Maïkoréma ZAKARI est Professeur Titulaire des Universités (CAMES). Il est historien de formation. Il est titulaire d’une thèse de Doctorat d’Etat d’histoire intitulée : « L’islam dans l’espace nigérien. Des origines au début des années 2000», thèse publiée aux éditions l’Harmattan en 2 tomes en 2009. Sur le plan administratif, il a été Directeur de l’Institut de Recherches en Sciences en Humaines (IRSH) de 1992 à 2000, Secrétaire Général de l’Université Abdou Moumouni de Niamey de 2000 à 2005, puis Conseiller Technique du Recteur de l’Université Abdou Moumouni de Niamey de 2011 à 2014. Actuellement, il est Chef du département d’histoire et des traditions populaires de l’IRSH et continue à assurer des enseignements au département d’histoire de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines où il avait servi à plein temps de 1984 à 1991.    

Niger Inter : Professeur, à quand remonte les débuts de l’islam au Niger ?

Pr Maïkoréma ZAKARI : Le premier contact de l’islam avec l’espace nigérien, c’est-à-dire le territoire actuel du Niger, remonte au VIIème siècle, au passage au Kawar (région de Bilma) d’Oqba ibn Nafi, chef d’une armée musulmane venue d’Orient qui, après une excursion dans cette région, avait effectué une longue chevauchée au Maghreb. Mais, dans ce cas ci, on ne peut pas raisonnablement parler d’islamisation. Le processus d’islamisation de l’espace nigérien commence véritablement plus tard, vers le IXème siècle, à partir du Maghreb d’abord, puis d’autres centres religieux situés dans les régions avoisinantes (Tombouctou, Gao, dans la boucle du Niger et, au Nigeria actuel, Katsina, Kano, Zaria, Sokoto en pays Hausa et les centres du Bornu).

Niger Inter : Comment cette islamisation a-t-elle été effectuée ?

Pr Maïkoréma ZAKARI : Globalement, le processus d’islamisation que j’évoquais a été long, lent et pacifique : au Niger comme dans d’autres régions de l’Afrique subsaharienne, l’islam a gagné les populations plus par la parole et l’exemple que par les armes. En effet, hormis le jihad de Shaikh Usman Dan Fodio en pays Hausa au début du XIXème, jihad qui eut des répercussions certaines dans au moins deux régions du Niger : l’Adar/Azawagh et le Boboye où des luttes armées au nom de l’islam furent menées respectivement par Al Jilani à partir de 1809 et Bubakar Luddudji dès 1804 (dans les deux cas ces guerres aboutirent à la mise en place de pouvoirs islamiques éphémères), on ne note aucune autre initiative significative de ce genre dans les autres régions de l’espace nigérien. Les principaux propagateurs de l’islam dans cet espace sont les membres de l’intelligentsia locale appelés couramment «marabouts» en langue française, «malammaye» en langue hausa, terme dérivé du vocable arabe : «muallim». Pour propager l’islam il est précisément fait recours à l’enseignement coranique et à la prédication à partir des commentaires des versets du Coran (tafsir), à la différence qu’actuellement, dans certains centres d’enseignement islamique (médersas et les écoles coraniques rénovées), contrairement à la méthode traditionnelle qui s’occupait d’abord de la mémorisation du Coran puis sa compréhension,  l’accent est mis dès le départ à la fois sur l’apprentissage du Coran et celui de la langue arabe, afin de faciliter la compréhension du livre saint et des autres textes religieux connexes. C’est donc cette méthode de propager l’islam qui explique la pléthore des centres d’enseignement islamique à travers le pays.

Niger Inter : Dans votre travail vous avez évoqué les différentes confréries religieuses en présence au Niger. Pouvez-vous nous citer les principales et nous informer sur les types de rapports qui existent entre elles ?

