c’est horrible tout simplement, et c’est désastreux pour l’économie de notre pays et pour le développement social de nos concitoyens. Nous faisons ce pari de lutter contre tous les fléaux qui sont à la base de cette situation. Nos résultats ne seront pas des résultats qui procèderaient du miracle, mais nous commencerons ce combat et nous le gagnerons à terme, nous ou d’autres qui prendront le relais de ce que nous, nous aurons commencé aujourd’hui.

RFI