Bazoum Mohamed est président du Parti Nigérien pour la Démocratie et le Socialisme (PNDS Tarayya), parti au pouvoir. Il est également ministre d’Etat chargé de l’intérieur. Dans cet entretien exclusif, il aborde la lutte contre le terrorisme, l’alliance MNSD/PNDS, le procès sur l’affaire dite du ‘’milliard de sa fille’’ et bien d’autres aspects de la vie nationale.

 

Niger Inter Magazine : De plus en plus l’on entend que la situation financière de l’Etat est morose. Est-ce la lutte contre Boko haram qui a impacté le trésor public de sorte que selon une certaine opinion les comptes de l’Etat sont au rouge ?

Mohamed Bazoum: Les comptes sont « au rouge » surtout à cause de la crise économique internationale caractérisée par la baisse très drastique des prix des matières premières ainsi que par ses effets induits qui affectent notre pays de plein fouet. Ainsi avons-nous notamment assisté à une chute sensible de nos recettes fiscales dans les domaines pétrolier et minier, une réduction des investissements directs étrangers et une contraction du volume de l’aide non remboursable.

Par ailleurs la chute du prix du pétrole a engendré un grand désordre dans l’économie du Nigeria et contribué à faire perdre plus de 50% de sa valeur à la monnaie de ce pays, la Naïra. Ce dernier facteur a eu pour effet de presque faire cesser notre commerce avec ce pays, ce qui est une catastrophe pour notre économie.

En plus de cela, vous avez en partie raison, l’effort financier exceptionnel consenti pour faire face à la guerre que nous impose Boko Haram a eu pour effet de distraire bien de nos ressources dont nous aurions pu faire un usage à caractère plus social.

Niger Inter Magazine : Quelle a été la contribution des partenaires dans cet effort  de guerre de l’Etat du Niger ?

Mohamed Bazoum: La contribution de nos partenaires dans la lutte contre Boko Haram, n’étant ni militaire, ni directe est difficilement évaluable. Il faut néanmoins ne pas perdre de vue que nombre parmi eux prennent en compte nos efforts militaires pour moduler positivement leur engagement financier à notre égard, dans le cadre de notre coopération ordinaire. Certains pays comme la France et les États Unis nous aident dans le domaine crucial des renseignements. La plupart nous apportent une contribution remarquable dans le domaine de la formation et du renforcement des capacités de nos forces de défense et de sécurité.

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Niger Inter Magazine : Une autre préoccupation de l’opinion publique c’est bel et bien l’affaire du putsch déjoué en décembre 2015. En tant que ministre de l’intérieur que répondez-vous à ceux qui disent que ce dossier est vide raison pour laquelle le procès tarde à se tenir ?

Mohamed Bazoum: Les mêmes auraient dit, si le procès avait eu lieu et abouti à des condamnations, qu’il avait été bâclé. Le dossier est entre les mains de la juridiction appropriée et seule elle a la maîtrise de son agenda. Une chose reste certaine, lorsque l’instruction sera terminée un procès public aura lieu garantissant tous leurs droits aux personnes concernées, lesquelles ont commis des avocats qui sont en charge de leurs dossiers respectifs dès le départ.

Niger Inter Magazine : Confirmez-vous que certains putschistes ont fait des aveux ?

Mohamed Bazoum: Je n’ai pas eu l’occasion de le vérifier par moi-même, mais des sources sûres l’ont affirmé et je leur fait totalement crédit.

Niger Inter Magazine : Alors à quand le procès sur cette affaire dont des civils sont également impliqués ?

Mohamed Bazoum: Lorsque l’instruction sera terminée. Posez cette question aux personnes qui ont en charge l’instruction.

Niger Inter Magazine : Avec le recul peut-on savoir qu’est-ce qui n’a pas marché face à boko haram à Bosso ?

