Le Département de Philosophie de l’Université Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan en Côte d’Ivoire a organisé, du 31 mai au 4 juin 2016, un colloque international sur le thème  »Politiques de la dignité ». L’Université Abdou Moumouni (UAM) de Niamey était représentée à cette rencontre internationale par trois enseignants chercheurs du département de Philosophie, Culture et Communication, et de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines (FLSH). Il s’agit de Dr Hamidou Talibi Moussa; Dr Mounkaïla Abdo Laouali Serki, maître de Conférence, et Dr Yacouba Halidou, qui y ont tous présenté des communications.

 »Ce fut un moment d’échanges intellectuels intenses auxquels, avec mes collègues Dr Hamidou Talibi Moussa et Yacouba Halidou, nous avons eu le privilège de prendre part », commente Dr Mounkaïla Abdo Laouali Serki, au sujet de leur participation au Colloque International. La rencontre a été rehaussée par la présence des grands noms de la Philosophie sur le Continent africain, tels que Souleymane Bachir Diagne Professeur titulaire à Columbia University (USA), les philosophes Paulin Hountondji et Niamekey Koffi que Dr Hamidou Talibi Moussa présente comme  »deux protagonistes de l’Euro philosophie et de l’ethno philosophie ». Commentant le rapport entre ces deux figures de la  »philosophie africaine », Dr Hamidou Talibi Moussa, dit : « …des farouches adversaires dans les années 1970, des complices aujourd’hui. La dialectique de la raison a ses raisons que le commun des mortels ignore ».

La participation du Niger au colloque d’Abidjan a été active et riche en contributions, car les trois enseignants chercheurs du département de Philosophie qui ont représenté l’UAM ont présenté des communications, selon les angles de leurs réflexions et spécialités.
Pour  »coller » au thème général du colloque qui est  »Politiques de la dignité », Dr Hamidou Talibi Moussa a présenté une communication basée sur une réflexion personnelle, des idées qu’il développe depuis des années et des références à l’héritage de la philosophie moderne et contemporaine, à travers Hegel et sa  »dialectique », ou Habermas, le théoricien de  »l’agir communicationnel ».

Dr Hamidou Talibi Moussa a abordé le thème  »Politiques de la dignité », à travers sa communication intitulée  »Reconnaissance réciproque et dignité humaine ». Pour entrer dans l’économie de cette communication, on retrouve d’abord cette question que pose Dr Hamidou Talibi Moussa sur la perception de l’objet principal de sa réflexion:  »La dignité, comprise comme reconnaissance et respect dus à chaque être humain, quel qu’il soit, comme être de liberté, est-elle une donnée immédiate ou le résultat de luttes historiques et existentielles? ». Ainsi qu’il l’a précisé,  »dans une visée émancipatoire », Dr Hamidou Talibi Moussa a voulu, à travers sa communication,  »mettre en évidence les dimensions historique, politique et sociale de la problématique de la dignité ; en thématisant cette dernière à travers les différentes théories de la reconnaissance réciproque telles que celles de Hegel, Habermas et Axel Honneth ».

Pour la compréhension des dimensions historiques de la problématique de la dignité, Dr Talibi fait recours à la lecture hégélienne et marxiste. Il explique que  »la dignité humaine serait le résultat positif de la dialectique de l’esclavage et de la colonisation universels ». Le chercheur explicite ici son idée par la dialectique de l’esclavage et de la colonisation en faisant allusion à la conscience du maitre et de l’esclave, à la conscience du colonialisme. De ce point de vue, la dignité comme reconnaissance réciproque résulte des résultats positifs ayant mis fin à ces formes d’humiliation humaine.

Dans le domaine politique, Dr Talibi pense qu’il  »est possible de caractériser la dignité comme l’aboutissement d’une altérité conflictuelle à l’issue de laquelle l’ego et l’alter peuvent se considérer mutuellement comme des êtres dignes de respect ayant des droits civils et politiques. Mais avant tout, au niveau social, l’on peut avancer qu’au sein de la famille, de la société civile, la dignité possède des formes qu’il faut distinguer et comprendre à travers les différentes luttes pour la reconnaissance mutuelle.

