C’est avec difficulté qu’elle avance vers ses enfants. Tous réunis pour la circonstance. Elle a beaucoup de peine à prendre appui sur sa canne de fortune. Elle avance donc lentement. Très lentement.

Les enfants assis dans une salle modeste regardent leur vieille mère prendre place sur sa chaise poussiéreuse et qui ne tient que par quelques poutrelles en bois dont l’épaisseur diminue à l’épreuve du temps.

Elle les regarde, puis avec des yeux remplis de larmes, elle leur lance : « Vous m’avez déçue ! Vous m’avez déshonorée! Vous m’avez humiliée ! »

Ils baissent leurs têtes (en signe d’humilité devant cette mère qui leur a tout donné, et en signe de mea-culpa également).

« Je vous ai tout donné », continue-t-elle. « Il y’a quelques années, j’étais respectée à travers le monde. Car vos ainés et prédécesseurs avaient comme seule énergie l’amour qu’ils portaient pour moi. Ils voulaient que leur mère soit respectée de tous. Que tous leurs frères et sœurs soient dans des conditions dignes et respectables….

En plus, se souvient-elle, à la dernière réunion de famille (conférence nationale souveraine de juillet 1991), vous promettiez devant le monde entier que vous prendriez soin de moi ainsi que de toute la maison (vos frères et sœurs, sans aucune distinction ou considération).  Vous disiez être plus capables d’assainir la maison et de la développer, mieux que vos ainés et prédécesseurs.

Pourtant, ce n’est pas le temps qui vous a manqué. Car, un quart de siècle plus tard, ce n’est pas la première fois que je suis classée dernière de toutes les mères du monde. Imaginez mon indicible  douleur….

Je note (à mon corps défendant) que les inégalités se sont accentuées. Certains d’entre vous sont devenus très riches, juste parce qu’ils ont eu la gestion de la maison. Pourtant, ils n’ont aucun mérite. Au même moment, beaucoup d’entre vos frères et sœurs dorment sans avoir de quoi se mettre sous la dent. »

Puis elle s’adresse au grand frère de la maison (les hommes et femmes politiques):

-La mère : « qu’as-tu  fait depuis que tu gères la maison pendant  un quart de siècle?  Tu es en très grande partie responsable de la situation de la maison et de la piètre image que mes consœurs ont de moi de part le monde… »

-Le grand frère : « C’est très compliqué chère mère. Au départ, nous avions de bonnes intentions. Mais dès que nous avons eu la charge des affaires de la maison, les sirènes de la richesse et de la vie facile ont pris le dessus sur le reste. Nous arrivons à accomplir quelques actions, non sans nous mettre à l’abri du besoin (au cas où nous ne serions plus aux commandes de la maison). »

-La mère : « Quid des générations futures ? Quid des millions d’enfants dont les parents n’ont pas eu la ‘’chance ‘’ de gérer la maison. Qui va leur assurer un avenir radieux ? Qui va leur assurer des conditions de vie décentes ? Qui va essuyer leurs larmes face aux vicissitudes de la vie ? Mais voyons, vous êtes tous de la même famille… »

Après un long soupir, la mère continue son interpellation. Cette-fois ci, elle regarde Algayta, l’informateur de la maison (journalistes).

-La mère : « Tes confrères et toi êtes sensés informer vos frères et sœurs de ce qui se passe dans la maison, en bien ou en mal, pour qu’ils puissent interpeller les grands frères (en l’occurrence lors du vote). Qu’avez-vous fait dans ce sens ? »

-Algayta : « Vous avez raison chère mère. Certains d’entre nous sont intègres. Mais la majorité a troqué la plume contre la fourchette. Tant qu’ils peuvent « manger », ils écriront tout et son contraire. Parfois même, ils font de la désinformation publique, en fonction de la gamelle dans laquelle ils mangent. Même si cela va compromettre la paix de la maison ou l’image de la maison au niveau du voisinage. Tout ce qui compte pour eux, c’est qu’ils soient aussi parmi les riches qui narguent les autres membres de la maison. »

La déception de la pauvre et vieille femme grandit au fil des discussions. Mais elle tient à continuer les échanges.

Elle regarde la cousine du grand frère (société civile).

-La mère : « Et toi alors ? »

-La cousine : « quelques uns parmi nous sont certes sérieux. Mais pour la plupart, nous y avons également trouvé le moyen de nous enrichir facilement. Nous avons vu que c’est un beau raccourci pour atteindre l’enrichissement. Il suffit de savoir intimider et de pouvoir crier plus fort que les autres. Puis de monnayer sa position contre des intérêts en nature (ou en espèces). Certains ont emprunté ce raccourci et ça a marché. Nous essayons aussi de tirer notre épingle du jeu. »

-La mère : « Mais ça n’est pas un jeu. Il s’agit de biens qui appartiennent à toute la maison (18 millions d’individus)…. »

En faisant un grand effort pour surmonter sa déception et sa colère, elle s’adresse à likita (les médecins).