Pr Maïkoréma ZAKARI : L’islam au Niger est essentiellement un islam sunnite de rite malékite. Dans sa pratique, cet islam n’est pas dénué de pratiques soufies ainsi que l’attestent la présence de plusieurs confréries religieuses : la Qadriyya dont la présence est la plus ancienne (dès le XVème siècle dans l’Aïr), la Khalwatiyya, la Shadiliyya, la Sanusiyya, et la Tijâniyya. Toutes ces confréries religieuses représentent des voies spirituelles, Turuq (singulier : Tariqa) en langue arabe. Elles témoignent ainsi la présence du soufisme dans la pratique de l’islam au Niger. De nos jours, seules la Qadriyya et la Tijâniyya sont couramment évoquées ; toutes les autres confréries précitées sont en régression. Ces confréries ont entretenu des rapports globalement pacifiques entre-elles. En tout cas, au cours de nos recherches sur l’islam au Niger, nous n’avons enregistré aucun témoignage de conflits entre confréries religieuses. Hormis l’épisode de la brève altercation ayant opposé au début des années 50 dans certaines régions (Maradi et Zinder), les «sadalu», c’est-à-dire les musulmans priant les bras allongés le long du buste, aux kabaru, terme qui désignait les adeptes de la Tijâniyya qui, à la suite de leur Shaikh Ibrahim Niasse de Kaolack, avaient commencé à prier les bras croisés avec les deux paumes reposant sur la poitrine, les relations entre les musulmans nigériens ont toujours été pacifiques. Les rapports conflictuels entre musulmans nigériens ont connu une dimension significative surtout au début des années 90, lorsque les membres du mouvement Izala (un groupe islamique dont les membres se définissent comme les «ahl-al sunna», c’est-à-dire les gens de la sunna, et les porte-flambeaux de l’islam «orthodoxe»), dans leur campagne pour débarrasser la pratique de l’islam au Niger de ses innovations blâmables (bid’a en langue arabe), avaient engagé une prédication violente ouvertement dirigée contre les adeptes des confréries religieuses, notamment ceux de la Tijâniyya.

Niger Inter : Ainsi donc malgré la violence verbale entre ces confréries le Niger ne connait pas de conflits interreligieux ?

Pr Maïkoréma ZAKARI : Ainsi que je viens de l’indiquer, à ma connaissance, il n’y a pas eu de violence verbale entre adeptes des confréries religieuses. Ce sont plutôt des rapports de respect mutuel qui ont existé et qui existent entre eux.

Niger Inter : Selon votre lecture de l’histoire quelle différence y a-t-il entre la guerre sainte menée par Usman Dan Fodio et Boko Haram aujourd’hui ?

Pr Maïkoréma ZAKARI : Shaikh Usman Dan Fodio était un alim, un lettré ou un homme de religion plein qui avait une parfaite maîtrise des questions qu’il abordait. Il était précepteur à la cour du roi du Gobir. Constatant la pratique islamique tiède du souverain du Gobir et de certains de ses pairs (brimades des sujets, déni de justice, sur taxation, polygamie excessive, vie de luxure, alimentation incontrôlée, etc.), il les rappelle, à plusieurs reprises, à l’ordre, à l’observance en tant que musulman de la voie tracée par l’islam. Faute d’être écouté, il quitte la proximité du pouvoir politique pour s’installer dans la bourgade de Gudu. La lutte armée entre lui et ses adversaires commença lorsque ceux-ci le persécutèrent jusqu’à son lieu de retranchement à cause de son appel pour la pratique d’un islam orthodoxe. En pareil cas, ainsi que l’indique le Coran (S II, v 193 ; voir la citation plus bas), le jihad est permis. C’est ce qu’il fit à partir de 1804. Qu’il y ait eu par la suite des abus ou des excès sous ses successeurs, cela est de l’ordre du possible. Mais, en tout cas, voilà dans quelles conditions Shaikh Usman Dan Fodio a effectué le jihad. Le groupe Boko Haram a-t-il engagé son jihad dans les mêmes conditions ? Jugez-en vous-mêmes.

Niger Inter : On parle de djihadistes en parlant de tous ceux-là qui sèment la désolation en ôtant la vie des autres. Est-ce vraiment l’esprit du djihad le fait de tuer des innocentes gens ?

Pr Maïkoréma ZAKARI : En langue arabe, le mot «jihad» signifie effort, ici, effort dans la voie de Dieu s’entend. De retour d’une campagne militaire, le Prophète Muhammad (SAW) informa ses compagnons qu’il y a deux types de jihad en islam : le « jihad mineur» qui est la guerre sainte contre les infidèles qui attaquent les musulmans à cause de leur religion, et le «jihad majeur» qui est cet effort de lutte que le fidèle doit mener contre sa propre âme charnelle qui développe en lui l’amour de ce monde et, conséquemment, l’oubli de son créateur qui l’a créé pour qu’il Lui rende un culte pur. Le «jihad mineur» obéit à des règles clairement exprimées dans le verset suivant :

«Et combattez-les jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de persécution et que la religion soit professé librement pour ALLAH. Mais s’ils s’arrêtent alors souvenez-vous qu’aucune hostilité n’est permise sauf contre les agresseurs» (S II, v 193).