De son côté, Dr Mounkaïla Abdo Laouali Serki a abordé dans sa communication la problématique de  »Politiques de la dignité » à partir d’une approche basée sur sa trajectoire de spécialiste de l’esthétique, de la philosophie de l’art et de la culture. Aussi, relève-il d’abord que le concept de dignité est de plus en plus  »galvaudé », utilisé à tout bout de champ. Cependant, fait-il observer, en ce qui concerne la dignité  »la réalité à laquelle elle renvoie est omniprésente dans le temps et dans l’espace, si bien que Thomas de Koninck, par exemple, estime même qu’elle précède toute formulation philosophique. En effet, selon lui, dans la mesure où elle désigne le respect désintéressé dû à l’Homme, du seul fait qu’il est précisément Homme, la dignité existe en tout temps et en tout lieu ».

Pour Dr Mounkaïla Abdo Laouali Serki, la vie de tous les jours illustre de manière concrète la réalité de la dignité, qui se donne ainsi à apprécier. Il soutient que  »plusieurs éléments ressortissant à la vie quotidienne en fournissent des indices plus ou moins probants ». Il donne quelques éléments relatifs à l’expression de la dignité se manifestant, selon Thomas de Koninck,  »dans toutes les cultures, à toute époque, un fragment de tragédie, une épigramme, un texte législatif, un proverbe, une inscription funéraire, un conte, une chanson, une œuvre d’art, une œuvre de sagesse ».

Et en ce qui concerne précisément la problématique  »Politiques de la dignité », Dr Mounkaïla Abdo Laouali Serki se demande  »dans quelle mesure la philosophie morale de Kant et l’esthétique de Hegel se conjuguent-elles pour permettre une saisie adéquate des fondements philosophiques de la dignité humaine? Dans sa communication il s’est donc évertué à expliciter  »le soubassement théorique et pratique de la dignité de l’Homme chez Kant » pour ensuite montrer  »en quoi Hegel aussi, singulièrement à travers l’idée centrale d’une suprématie du beau artistique reposant sur la supériorité de l’esprit par rapport à la nature, reconnaît une dignité incommensurable à l’être humain ».

La problématique des  »Politiques de la dignité », a été abordée aussi lors du colloque d’Abidjan par Dr Yacouba Halidou, à travers sa communication intitulée  »Pour une éthique de la responsabilité politique en Afrique ». Partant d’un  »regard attentif et critique sur la responsabilité politique en Afrique », Dr Yacouba Halidou, peut dire  »que son caractère éthique porte les stigmates d’un doute originel ». Aussi, comparant ce qui est dit, avec ce qui est fait, Dr Yacouba Halidou fait observer qu’il y a un hiatus entre ce que disent les acteurs politiques et leurs faits et gestes. En effet, il relève qu’il y a  »un rapport conflictuel manifeste entre éthique et politique en Afrique, le continent réputé être champion en matière de désastres politiques et humains ». Ce qui amène l’Enseignant chercheur à dire que les gouvernants semblent avoir raté dès le début la voie devant leur permettre de concilier dignité et politique, et de se réconcilier avec eux-mêmes.  »Tout porte à croire que les gouvernants semblent ignorer que la première manifestation phénoménale de la dignité humaine c’est la parole. Comme l’a si bien vu Aristote, si l’Homme est par nature un animal politique, c’est parce qu’il est d’abord un être qui parle », soutient-il.

En effet, Dr Yacouba Halidou rappelle que  »dans l’univers culturel africain, l’Homme et sa parole sont une seule et même chose ». Dans sa communication visant à montrer le besoin d’un cadre politique démocratique en Afrique qui permettrait l’épanouissement du genre humain, Dr Yacouba Halidou estime qu’il est  »urgent de faire coïncider, en Afrique, la pratique politique et l’éthique du respect pour la parole ».

À partir de différentes trajectoires philosophiques, les trois Enseignants chercheurs nigériens qui étaient à Abidjan ont livré des réflexions sur la problématique du colloque  »Politiques de dignités », portant ainsi la voix du Département de Philosophie de l’UAM à cet important rendez-vous du donner et du recevoir.

Souley Moutari (Sahel Dimanche)