Mohamed Bazoum : Il y a eu des défaillances de commandement sur le terrain. Ce qui est arrivé ne devait pas arriver si les officiers responsables des unités présentes à Bosso avaient été à la hauteur de leurs responsabilités. Ce qui est sûr, c’est que les hordes qui nous avaient attaqués le 3 juin 2016 n’étaient ni mieux armées ni mieux entraînées que nos hommes. Le rapport de force, hier comme aujourd’hui, est structurellement en notre faveur. La preuve, c’est que notre armée toute seule a libéré Damassak au Nigeria quelques semaines plus tard. Il y a donc eu des erreurs humaines tragiques le 3 juin et avec l’aide de Dieu elles ne se répèteront plus.

Niger Inter Magazine : D’aucuns mettent en cause les partenaires français et américains de n’avoir pas fait assez en matière de renseignements pour prévenir la situation à Bosso. Qu’en dites-vous ?

Mohamed Bazoum: Ceux qui tiennent de tels propos parlent des choses auxquels ils sont totalement ignorants. Croyez moi que nous n’avions besoin d’aucune technologie particulière pour faire échec à l’équipée de Boko Haram contre notre position à Bosso le 3 juin.

Niger Inter Magazine : Une des critiques justement de certains citoyens à propos de la présence de ces forces étrangères sur notre territoire c’est de considérer que la souveraineté de notre pays est en cause. Quelles sont les raisons objectives de la présence des militaires français et américains en territoire nigérien ?

Bazoum 1Mohamed Bazoum : La présence des militaires français et américains est commandée par l’évaluation que nous faisons de la menace terroriste qui pèse sur notre pays, à partir de la Libye et du Mali. Sans cette présence et les renseignements qu’elle nous procure, sans les actions de l’opération Barkhane, la situation sécuritaire de notre pays aurait été totalement différente. Le Président de la République a été élu sur la base de la promesse de garantir avant tout la sécurité des citoyens ainsi que la paix et la stabilité du pays. C’est ce qu’il est en train de faire avec des résultats remarquables lorsqu’on sait que notre pays est coincé entre la Libye, le Mali et le Nigeria. Qu’on nous dise en quoi la souveraineté de notre pays est affectée par la présence de ces quelques militaires de pays amis que nous avons sollicités parce qu’en toute responsabilité nous avons perçu les bienfaits que cela peut nous procurer? À ce sujet je voudrais faire remarquer que les pays qui abritent les bases militaires étrangères les plus importantes (plus de cinq cent mille militaires par pays) c’est l’Allemagne et le Japon et ce depuis 1945. Ce sont aujourd’hui la 3ème et la 4ème économie du monde. Si la présence de ces troupes étrangères était attentatoire à leur souveraineté, je suis sûr qu’elle aurait contrarié leur essor économique, qu’ils ne s’en seraient pas accommodés jusqu’à ce jour et qu’ils y auraient par conséquent mis fin.

Nous concernant, sans la menace terroriste qui est quelque chose de totalement inédit et bien au-dessus de nos forces propres, jamais nous n’aurions songé à une telle assistance étrangère et personne au demeurant n’aurait fait droit à une éventuelle requête de ce genre de notre part.

Niger Inter Magazine : Au regard des avancées des forces mixtes contre boko haram, est-il permis de rêver une victoire totale sur cette secte tentaculaire ?

Mohamed Bazoum: La réponse n’est pas simple. C’est vrai que nos armées sont entrées au Nigeria et qu’à terme elles pourraient libérer l’essentiel des territoires occupés par boko Haram, mais pour autant cela pourrait ne pas signifier une victoire totale dans l’immédiat. L’éradication de la pieuvre pourrait prendre un temps plus long.

Niger Inter Magazine : La lutte contre le terrorisme suffit-elle à justifier la formation d’un gouvernement d’union nationale ?

Mohamed  Bazoum : La lutte contre le terrorisme à elle seule pourrait justifier l’idée d’un Gouvernement d’union nationale. Y a-t-il de menace plus grave que la menace terroriste? Néanmoins si votre question concerne l’appel lancé par le Président de la République à l’occasion du 3 août dernier, je vous répondrais que cette idée date chez lui de l’année 1999. Bien avant l’avènement du terrorisme dans notre sous-région.

