Le Nigérien nouveau, l’homme moderne, décomplexé et débarrassé des pesanteurs et des tares du passé, le travailleur intègre et émérite, imbu des valeurs et des principes de la République, fier de son identité et d’apporter sa spécificité à la diversité, pourra-t-il véritablement émerger avec un programme aussi débile et débilitant que lui serve à longueur d’antenne les médias publics nationaux ?

Petit aperçu de la hiérarchisation de l’information dont la télévision publique nigérienne a le secret : un simple communiqué laconique annonçant la mort d’une trentaine de soldats nigériens, tués la veille, lors d’une attaque massive du groupe islamiste Boko Haram à Bosso (Diffa) contre un reportage complet sur la mort de Mohammed Ali. L’on a beau aimer l’ancien champion de la boxe américaine et icône du mouvement américain contre la ségrégation et pour l’émancipation culturelle des noirs, il n’y a pas, à vrai dire, match entre les deux évènements. Notamment, pour le public nigérien avide de savoir ce qui se passe à l’orient de son pays. La question n’embarrasse apparemment pas la présentatrice du jour (et de ses responsables d’édition). Laquelle, imperturbable, enchaîne avec les actualités gouvernementales, l’agenda des « Premières dames » et le carrousel des séminaires…

Dormez braves gens, il n’y a pas de quoi fouetter un chat sous le ciel de la renaissance, saison II. Alors ces trente malheureuses victimes, tombées pendant qu’elles assuraient la défense, la sécurité et l’intégrité du territoire, comptent-elles moins que des rats, pour qu’au-delà du communiqué du ministère de la défense, aucun autre mot, aucune autre image n’en fasse allusion dans le principal journal de la télévision nationale ? Le téléspectateur nigérien mérite-t-il moins d’égards que les autres, lui qui, à chaque fois que de besoin, est contraint de se rabattre sur les médias étrangers pour disposer d’informations à chaud sur son pays, avec tous les biais et les préjugés ? Que fait-on du sacré devoir d’informer sur les bords du Niger ? Quid de la « loi du mort kilomètre », cette loi de proximité pourtant enseignée dans toutes les écoles de journalisme du monde, et selon laquelle les informations ont plus ou moins d’importance suivant leur proximité par rapport au public cible ?

Certes, comparaison n’est pas raison. Mais regardez l’avalanche des réactions et la masse des éclairages que suscitent les quatre morts des inondations françaises dans la presse de l’Hexagone ! Et ici, tout proche de nous, en Eburnie, le directeur de la télévision ivoirienne n’a-t-il pas été démis de ses fonctions pour avoir continué la diffusion d’un match de football alors que la localité de Grand Bassam, à quelques encablures d’Abidjan, essuyait les tirs nourris des terroristes d’Al Qaeda au Maghreb Islamique (AQMI) ?

Au-delà de la question éditoriale dont la ligne ne répond plus aux préoccupations de l’heure, les gardiens du statu quo auront tôt fait de rétorquer avec les sempiternels problèmes de ressources qui ne permettent même pas de faire face aux défis quotidiens, encore moins de produire ; les problèmes évidents de la programmation, avec un minimum de contenu local et un maximum de productions étrangères ; les problèmes d’équipements, vétustes et dépassés, et bien sûr de personnel, avec des effectifs pléthoriques, démotivés et peu professionnels…

Air connu. Mais, le Nigérien nouveau, l’homme moderne, décomplexé et débarrassé des pesanteurs et des lenteurs du passé, le travailleur intègre et émérite, imbu des valeurs et des principes de la République, fier de son identité et d’apporter sa spécificité à la diversité, dont rêve le président Issoufou, dans son projet de renaissance culturelle, pourra-t-il véritablement émerger avec un programme aussi débile et débilitant que lui serve à longueur d’antenne les médias publics nationaux ?

