Réélu en mars 2016 pour un deuxième quinquennat, le président nigérien Mahamadou Issoufou (62 ans) doit faire face à une recrudescence des attaques menées par le mouvement islamiste Boko Haram, rebaptisé Etat islamique en Afrique de l’Ouest. En visite officielle à Paris, du 13 au 16 juin, il a demandé à la France de renforcer sa présence dans la région.

L’attaque meurtrière du 3 juin à Bosso, sur la frontière avec le Nigeria, menée par Boko Haram et durant laquelle une vingtaine de soldats nigériens ont été tués, signifie-t-elle que l’organisation affiliée à l’EI demeure une menace sérieuse ?

Oui. On a cru que Boko Haram était affaibli, surtout après l’opération conduite conjointement en 2015 avec l’armée tchadienne le long de notre frontière avec le Nigeria et les offensives de l’armée nigériane menées dans la forêt de Sambisa depuis l’élection, il y a un an, du président Muhammadu Buhari. Mais l’attaque massive du 3 juin, par un nombre impressionnant de combattants surarmés, montre que le mouvement s’est réarmé, on ne sait pas comment, et qu’il reste une menace très dangereuse. C’est pour cela que les pays de la région − Tchad, Nigeria, Cameroun, Niger − ont décidé d’accélérer la mise en place d’une force mixte multinationale.

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L’armée nigérienne a-t-elle les moyens de faire face ?

Pour le moment, il n’y a pas de bases terroristes au Niger. Toutes les attaques que nous subissons viennent des pays voisins : du Nigeria pour Boko Haram, de la Libye ou du Mali pour d’autres groupes. Nous avons beaucoup fait pour équiper, former et développer l’armée et renforcer nos capacités de renseignement afin de pouvoir anticiper et contribuer à faire face à une situation qui concerne tout le bassin du lac Tchad. C’est une question qui touche tous les pays du bassin du lac, d’où la mutualisation de nos capacités opérationnelles et de renseignement.

N’est-il pas trop tard ?

Cette force mixte multinationale peut être un modèle pour toute l’Afrique. C’est la première fois que l’on voit des pays africains mettre leurs armées ensemble pour combattre une menace commune. Nous avons rencontré des difficultés matérielles parce que les promesses d’appui logistique et financier qui nous avaient été faites par certaines organisations internationales ont tardé à venir. Ce problème est surmonté. Depuis mardi 14 juin, les opérations de la force multinationale ont commencé, c’est une première.

Quel est l’objectif ?

Nous allons libérer les villes occupées par Boko Haram au Nigeria le long de la frontière avec le Niger, et toutes les îles du lac Tchad vont être nettoyées. Cette force mixte, dotée d’états-majors locaux intégrés, est sans précédent. Nous étions loin de penser qu’une telle intégration sécuritaire serait possible.

Le regain d’activité de Boko Haram au Niger est-il le signe d’une radicalisation d’une partie de la population ?

Il n’y a pas de présence permanente de Boko Haram au Niger, mais il n’est pas exclu que des Nigériens établis au Nigeria en fassent partie. Le problème est lié à la pauvreté, le principal terreau du terrorisme. C’est notamment le cas autour du lac Tchad, où les gens se disputent le contrôle de maigres ressources qui s’amenuisent. La solution n’est donc pas seulement militaire. Elle repose aussi sur le développement économique et social. A moyen terme, il faut donc former et donner du travail aux jeunes. A long terme, il faudra restaurer le lac Tchad en transférant des eaux d’Afrique centrale vers le lac.

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Est-ce que l’affiliation de Boko Haram à l’EI s’est traduite par une augmentation de la menace ?

Je n’ai pas d’éléments qui me permettent d’évaluer ce qu’en tire Boko Haram en termes d’armement, de recrutement, de soutiens nouveaux… Mais ceux qui rejoignent cette organisation sont très minoritaires. Nous avons au Niger une tradition d’islam modéré, pacifiste.

Comment lutter plus efficacement ?

Il faut renforcer Barkhane [le dispositif militaire français de lutte contre le terrorisme au Sahel]. Nous avons fait un excellent travail avec l’armée française aux confins nord de notre pays, où nous avons verrouillé les points de passage des trafiquants et des djihadistes en provenance de Libye. Mais, face au renforcement de l’activité des groupes terroristes dans la région – que ce soit Al-Qaida au Maghreb islamique, le Mujao [Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest] ou Al-Mourabitoune côté malien, Boko Haram au Nigeria ou du côté de la Libye –, nous pensons qu’il faut renforcer la présence de Barkhane y compris autour du lac Tchad. C’est ce que j’ai demandé au président François Hollande : un appui plus important pour lutter contre le terrorisme.

Vous demandez davantage de militaires français sur le terrain et plus de moyens ?

Il faut échanger davantage de renseignements, il faut plus d’équipement, d’appui aérien, de présence sur le terrain. Le président Hollande est d’accord avec cela.

Etes-vous inquiet face à la multiplication des attaques au Mali ?

On assiste à un regain d’activités terroristes dans le nord du Mali parce qu’il n’existe pas de force appropriée pour lutter contre cette menace. Le mandat de la Minusma [mission des Nations unies déployée au Mali] n’est pas approprié. C’est pour cela que nous proposons la mise en place d’une force mixte multinationale – sur le modèle de celle du lac Tchad –, à moins que le Conseil de sécurité décide de muscler le mandat de la Minusma, qu’elle ait un mandat offensif. Il ne s’agit pas de maintenir la paix : nous avons besoin de forces qui vont faire la guerre. Certes, ce n’est pas dans la tradition des Nations unies. Mais, contre le terrorisme, il faut changer du tout au tout. On a d’ailleurs demandé à la France, qui préside actuellement le Conseil de sécurité, de proposer une résolution dans ce sens, et je pense que nous avons été entendus.

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Propos recueillis par Christophe Châtelot

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