« Chasser le naturel, il revient au galop », dit-on. Nos amours de jeunesse  n’ont pas toujours la chance de se réaliser.  Hadiza Mangou, une exception qui confirmerait la règle ? Détectée scandaleusement chanteuse avant la lettre par sa maman, Hadiza Mangou,  la quarantaine,  est aujourd’hui une musicienne avérée. Ainsi en a décidé le destin de cette cantatrice très écoutée au Niger et bien plus. Entretien.

« Je pense que c’est aussi le rôle de l’artiste d’utiliser son art pour un changement de comportement », déclare Hadiza Mangou

Niger Inter : Présentez-vous à nos lecteurs et internautes.

Hadiza Mangou : Je m’appelle Hadizatou Abdoulaye Tawayé. Le nom Hadiza Mangou c’est un nom que ma maman m’a attribué  et c’est devenu désormais mon nom d’artiste. Je suis née à Niamey,  où j’ai grandi.  Mon père est maouri de Dosso et ma mère est de Keita  dans la région de Tahoua.

Niger Inter : Comment êtes-vous devenue artiste-musicienne ?

Hadiza Mangou : J’aimais  chanter dès mon bas âge. Quand je balaie à la maison, je chante. Je lave les tasses, je chante. Je me souviens que ma maman m’avait un jour avertie, au regard de ma propension à la chanson, de ne pas devenir musicienne parce que d’après elle,  les artistes sont des griots.  Comme vous le savez, selon la tradition  chanter serait seulement  l’affaire des griots.    Maman m’avait  dit que je ne suis pas issue d’une famille de griots,  et, elle voulait   que j’arrête  mon intrusion dans  un monde qui n’est pas le mien. Déjà petite fille, ça me plait beaucoup de voir les cantatrices comme Aicha Koné chanter à la télévision. A l’école aussi je me souviens que chaque fois qu’un enseignant me demande qu’est-ce que je voudrais faire après mes études, j’ai toujours  répondu : artiste. J’étais également parmi les ‘’vedettes’’ en théâtre et en chanson de notre troupe culturelle depuis l’école  primaire. Nous étions les animatrices des rencontres culturelles inter scolaires. C’est pour dire que  la musique est un métier que j’aime depuis mon bas âge.

Niger Inter : A quand remonte votre entrée dans le cercle des artistes musiciens ?

mangou1Hadiza Mangou : J’ai débuté en 1997 en tant que choriste dans le Groupe les ‘’tendistes’’ de Mamoudou Abdoussalam. En ce temps-là, il y avait trop d’années blanches à l’école publique : tu pouvais  faire trois ans dans une même classe,   tellement  notre école était en panne. C’est ainsi que dégoutée par le  cycle infernal d’années blanches,  j’ai quitté les bancs. Je me suis lancée dans la coiffure. C’est de là que j’ai fait la connaissance de Mamoudou Abdoussalam à notre salon de coiffure sis à côté de la Radio et Télévision Ténéré. Il venait à Ténéré voir son intime ami à RTT feu David Ko, un grand animateur culturel. Un jour quand il est passé devant notre salon, on est sorti pour le saluer dans la rue. C’est ainsi qu’un jour je lui avais exprimé mon désir de rejoindre son groupe. Il m’avait donné rendez-vous chez lui pour tester ma voix. On répétait en ce temps avec le groupe Mamar Kassey de Denke Denke. Quand je suis allée le premier morceau qu’on avait répété, était le ‘’tiguidima’’. Après le test, Abdoussalam m’a dit que j’ai une belle voix pour commencer comme choriste. Mais avant,  il voulait s’assurer que ça ne serait  pas un  problème pour  ma famille en m’engageant dans la musique. C’est ainsi que j’ai laissé la  coiffure pour me lancer dans la musique. Je répétais trois jours dans la semaine avec Abdoussalam au Centre Culturel Franco-nigérien (CCFN). Je dois dire que  jusque là je n’avais  rien dit à maman sur mon aventure musicale car j’avais peur de sa réaction en apprenant cela. On a répété presque un mois ma maman n’était pas au courant, un jour de fête on nous a invité au Palais des Congrès pour un spectacle et c’est là que maman m’avait vu en tenue touareg dans le groupe. Elle m’a interpelé en disant qu’elle ne comprend rien. Je lui ai expliqué mon entreprise mais il a fallu  qu’Abdoussalam vienne de temps à autre chez moi pour rassurer ma mère. Il disait à la maman qu’aujourd’hui être artiste c’est un métier comme un autre.

