Ali Ousseini Sountalma,  Vice-président du Conseil Supérieur de la Communication (CSC), l’organe de régulation de la presse au Niger évoque avec nous les défis du secteur, mais aussi les progrès réalisés en matière de liberté de presse au Niger.

Les Afriques : Dans le dernier classement mondial de la liberté de presse publié en 2016 par Reporters Sans Frontières (RSF),  le Niger  qui est  52ème sur 180 pays fait mieux que beaucoup de pays africains. Est-ce une source de satisfaction pour vous ?

Ali Ousseini Sountalma : Le Niger a certes régressé de 5 points par rapport à 2015 où il a occupé la 47 è place, ce qui le place  quand même  en tête des pays francophones d’Afrique de l’Ouest.  Malgré son rang, le Niger dépasse plusieurs pays de l’Hémisphère Nord, berceau de la liberté de presse.

Nous en  sommes satisfaits. Mais avec un pincement au cœur. En 2015, le  Niger  a reculé dans le classement de RSF pas par la faute des pouvoirs publics mais par la faute des médias et des journalistes, qui utilisent mal leur liberté.  Vous en convenez avec moi, que, le pendant de la  liberté, c’est la responsabilité : ce qui semble échapper à certains journalistes nigériens exerçant dans le secteur privé.

En 2016, le Niger a régressé dans le classement de RSF à cause des exactions perpétrées sur des journalistes et des médias notamment suite aux manifestations « anti- Charlie Hebdo » des 17-18 janvier 2015 et aussi parce que des journalistes ont été interpellés en dépit de la  loi sur la dépénalisation qui dit clairement que : «  la détention préventive est interdite » concernant des journalistes dans l’exercice de leur métier.

Les Afriques : Peut-on encore faire des progrès en matière de liberté de presse au Niger?

Ali Ousseini Sountalma : Absolument ! Le Niger est véritablement un laboratoire de la liberté de presse. Même sous des régimes d’exception (1996-1999) (2010-2011) les militaires, auteurs des coups d’Etat n’ont daigné s’en prendre à la liberté de presse. La liberté de presse, C’est à mon avis, un acquis irréversible du peuple nigérien. On ne peut plus revenir en arrière !

Les Afriques : Dans certains pays les médias  sont considérés comme le quatrième pouvoir, par leur capacité à influencer le paysage.  Est-ce le cas au Niger ?

Ali Ousseini Sountalma : Aux Etats-Unis par exemple, il y a eu le Watergate, où des révélations faites par la presse ont eu pour conséquence la démission du président de la première puissance au Monde ! Là, la presse est un véritable contrepouvoir.  Au Niger  comme dans d’autres pays, la puissance de la presse  se mesure également par les révélations que publient ou diffusent les médias, ce qui peut amener  souvent les pouvoirs publics à revoir leur copie. Donc, ici aussi on peut dire que la presse joue un rôle de contre-pouvoir. Pour illustrer mes propos, j’observe  seulement  qu’au sortir de la Conférence Nationale ( 29 Juillet – 03 Novembre 1991) à nos jours, que des dignitaires de plusieurs régimes ont été poursuivis et souvent condamnés par la Justice sur la base des révélations rendues publiques par la presse privée nigérienne, qui a acquis ses lettres de noblesse et s’est totalement libérée de l’emprise du pouvoir politique après la Conférence Nationale du Niger en 1991.

Donc on peut dire que depuis 1991, les médias sont devenus un véritable quatrième pouvoir au Niger. Au sortir de la Conférence Nationale Souveraine, qui s’est tenue du 29 juillet au 03 novembre 1991, et au lendemain des Etats Généraux de la presse tenue en 1993, l’Ordonnance N°93-31 du 30 mars 1993 a consacré la liberté de la communication audiovisuelle.

Au Niger la presse est libre, qu’il s’agisse de la  presse écrite ou de l’audiovisuelle. Le paysage médiatique comprend 12 télévisions privées, 36 radios privées commerciales et 165 radios communautaires associatives. Quel beau palmarès !

Les Afriques : En tant qu’organe de régulation,  le conseil supérieur de la communication (CSC) a une vue globale sur la profession. Quels sont les principaux manquements que vous avez relevés ?

Ali Ousseini Sountalma : Les principaux manquements relevés par le CSC sont la diffamation, le jet de discrédit, le non-respect de la vie privée des citoyens, le non-respect de l’éthique et de la déontologie. Et très grave, la publication des informations non vérifiées qui s’avèrent le plus souvent inexactes et tendancieuses.

Les Afriques : Le manque de professionnalisme  qu’on constate dans certains médias peut s’expliquer par l’insuffisance des moyens dont ils disposent.  Que font  les autorités  nigériennes pour palier au problème?

Ali Ousseini Sountalma : La principale caractéristique de la presse privée au Niger, c’est l’insuffisance de moyens et de journalistes formés. Ce qui ouvre la voie à toutes les dérives….Nous n’avons pas encore malheureusement de véritables entreprises de presse capables de générer des ressources suffisantes pour pouvoir mettre les journalistes qui y travaillent à l’abri de la précarité et de la vénalité, deux autres tares, qui gangrènent  notre presse. Au Niger, la Convention Collective n’a pas encore été mise en œuvre et les journalistes sont mal payés, ou sous-payés au gré souvent de l’humeur et des caprices des promoteurs de la presse privée.

Les Afriques : Il y a quelques années le Niger avait décidé de dépénaliser le délit de presse. Quel bilan  tirez-vous de cette expérience ?

Ali Ousseini Sountalma : En effet, l’Ordonnance 2010-35, portant Régime de la liberté de presse, qui consacre la dépénalisation des délits commis par voie de presse a vu le jour le 04 juin 2010 sous un régime de Transition militaire (2010/2011) et l’article 67 de cette loi dispose  sans ambages : «  en matière de délit de presse, la détention préventive est interdite. Le Juge ne peut décerner ni mandat de de dépôt ni mandat d’arrêt ».

Les Journalistes forts de cette disposition ne mesurent pas toujours le poids de leur responsabilité et ils s’adonnent à leur jeu presque favori : diffamer, jeter le discrédit, trainer la vie privée des Citoyens dans la boue, diffuser et/ ou publier des informations non vérifiées donc  non crédibles, etc. Avec un tel palmarès, le bilan qu’on peut tirer de la dépénalisation n’est pas très reluisant  et de plus en plus des voix s’élèvent pour demander au législateur plus de sanctions à l’endroit des journalistes malveillants. On n’en est pas là encore ! Un sursaut est encore possible.

Les Afriques : Certains dirigeants nigériens appellent les médias à faire preuve de responsabilité.  De quoi s’agit-il ?

Ali Ousseini Sountalma : Il n’y a pas que les dirigeants, même les honnêtes citoyens, simples père de famille, braves fonctionnaires, des paysans lambda sont constamment vilipendés dans des colonnes de journaux, qui ressemblent à s’y méprendre à des feuilles de choux. Si ce n’est aussi dans des radios ou télévisions.

Les Afriques : Quelles sont les attentes du Conseil Supérieur de la Communication (CSC) envers les professionnels de presse  au Niger?

Ali Ousseini Sountalma : Respecter l’éthique et la déontologie, respecter la Charte que les journalistes professionnels se sont librement donnée, respecter la vie privée des citoyens, assurer une véritables fonction de veille dans notre société : dire sans choquer, démontrer sans accuser, dénoncer sans condamner.

Ali Ousseini Sountalma CSC1

Propos recueillis par Ibrahim SOULEYMANE, Rédacteur en Chef  LES AFRIQUES