Niger Inter Magazine : En tant que démocrates aujourd’hui vos opposants vous reprochent de ne pas vous accommoder avec une opposition qui est nécessaire pourtant en démocratie. Avez-vous une réponse à cette allégation ?

Mohamed Bazoum : S’ils disent ça, ils nous feraient un procès d’intention. Lancer un appel à l’Opposition pour qu’elle s’associe au gouvernement de son propre chef, dans la mesure où cela l’enchante seulement, n’a rien de violent ou d’oppressif. Le ralliement du MNSD à la Majorité présidentielle ne mettra pas non plus fin à l’Opposition dans notre pays. Ai-je besoin de vous le faire remarquer? Si l’Opposition est une nécessité institutionnelle, eh bien, nous avons notre Opposition.

Niger Inter Magazine : Le MNSD a officiellement annoncé son intention de participer à la gestion de l’Etat avec votre majorité. Quelles garanties à l’endroit des nigériens qu’on ne va pas assister à une guéguerre comme avec le parti Lumana de Hama Amadou ?

Mohamed Bazoum: Avec Lumana, nous n’avions jamais eu de guéguerre. Le départ de ce parti du Gouvernement n’avait pas été précédé par une quelconque tension, souvenez-vous. Moi, je fais le pari que le MNSD, en tant que vieux parti doté d’une longue expérience et aguerri par les épreuves de la vie aura un comportement de sagesse et ne commettra pas les erreurs puériles commises par certains.

Niger Inter Magazine : Du ministère des affaires étrangères à la défense, certains ont vite déduit en disant que le grand diplomate que vous êtes s’est réduit en policier. Avez-vous une réaction ?

Mohamed Bazoum: C’est une vision bien réductrice. Je n’ai jamais été qu’un diplomate, pas plus que je ne serais jamais un flic. Je suis un homme engagé en politique depuis l’âge de 20ans à qui des responsabilités politiques sont confiées selon les circonstances. Je les assumerais toujours avec la même foi et j’y donnerais toujours le meilleur de moi-même.

Niger Inter Magazine : Le démocrate convaincu en vous a-t-il survécu à l’épreuve du pouvoir ?

Mohamed Bazoum: Oui, je ne pouvais jamais changer à cet égard. Je suis incapable de duplicité dans la vie. Il semble que je pèche parfois par naïveté, c’est possible. Les valeurs de démocratie, d’humanisme et de droiture font partie intégrante de mon être intime.

Niger Inter Magazine :    A tort ou à raison certains voient en vous et le ministre Massaoudou Hassoumi deux apparatchiks enclins à réprimer l’opposition. Sous quel autre tempérament peut-on retrouver le ministre d’Etat dans ses rapports avec l’opposition politique ?

Mohamed Bazoum: Massaoudou et moi, on nous accuse de beaucoup de choses. C’est normal, compte tenu des rôles que nous jouons aux côtés du Président Issoufou. Mes relations personnelles avec les amis et les frères de l’Opposition sont cordiales.

Niger Inter Magazine : Un ministre de l’intérieur sort rarement populaire. D’aucuns pensent qu’en tant que Président du PNDS Tarayya vous risquez gros en tant que premier flic du pays, comme on dit….

Mohamed Bazoum: C’est possible. Mais je ferai tout pour qu’il n’en soit pas ainsi. Toutefois ne croyez pas que je ferai preuve de la moindre défaillance dans la mission qui m’a été confiée par le Président de la République. Je m’en acquitterai avec dévouement. Si cela devait comporter des inconvénients, je les assumerais la conscience tranquille.

Une mission ministérielle est une mission comme toute autre: elle requiert avant tout une certaine éthique. Le reste est une affaire de fortune. Ce n’est donc pas le plus important au départ et au cours de la mission.