Niger Inter : face au fait accompli qu’elle a été finalement la décision de la maman ?

Hadiza Mangou : Je dirai qu’elle a finalement accepté ma passion. Et le premier conseil qu’elle m’avait donné c’était de ne  jamais chanter pour blesser, faire mal à quelqu’un. Elle a également insisté sur le fait de m’habiller décemment. J’avais pris acte avec le  sentiment de fierté d’avoir la bénédiction de ma maman. J’ai fait le tour du Niger avec les ‘’tendsites’’, un groupe qui avait en ce moment le vent en poupe avec notamment le morceau ‘’maza bayoun mata’’.

Niger Inter : quand est-ce que vous avez commencé à ‘’voler de vos propres ailes’’ ?

Hadiza Mangou : J’étais avec les tendistes quand j’ai fait mon premier single ‘’cherina’’ en 1998. J’ai écrit la chanson au moment où on est allé enregistrer l’album ‘’maza bayoun mata’’.  Mon  deuxième s’appelle ‘’bayani’’. C’est ainsi que j’ai évolué jusqu’à produire mon propre album qui s’appelle ‘’maman’’ que j’ai dédié à ma propre maman en 2006. J’ai fait le vernissage à Diffa au temps de Abdoul Rahamane Seydou au ministère de la culture qui m’avait vraiment facilité la tâche. Je suis présentement à mon quatrième album qui est en studio.

Niger Inter : Vous avez dédié une chanson à l’enseignant ‘’malamin makaranta’’. Qu’est- ce qui vous a motivé à le faire?

mangou3Hadiza Mangou : Ex élève, aujourd’hui j’écris mes chansons moi-même avant de les « bûcher », tout cela   grâce aux efforts de mes enseignants. Si je n’étais pas allée à l’école ça allait être plus compliqué pour moi. J’ai toujours écrit et bûché mes chansons avant d’aller en studio. J’ai donc voulu à travers ma voix remercier mes enseignants en particulier et tous les enseignants pour leur métier on ne peut plus noble. L’enseignant est en général modeste,  alors qu’on soit président, ministre ou grand commis de l’administration c’est grâce à l’enseignant. A ce sujet d’ailleurs qui plus que Dan Maraya  Jos pour rendre hommage à l’enseignant à travers son morceau fétiche ‘’teacher ouban karatu’’ ! J’ai également rendu hommage aux enseignants avec une deuxième chanson qui s’appelle ‘’Mouchanin lakol’’. Dans mon 4ème album également en studio j’ai dédié un poème à l’enseignant.

Niger Inter : En tant qu’artiste et femme dans  le contexte nigérien quels sont les défis auxquels  vous  faites face ?

Hadiza Mangou : Mes premiers pas dans la chanson n’ont pas été motivants sauf qu’on a dû mettre du coton pour boucher nos oreilles : on nous prenait pour des délinquantes, des crapules, des alcooliques etc. Aujourd’hui on peut dire que les mentalités commencent à changer. Auparavant ça n’a pas été facile même dans la famille. Mais pour mon cas j’ai tenu à respecter les conseils de maman à savoir ma tenue décente et aussi des chansons pour motiver ou valoriser au lieu de dénigrer ou insulter. Cela m’a donné une sorte de crédit  vis-à-vis de  mon public.

Niger Inter : quel message véhiculez-vous à travers votre musique ?

