Un corps de liane, un sourire énigmatique, une voix angélique, un charisme et un charme à faire chavirer les mélomanes nigériens. « Je suis Safia Issoufou, plus connue sous le nom de Safiath, je suis de nationalité nigérienne ». Ainsi se présente Safiath, la coqueluche des jeunes, l’âme du mythique  « Kai Dan Gaskia »,  un des groupes pionniers du rap nigérien.

On doit,  à Kai Dan Gaskia l’implantation du hip hop au Niger, à l’instar de Positive Black Soul, au Sénégal, ou encore de M.A.M, en Côte d’Ivoire. Kai Dan Gaskia est le groupe phare des jeunes. Lesquels se retrouvent dans des mélodies et des paroles qui renvoient à leur quotidien : l’oisiveté, le chômage, la vie dans les « ghettos », ces quartiers urbains privés de tout et où l’on a généralement pas de quoi faire deux repas par jour, pas de quoi honorer les factures d’eau et d’électricité. Et où l’on vit sans sanitaires, centres de soins, argent et où l’avenir n’est inscrit nulle part. Le Niger d’en bas, en somme, celui des oubliés, des laissés-pour-compte. Sur ce registre, Kai Dan Gaskia fait figure de porte-voix des jeunes. Le groupe est de tous les spectacles, de tous les anniversaires, de toutes les fêtes.

La rencontre entre le groupe et celle qui allait devenir son égérie remonte à 2005. Cette année-là, Kai Dan Gaskia est invité à animer la soirée Miss Niger. Dans l’assistance, Safiath, venue soutenir sa sœur. L’ambiance aidant, elle demande à l’organisatrice de la cérémonie si elle peut « jouer un peu de la guitare ». Requête acceptée. L’invitée surprise monte sur scène, se saisit du micro et chante quelques morceaux, dont plusieurs tubes de Tracy Chapman. Le public est captivé, emballé, conquis. Après la soirée, le leader du groupe Kai Dan Gaskia félicite Safiath et lui demande de se joindre à eux. Elle accepte. Aujourd’hui encore, c’est la seule fille de l’équipe qui a déjà à son actif plusieurs albums.

En 2006, le groupe éclate lorsque certains de ses membres décident d’aller monnayer leurs talents aux Etats-Unis, berceau présumé du hip hop. Un des leaders, Issoufou, plus connu sous le nom de Phéno, choisit, lui, de rester au pays. Il retient  Safiath et fait appel à Castro, un autre monstre sacré du hip hop local. Kai Dan Gaskia 2 venait de naître.

Depuis, Kai Dan Gaskia 2 multiplie les titres et les spectacles, devenant très rapidement le groupe hip hop le plus important, le plus connu, le plus populaire, le plus fécond. La touche de Safiath a été d’un apport immense et inestimable à cette ascension. Sa voix, son look et sa présence dans les clips aussi bien que sur scène ne laissent guère indifférent. Les fans ne jurent que par elle. Les filles s’habillent, se coiffent, marchent et parlent comme elle. Une star est née.

safiathMais Safiath n’est pas qu’une tête bien pleine, elle est aussi une tête bien faite. Après le lycée à Niamey, elle s’envole pour le Maroc pour faire des études d’Economie à l’université. Elle en sort avec une maîtrise en gestion bancaire. Sa voie semble tracée pour embrasser une carrière dans l’administration ou dans le secteur privé. Mais, une fois au pays, elle choisit contre toute attente de se lancer dans la musique. « J’ai la musique dans le sang », confie-t-elle à Afriquinfos. Toute petite déjà, sa voix faisait chavirer les cœurs. Au point que tout le monde, y compris sa mère, lui prédisait une carrière dans la chanson. « Mon rêve était de devenir médecin, poursuit Safiath. J’avais certes une belle voix, mais mon rêve, c’était la médecine. Finalement, j’ai opté pour l’économie. »

Sa « carrière » de musicienne démarre au Maroc : « Il y avait un groupe marocain de musique latino-américaine qui cherchait une chanteuse étrangère. Ils sont venus à la Cité universitaire, ils ont fait un casting et m’ont choisie. J’ai commencé à tourner avec eux en 2002, jusqu’à la fin de mes études. » A la question de savoir pourquoi elle a choisi de continuer dans la musique au lieu de chercher un travail correspondant à sa formation, Safiath raconte : « A mon retour au Niger, j’ai cherché du boulot tout en continuant de chanter. J’ai fait la connaissance de quelques musiciens nigériens. Et comme je joue de la guitare, les portes se sont ouvertes plus facilement de ce côté-là. Puis, dans la foulée, j’ai rencontré le groupe Kai Dan Gaskia. »

Chemin faisant, l’amour s’invite dans le groupe : Safiath épouse Phéno, le leader. Désormais, elle mène une double vie, d’artiste et de mère au foyer. Le couple vient d’avoir un enfant : « Mon mari possède un studio d’enregistrement audiovisuel. Nous réalisons sur commande des spots publicitaires, des films.  Je suis en ce moment sur un projet de campagne publicitaire avec une société de la place. Je ne fais donc pas que de la musique, je fais des choses qui complètent la musique… »

Le groupe a déjà à son actif six albums, dont deux avec Kai Dan Gaskia 2. Un autre album est en cours d’enregistrement, avec dix-huit morceaux. Pas moins. Son titre ? « Suprématie ». Pourquoi ? Explication de Safiath : « Après l’album Allahou Akbar, qui a cartonné, nous n’avons plus rien sorti. Il s’est trouvé qu’entre temps, mon mari s’était lancé dans la politique. Il a été nommé conseiller pour le Sport et la Culture à la Présidence de la République. Il était également candidat à la députation sous l’ancien président Mamadou Tandja. Nous nous sommes tous jetés dans la campagne pour le soutenir. Du coup, les gens ont dit que c’en est fini pour le groupe, que Kai Dan Gaskia était mort. Par ailleurs, beaucoup d’autres groupes ont vu le jour entre temps. Mais aujourd’hui, un constat s’impose : tous ces groupes ne nous arrivent pas à la cheville. C’est pourquoi, on a décidé de faire un comeback, pour montrer à tous que, malgré tout ce qui s’est passé dans notre vie, nous sommes capables de revenir au devant de la scène et de faire mieux. D’où le titre Suprématie.»

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Elle poursuit : « En dehors de Suprématie, je réfléchis à la possibilité de sortir un album solo, mais dans un style beaucoup plus Soul et R&B. Je voudrais également faire quelque chose sur la variété musicale nigérienne. Actuellement,  je balance entre les deux. Je pense d’ailleurs que je vais faire les deux. » Et elle enchaîne : « Lorsqu’on a envie de faire quelque chose, il faut le faire, tenter sa chance. Si ça ne marche pas, on peut toujours rebondir. Il faut toujours tenter et se dire, après tout j’aurais essayé. Il ne faut pas regretter et, pour cela, toujours prévoir un plan B, se ménager la possibilité de pouvoir faire autre chose. Nous sommes dans un pays sous-développé, où les gens rechignent à investir dans la culture. L’artiste a donc du mal à émerger. Aux jeunes, je suggèrerais donc de ne jamais abandonner leurs études au profit d’une carrière musicale hypothétique. Il est possible de concilier les deux. Il faut toujours se donner une chance de faire autre chose, au cas où la musique ne marcherait pas. » Parole  d’artiste!

Gorel Harouna et Abdoul Aziz Moussa