-La mère : « Likita, est-ce que tes frères et sœurs ont tous accès à des soins de qualité, quelle que soit leur rang social ? »

-Likita : « Pas tout à fait chère mère. D’ailleurs le ‘’spectacle’’ qu’on peut voir aux urgences est assez dramatique et consternant, je l’admets. »

-La mère : « Et pourquoi cela ? »

-Likita : « Certains d’entre nous sont dévoués et consciencieux. Mais beaucoup d’entre nous possèdent des cliniques parallèlement à leurs devoirs envers la maison. Ils y passent beaucoup plus de temps. Il arrive même qu’ils traitent mieux les patients dans les cliniques que dans les hôpitaux nationaux. En outre, les frais de consultation sont bien plus élevés que dans les centres nationaux, et surtout avec des délais souvent trop longs pour avoir un rendez-vous. Mais si les grands frères mettent assez de moyens, nous pourrions probablement mieux faire.

La vieille mère s’adresse ensuite à Ayki (l’administration), assise dans un coin de la chambre, tout en ayant l’esprit complètement ailleurs.

-La mère : « Il y’a quelques dizaines d’années, tu étais connue pour ton sens du devoir. Ton courage et ton abnégation. Tu étais efficace et tu rendais service à toute la maison. Sans distinction et sans avoir besoin d’un nom de famille connu. Pourquoi  es-tu aujourd’hui dans un état délabré ? Tu es devenu un boulet très cher et totalement inefficace pour toute la maison. Pourtant tu es nécessaire pour la bonne marche de la maison. Comment peux-tu expliquer cette déliquescence ? »

-Ayki : « Chère mère, à chaque fois que je veux travailler, grand frère (la politique) me propose de venir jouer avec lui. Il me propose tout le temps des jeux, les uns plus mesquins que les autres. Il me propose d’aller piller le grenier du voisin, ou de malmener les autres frères qui ne voulaient pas faire le même jeu qu’il aime. Assez souvent il m’amène des personnes aussi incompétentes qu’orgueilleuses, dont le seul mérite est d’être de connivence avec lui.

Je ne peux rien, car c’est le gaillard de la maison. Il ne connait que l’argument de la force. Il peut aussi utiliser la force des arguments quand ça l’arrange. Le seul qu’il craint dans la maison, c’est tonton (la justice). Malheureusement, il arrive que tonton soit complaisant avec lui. Ce qui fait que je suis devenue si fainéante et si inefficace. Sinon, j’aimerai bien retrouver mes couleurs d’alors. »

Elle regarde ensuite Elhaji (les commerçants), puis continue :

-La mère : « Elhaji, j’ai noté que tu ne contribues pas à rendre plus facile la vie dans la maison. Lorsque tu t’entends bien avec le grand frère de la maison, tu t’arroges des monopoles aussi injustes qu’incompréhensibles. Tu as les moyens, mais tu trouves les moyens de payer moins de redevances (douanières et fiscales). Sans parler des surfacturations qui saignent les caisses de la maison à ton unique profit. Je vois également que les prix des produits de première nécessité montent et descendent à ta guise.  Spécialement pendant les deux plus grandes fêtes nationales (ramadan et Aid el kebir). Au même moment, dans les pays dits à majorité chrétienne, on déclare les soldes (réductions des prix) pendant les grandes fêtes, comme Nöel par exemple…Comment peux-tu expliquer cet esprit individualiste par rapport aux autres membres de la maison ? »

-Elhaji : « Chère mère, ce n’est pas de notre faute. Nous importons les produits assez chers, car nous sommes tributaires de la loi du marché (l’offre et la demande). » Et lorsque les prix d’achat augmentent, nous augmentons aussi le prix de vente, car nous ne voulons pas consentir d’effort sur nos marges. Et cela, même en période de fêtes nationales (et religieuses).  Et comme la majorité de personnes dans la maison, nous voulons aussi être parmi les riches qui narguent les autres. Mais si notre cousin Dougouné (Douaniers) nous facilite la tâche avec moins de tracasseries et moins de frais, nous pourrions reporter cela sur les prix de vente. Ainsi la maison pourra avoir accès plus facilement à ses besoins de premières nécessités. »

Elle se tourne alors vers Dougouné :

-La mère : « Dougouné, que dis-tu de cette situation ? »