Hadiza Mangou : Je dirais volontiers que je suis un peu moralisatrice dans mes chansons. Je dénonce certaines mauvaises attitudes, pratiques,  ou certaines modes. Je pense que c’est aussi le rôle de l’artiste d’utiliser son art pour un changement de comportement. Je sensibilise à travers mes chansons par exemple pour dire qu’il faut envoyer les filles à l’école, aider les orphelins, abandonner la drogue, l’alcool. Je dénonce la délinquance des filles à travers des tenues dévergondées ou mauvaises fréquentations. A travers la musique on peut sensibiliser le monde. Tout dépend du message et de votre comportement. Au Niger on est à 98% musulmans donc il faut le savoir être et le savoir-faire pour se faire accepter et se faire comprendre dans son milieu même si on est artiste. Par exemple dans mes clips je soigne toujours ma tenue. Nous avons l’accoutrement traditionnel local qui nous valorise plus que les tenues importées d’ailleurs. Il ne faut pas s’exposer sans tenir compte de son identité.

Niger Inter : Selon vos thématiques comment définissez-vous votre musique ?

Hadiza Mangou : Ma musique se définit comme néo moderne traditionnelle en ce sens que je fais le métissage des instruments modernes et traditionnels. Maintenant je fais plus de la sensibilisation dans mes chansons : je chante l’amour, la solidarité, l’éducation, la paix, la sécurité etc. Mon dernier album s’intitule ‘’Le Niger pays de paix’’. Je pense qu’avec les défis sécuritaires,  nous les artistes  devons apporter notre contribution pour la paix. On dit que Boko Haram recrute des jeunes gens,  alors nous essayons à travers nos chansons de sensibiliser la jeunesse sur les vertus de la paix et de la sécurité pour tous.

Niger Inter : Un ministère vient d’être dédié à la renaissance culturelle en tant qu’artiste quelle est votre impression pour le moment ?

Hadiza Mangou: J’ai connu le ministre Assoumane Malam Issa pendant la campagne électorale. A cette occasion il m’a donné l’impression d’être quelqu’un qui aime la culture. Il est disponible pour guider et conseiller. On compte sur lui pour sortir la culture de la situation malheureuse où elle se trouve. Je sais qu’avec la volonté politique on peut booster la culture et les artistes. Je n’oublierai jamais le ministre Ousmane Abdou qui m’a trouvé le financement pour  mon 3ème  album à 100%. Et en ce moment j’étais découragée quand Habsou Garba m’a conseillé d’aller voir ce ministre qui m’a écoutée et donnée suite à ma requête. J’encourage le nouveau ministre et nous lui disons que les artistes sont engagés avec des idées et projets portés depuis des années par manque d’opportunités.

Niger Inter : Quand on parle de renaissance culturelle  on attend plus le changement des mentalités au plan national. Que peuvent faire les artistes  dans ce sens ?

Hadiza Mangou : Vous savez le nigérien est ce qu’il est. On construit le pays et on voit les gens faire des casses des biens publics par manque de civisme.  Je pense que beaucoup de nigériens ne respectent pas le bien public.  Ne soyez pas un jour surpris de voir ces réalisations comme les échangeurs et autres, être des cibles  d’actes de vandalisme. Récemment on a fait beaucoup de tapage pour que le port des casques dans la circulation soit une réalité pour notre propre sécurité mais le fiasco est là visible. Vous voyez on fait des caniveaux, mais les  gens versent  des immondices au lieu de mettre ça dans les poubelles publiques, et ça bouche les caniveaux, ce qui   devient un problème d’assainissement,  de santé publique. Je suis vraiment pessimiste à propos de ce changement des mentalités. Moi je crois que le nigérien n’aime pas son pays. Le nigérien est arrogant et hostile au changement.  Mais si le président de la République dit qu’il fait de cette renaissance culturelle le principal axe de son second mandat, je pense que la volonté politique y est pour relever ce défi. Et nous les autres on est disposé à accompagner cette bonne volonté.