Niger Inter Magazine : A vos heures perdues quels sont vos loisirs préférés ?

Bazoum Mohamed: Lire et écouter la radio.

Niger Inter Magazine : Avez-vous du temps pour la lecture ?

Mohamed Bazoum: Non hélas. Nous avons le pire des modes de faire la politique au Niger. Nous sommes sollicités au bureau pour des choses qui n’ont rien à voir avec le travail et c’est pareil à la maison. Entre mes charges ministérielles et celles de Président du PNDS je n’ai jamais de répit, ni en semaine ni en weekend. C’est très éprouvant physiquement. Ça ne me donne aucun temps pour la lecture. C’est vraiment dommage.

Niger Inter Magazine : Une certaine opinion continue à dire que vous aurez versé un milliard de FCFA dans le compte de votre fille. Avez-vous porté plainte contre vos accusateurs ?

BazoumMohamed Bazoum: Ceux qui l’avaient dit et continuent de le dire sont des personnes malhonnêtes. Eux ils savent que techniquement, au regard de la réglementation bancaire, ce n’est pas possible d’envoyer un milliard de francs sur le compte d’une étudiante en France. Ils l’avaient dit pour entacher mon image car ils savent pouvoir abuser de l’ignorance d’une certaine opinion. Cela entrait dans le cadre de leur campagne de dénigrement contre nous, alors même que nous étions dans la même coalition gouvernementale. J’ai poursuivi le journal qu’ils avaient utilisé pour me salir. J’ai remporté le procès. Le journal a été condamné par la Justice car il n’avait aucune preuve pour étayer son accusation calomnieuse. Très rares sont les personnes qui savent que ce procès a eu lieu. Les commanditaires de l’article savent que l’essentiel était de lâcher l’information calomnieuse, les procès que j’intenterais par la suite et que je remporterais n’auraient aucun effet. Ils ont pour le coup réussi leur coup à cet égard. Sauf que je leur demande de faire le bilan de l’affaire. Je demeure ministre, Président du PNDS et personne d’honnête et d’averti ne me prend pour un corrompu. Je suis persuadé qu’avec le recul, ils doivent ne pas se sentir fiers d’avoir traumatisé mes enfants qui ne leur ont rien fait, si tant était que moi j’aie dû leur faire quelque chose.

Niger Inter Magazine : que répondez-vous à ceux qui prêtent à Issoufou l’intention de faire tazarce ?

Mohamed Bazoum: Ce sont les mêmes qui avaient inventé cette affaire du milliard du compte de ma fille. Le Président Issoufou ne fera jamais tazarcé parce qu’il est un homme d’honneur. Au surplus il sait que ce n’est pas possible. Ceux qui le disent essayent de laisser épancher leurs affects négatifs comme ils peuvent. Il faut donc les plaindre, les pauvres.

Niger Inter Magazine : Niger Inter vient de fêter son 2ème anniversaire le 2 septembre dernier. Quelle est votre appréciation de la presse nigérienne en général et de la presse en ligne en particulier ?

Mohamed Bazoum : Vous savez, au Niger le niveau d’instruction est très bas, le niveau de culture générale aussi. En général le niveau de notre presse se ressent de cet état de fait. Notre presse est restée comme elle était à ses débuts, très marquée par la politique. Elle n’a pas été capable de se professionnaliser. Cela dit tout n’est pas absolument mauvais. Un journal comme l’Enquêteur est d’un excellent niveau d’écriture, même si la déontologie professionnelle n’est pas son fort.

Niger Inter, que je n’ai pas le temps de lire souvent, a beaucoup de mérites et je vous en rends hommage. La presse en ligne, dans la mesure où elle donne l’occasion aux commentaires des lecteurs n’est pas agréable à lire compte tenu du niveau lamentable des commentaires. C’est pourquoi j’ai presque cessé de la lire.

Réalisée par Elh. Mahamadou Souleymane et Abdoul Aziz Moussa