Il ne faut point se tromper de cible. Comme le résume Ignacio Ramonet, ancien directeur du Monde Diplomatique, « c’est de la qualité de l’information que dépend la qualité de la démocratie. Quand la première se dégrade, la seconde ne tarde guère, elle-même, à s’abîmer».

Si tant est-il que l’on veuille véritablement asseoir une culture de l’excellence, tirer le pays vers l’émergence et assurer la croissance et les bénéfices de celle-ci aux populations, c’est dans les médias, la communication de manière générale, qu’il importe de porter l’estoc, en leur faisant jouer pleinement le rôle qui est le leur : celui d’informer, de former, de socialiser, et enfin, de forger une véritable «identité nationale». Rien de moins. Et au risque de heurter la susceptibilité à fleur de peau de certains responsables des médias publics – qui estiment qu’ils ont été nommés pour plaire à l’exécutif au point de cacher et de taire les informations importantes lorsque celles-ci ne sont pas à leur avantage – ce n’est pas avec des matraquages médiatiques relatifs aux activités du chef de l’Etat et des premières dames, d’accompagnement du gouvernement jusqu’aux limites de la propagande, de la prépondérance des sujets institutionnels et de la frilosité de toute critique de l’action des gouvernants…, que l’on pourrait opérer cette mutation.

Bien évidemment que cela ne dédouane pas non plus les médias dits indépendants ou privés, dont la plupart des animateurs se sont aujourd’hui transformés en «charognes» de l’information et du journalisme, beaucoup plus obnubilés par la calomnie et les règlements de comptes entre adversaires politiques, véritables griots des temps modernes, louant les mérites des uns et jetant l’honneur des autres en pâture aux chiens…

La principale conséquence de cette pratique journalistique aux antipodes de la déontologie, c’est de couper les ponts là où devraient exister des passerelles, c’est de fermer des espaces publics ouverts où tous les acteurs devraient se retrouver et communier ensemble car, et disons-le net, dans un pays fragile qui est encore plus qu’un état sans être tout à fait une nation, les médias, au-delà de toute autre fonction, devraient servir de locomotive et d’aiguillon à toutes les instances de socialisation de masse, c’est-à-dire des organes qui forment les populations à devenir des citoyens à part entière, de les rendre aptes à participer pleinement et effectivement à la vie politique, économique et sociale de leur pays.

Dans un pays embourbé dans la mélasse des affaires, vautré dans le lit de l’impunité, où l’enseignement va à vau l’eau, où l’éducation à la citoyenneté est encore balbutiante, il revient aux médias, organe d’écoute, de regard et de lecture de suppléer, de participer à la mise en place des vertus politiques et sociales, véritables terreaux de l’émergence des valeurs citoyennes.

Mieux, et comme avec le ratage du casting ministériel – qui continue de susciter une bronca de protestations au sein de l’opinion – si Issoufou persiste à privilégier les statu quo ante dans la nomination des responsables des médias d’Etat, dénués de feuille de route claire et cohérente sur une politique culturelle crédible et la maîtrise d’une véritable production télévisuelle nationale, gageons que son projet de renaissance culturelle risque de ne pas arriver à bon port. En effet, et à moins d’avoir pour seule véritable ambition l’enfermement et le confinement des populations dans une sorte de rebut d’où ils ne percevraient du monde que l’illusion de la réalité, avec des chaînes de télévision incapables de servir autre chose que les actualités gouvernementales, les séries brésiliennes, indiennes, mexicaines à l’eau de rose ou la musique, à longueur de journées, la principale conséquence reste la sous-information, voire la non-information et l’abrutissement et l’assujettissement des esprits…..