Niger Inter : Justement on vous a vu accompagner le président Issoufou Mahamadou pendant la campagne électorale passée. Que répondez-vous à ceux qui disent qu’on vous a acheté ?

Hadiza Mangou : Nous on n’a pas fait ça parce que on est des politiciens ou parce qu’on voudrait suivre un homme politique mais nous l’avons suivi parce que nous sommes des artistes et Issoufou Mahamadou est  président de la République du Niger.

Niger Inter : Il était pourtant candidat à la présidentielle comme les autres…

Hadiza Mangou : Nous on ne cherche pas des postes. Nous sommes des artistes. On a suivi le président de la République parce qu’il est capable. Il est certes candidat mais nous,  on sait qu’il allait revenir parce qu’il a travaillé pour le pays. Les gens sont arrogants seulement. Moi je suis née et j’ai  grandie à Niamey,  mais aujourd’hui ce serait malhonnête de ne pas reconnaitre le changement intervenu dans la capitale du Niger grâce aux actions du président de la République. Je ne défends pas le président mais je dois dire la vérité.

Niger Inter : Quelle est selon vous votre meilleure chanson ?

Hadiza Mangou : Ma dernière qui est en studio ‘’le Niger pays de paix’’ car en l’enregistrant j’avais des larmes aux yeux. C’est du moins ce que je ressens en m’écoutant.

Niger Inter : Finalement que pense votre maman de vous aujourd’hui que vous êtes musicienne confirmée ?

Hadiza Mangou : Elle est fière de moi. J’ai tenu ma promesse en respectant ses conseils qui m’ont été très utiles dans ma carrière. Elle a accepté ma passion de jeunesse, ce que je ressens comme une bénédiction.  Aujourd’hui même si elle va à un endroit, elle est entourée d’égards et bien d’autres amabilités dès qu’on dit que c’est  la mère de Hadiza Mangou.

Niger Inter : Citez trois femmes modèles pour vous.

Hadiza Mangou : Habsou Garba est incroyable à mes yeux. Elle est talentueuse avec une capacité d’improvisation ineffable. Je me souviens à Dosso à une rencontre, elle était sollicitée pour  dédier une chanson aux dignitaires nigérians. À quelques heures de sa prestation, elle avait improvisée une chanson à la grande satisfaction de tous. En cela elle m’a beaucoup marqué. Fati Mariko est également une femme combattante même si elle n’est pas soutenue. Elle est exemplaire pour moi. Elle a une voix d’or qui fait émouvoir plus d’un mélomane. La 3ème c’est la première dame Malika Issoufou pour son amour pour les enfants. Je l’ai vue avec des enfants et au-delà du folklore,  j’ai réalisé qu’elle une grande tendresse pour les enfants.

Niger Inter : Un homme modèle pour vous ?

Hadiza Mangou : Je trouve intéressant le cinéaste Djingarey Maiga comme grand artiste dans son domaine. J’aime bien regarder les films de ce compatriote qui a beaucoup donné à la culture nigérienne. Je sais que l’histoire le retiendra comme un grand homme de culture.

Niger Inter : Avez-vous un dernier mot ?

Niger Inter: je pense qu’il faudrait que les medias nigériens contribuent au changement des mentalités tant souhaité en diffusant davantage la culture nigérienne et les œuvres nigériennes en général. Il n’y a que chez nous où on fait plus de place aux œuvres étrangères sur les œuvres nationales. Je pense que lorsque notre propre culture n’est pas une priorité sur nos médias cela traduit une anomalie. Il faudrait que nos animateurs culturels comprennent cela car il n’y a aucun doute les artistes nationaux et leurs productions comptent beaucoup sur les medias pour leur promotion. Mais pour le moment beaucoup reste à faire. Il suffit de regarder nos chaînes de télévision pour observer le contraste entre  culture locale et culture étrangère.

Réalisée par Elh. Mahamadou Souleymane et Abdoul Aziz Moussa