-Dougouné : « Chère mère, nous ne sommes pas responsables. C’est grand frère qui fixe les règles du jeu. En plus, il nous demande toujours d’apporter plus d’argent pour le fonctionnement de la maison. Donc, nous n’avons d’autre choix que de faire payer plus Elhaji. D’ailleurs, il nous arrive de garder les produits de quelqu’un qui refuse de payer (ou ne peut pas payer) jusqu’à détérioration. Donc une perte pour Elhaji et, de manière implicite, pour toute la maison. »

-La mère : « et vous appliquez cette rigueur à tous les membres de la maison ? »

-Dougouné :  « ….pas à ceux qui sont amis avec le grand frère…ou ceux qui sont généreux envers nous »

-La mère : « c’est tout ce que vous vous reprochez ? »

-Dougouné : « Bien que certains d’entre nous soient intègres, il est vrai aussi qu’il arrive que certains soient attirés par la course aux richesses. Ceux-là ont alors deux caisses pour les recettes: une pour la maison, et une pour eux même. Ainsi, une fois riches,  ils peuvent aussi participer au « nargage » des pauvres. »

La mère reprend difficilement sont souffle et continue l’interpellation, puis s’adresse à Mallam (les marabouts, ou les ulémas) :

-La mère : « Mallam, on dit que vous êtes les héritiers du prophète (PSL) et que votre présence rime avec la justice, l’honnêteté et la sacralisation des biens publics. Qu’en est-il réellement dans la maison ?»

-Mallam : « Wallahi chère mère, on fait des prêches. On parle sur l’ablution et la prière notamment. »

-La mère : « …mais les problèmes de la maison dépassent ce niveau d’effort intellectuel… »

-Mallam : « Il est vrai que parallèlement, nous sommes aussi  trop pris par le commerce. Avant, les riches de la maison nous narguaient aussi. Ils pensaient que les mallams sont bons pour les haillons et les choses de piètre qualité. Maintenant, nous nous sommes aussi mis dans la course aux richesses. Nous n’avons pas beaucoup de temps pour mener des réflexions objectives qui favorisent un développement socioéconomique efficace et durable au sein de la maison. Nous avons aussi un problème d’unité. Chaque groupe pense qu’il est meilleur que l’autre. Nous n’arrivons pas à parler d’une seule voie (au-delà de nos divergences de forme) pour contribuer à consolider le socle d’une société juste. »

-La mère : « Mais il n’est pas interdit d’être riche ! Surtout si s’agit d’une richesse méritée et à la sueur du front. Ce qui est interdit, ce sont les biens mal acquis et l’indifférence face à tous les maux de la maison. »

-Mallam : « C’est vrai chère mère. Mais c’est peut-être Dieu qui n’a pas voulu que les personnes de cette maison soient  bien guidées »

-La mère : « Arrêtez d’interpréter les versets de Dieu à votre guise…et revoyez vos méthodes ainsi que les rôles de sages que vous devez assumer. Et n’oubliez pas le sens des priorités et de l’urgence. »

Epuisée, exténuée et complètement déçue de ses enfants, la vieille dame a voulu écourter son calvaire. Oui, car il reste encore beaucoup de personnes à écouter. Mais chaque parole, comme le bruit strident d’un tambour, lui faisait mal à l’oreille. Elle conclue alors, en ces termes :

« J’ai comme l’impression que chacun met du sien pour que la maison aille mal. Du moment où les intérêts individuels sont atteints. Chacun est capable du pire mépris à l’égard des autres membres de la maison pour satisfaire son propre désir. Dans l’action, vous êtes individuels et égoïstes. Mais dans l’échec, vous agissez collectivement.

Le mal qui est devenu votre dénominateur commun est : la course aux richesses faciles. Et cela quelle que soit la manière et la nature. Dans cette course, vous piétinez les enfants et les personnes âgées. Vous bousculez les malades et les pauvres. Vous marchez sur des cadavres pour atteindre votre objectif. Vous utilisez les uns contre les autres pour être dans une position qui n’est qu’éphémère. Eh oui, car tôt ou tard, vous quitterez ce monde. Vous partirez sans les biens amassés. Et vous rendrez compte à votre Créateur. J’ai vu beaucoup d’entre vos ainés mourir comme s’ils n’ont jamais vécu, avec la lourde responsabilité d’avoir trahi la confiance de la maison.

Dans tous les cas, sachez que personne ne redressera la maison à votre place. Dieu bénisse ceux d’entre vous qui voudront  bien agir pour l’intérêt commun et collectif et pour que la maison aille mieux et pour que je gagne une image moins calamiteuse à travers le monde. »

Elle quitte la salle, avec beaucoup de regrets, sans avoir la certitude que son discours ait été entendu.

Mamane Oumarou