A l’instar de Momar Coumba Diop, beaucoup d’intellectuels africains voient d’ailleurs dans la profusion de ces séries brésiliennes, mexicaines, indiennes voire américaines un « nouvel opium » du peuple car « l’impact psychologique de ces séries télévisées à l’eau de rose est réel, à tel point qu’il détermine la mode, la posture et les rêves de toute une génération. » Pour le sociologue sénégalais, l’engouement que suscite aujourd’hui les États-Unis et l’Europe auprès de la jeunesse africaine cherchant vaille que vaille à émigrer, trouve certainement ses justifications dans la débauche d’images sur les merveilles du monde occidental et du capitalisme que vantent ces séries télévisées. La fascination qui en découle expose ces jeunes à vivre, par procuration, l’eldorado qui leur est ainsi loué, pire encore, à s’abandonner par vagues successives, à l’aventure d’une émigration clandestine et périlleuse qui finit généralement dans le cimetière de la méditerranée.

« Les médias peuvent être le pire des moyens d’une information. Mais ils peuvent être également le meilleur des outils de communication », semble lui répondre en écho, Jean Mino, ancien directeur général de Canal France Internationale. Nous avons donc le choix entre la création d’un contenu propre de qualité seyant plus à nos us et coutumes ou la soumission « à cette culture du flot venue d’ailleurs, reposant fondamentalement sur une télé-mythologie des images d’emprunt dont la charge idéologique et émotionnelle constitue un pouvoir déformant propre à déconstruire tout effort de formation d’une identité propre… » 

Autrement dit, il importe de nous battre et de forger la place et le rôle de nos médias. Des médias qui s’adressent plus à des citoyens avertis qu’à des consommateurs passifs, qui contribuent à enrichir la démocratie et qui favorisent le développement de nos valeurs à tous les niveaux et qui, ainsi pourront convaincre davantage le contribuable qui paie pour ce service, qu’ils restent et demeurent un service essentiel.

Car, il n’est jamais de trop de le répéter. La culture constitue l’âme et l’essence spirituelle d’une nation ainsi qu’un facteur décisif du renforcement de son potentiel réel, exerçant une influence profonde sur son développement, et pouvant même changer radicalement la face du monde. Dans ce contexte, et plus qu’un autre, nos médias ont un rôle essentiel à jouer, pour défendre et conforter les valeurs cardinales de la démocratie et de la république, pour mettre en exergue la richesse et la diversité de notre culture, pour préserver notre patrimoine et notre génie créateur propres.

Pour ce faire, il n’existe pas trente-six mille solutions. Afin d’éviter d’être de simples consommateurs en marge du village planétaire, il nous faut offrir tous les tremplins possibles à nos artistes et à nos créateurs, promouvoir le meilleur de nos us et coutumes, apporter notre diversité culturelle au banquet de l’universel et continuer à construire des ponts entre le local et le global.

Au-delà des énormes défis que cela impose, en termes d’autonomisation, de financement, de révolution technologique, de formation…, il nous faut aussi et surtout appuyer sur la pédale du développement de larges pans de secteurs culturels encore embryonnaires tels que la créativité culturelle, la production cinématographique et télévisée, l’édition et la distribution, l’impression et l’archivage, la publicité, le spectacle et le divertissement, les salons et les expositions, les contenus numériques et les dessins animés…

La tâche est si gigantesque qu’on ne fera pas à Issoufou un procès en sorcellerie, par anticipation. Bien sûr, l’on n’attend pas qu’il fasse, tout seul, table rase, en un clin d’œil, du passé et du lourd héritage. Nous devons tous nous mobiliser et agir ensemble. Mais, on espère seulement qu’en dirigeant visionnaire et déterminé son bras ne tremblera pas lorsqu’il s’agira de tracer et de maintenir le cap. Bien qu’ayant pour handicap d’opérer sans anesthésie, contre tous ceux qui veulent que les choses restent en l’état, il a pour avantage d’avoir les mains libres aux commandes de l’Etat et surtout de ne pas avoir le droit de rater sa sortie de l’histoire. L’homme d’État, s’il se révèle, s’enorgueillira alors d’avoir redonné leur fierté et leur dignité aux Nigériens, et à leur pays une posture et une stature enviées et enviables. Vaste programme. On espère seulement qu’il y pense tous les matins en se rasant.

Ibbo Daddy Abdoulaye (Le Républicain no 2080)