En dehors de ces conditions, ce n’est plus le jihad mineur qui est mené, mais autre chose, car, en matière de conversion, l’islam est très précis :

«Nulle contrainte en  religion ! Car le bon chemin s’est distingué de l’égarement. Donc quiconque mécroit au Rebelle tandis qu’il croit en Allah saisit l’anse la plus solide, qui ne peut se briser. Et Allah est Audient et Omniscient.» (S II, v. 256).

voudra» (S XVIII, 29). 

Au regard de ce qui précède, l’on peut raisonnablement déduire que tout acte de violence posé en dehors de ces conditions ne peut être qualifié de jihad.

Niger Inter : En tant que chercheur quelle est votre approche pour une solution durable par nos Etats face aux phénomènes comme bokoharam et autres ?

Pr Maïkoréma ZAKARI : Pour parer à Boko Haram ou à tout autre rébellion armée de nature à déstabiliser nos jeunes et fragiles Etats, nos dirigeants doivent œuvrer à instaurer la bonne gouvernance, à promouvoir une société de justice, de solidarité, d’entre aide, notamment en procédant à une bonne répartition des richesses nationales. Le cas échéant, il en résulte des frustrations qui peuvent déboucher à des actions aux conséquences dramatiques telles que les luttes armées.

Niger Inter: Y a-t-il compatibilité entre islam et démocratie ?

Maïkoréma ZAKARI : L’islam vise à instaurer une société de paix, de justice, de tolérance, de fraternité, de solidarité, d’égalité ; une société où l’objectif poursuivi est la défense de l’intérêt général. L’islam prône l’esprit communautaire, par opposition à l’individualisme. Et, dans la résolution des affaires de la cité, il prône  surtout la concertation. L’esprit démocratique en islam est clairement exprimé dans au moins deux versets. D’abord dans le verset 38 de la sourate XLII, intitulé «Consultation», Dieu définit les musulmans comme ceux qui «se consultent entre eux à propos de leurs affaires». Il y a également la notion de la «Shura» qui est prescrit au prophète de l’islam en ces termes «…Et consulte-les à propos des affaires ;…» (Coran, III : 159).

Tout ce qui précède prouve suffisamment que l’esprit démocratique est bien présent en islam, bien avant le système démocratique conçu par les humains longtemps après la révélation coranique.

Niger Inter : D’aucuns pensent que laïcité signifie négation de la religion au niveau de l’Etat. Qu’est-ce qu’il faut entendre par laïcité ?

Pr Maïkoréma ZAKARI : La laïcité est une notion proprement française qui apparaît en 1789. Mais son application ne commence effectivement qu’en 1905. C’est dire qu’en France même toutes les Républiques n’ont pas été laïques. L’Etat laïc est un Etat qui se fonde sur la séparation du politique et du religieux. Concrètement, cela signifie que  l’Etat est équidistant de toutes les confessions qui se trouvent dans le pays. Il respecte toutes les croyances, et il n’a pas une religion officielle. Contrairement à ce que certains ont voulu faire croire en 1991 au moment de la Conférence Nationale Souveraine, l’Etat laïc n’est donc pas un Etat anti religieux. Si on prend le cas du Niger et bien d’autres pays de la sous région, c’est dans le cadre d’un Etat laïc que l’islam a connu sa plus grande expansion (l’islamisation de masse). La laïcité n’est donc pas absolument contre l’islam. D’ailleurs dans le monde musulman en général, les avis restent partagés au sujet de la laïcité : on en trouve de fervents défenseurs, tout comme ceux qui la combattent âprement. Ce qui est certain, c’est que la laïcité n’empêche pas la pratique de l’islam, ni l’application de la sharia aux musulmans. Mais compte tenu du caractère multiconfessionnel du milieu nigérien (animistes, chrétiens, bahis, etc.), la sharia et l’Etat islamique ne peuvent être imposés aux adeptes des autres cultes, même si l’écrasante majorité de la population nigérienne est musulmane. Et cela n’est pas en contradiction avec l’islam puisque le Coran indique clairement :

«Nulle contrainte en  religion ! Car le bon chemin s’est distingué de l’égarement. Donc quiconque mécroit au Rebelle tandis qu’il croit en Allah saisit l’anse la plus solide, qui ne peut se briser. Et Allah est Audient et Omniscient.» (S II, v. 256).

«La vérité est là qui émane de votre Seigneur ? Y croira qui voudra et la reniera qui voudra» (S XVIII, 29).

Pour conclure sur cette question portant sur les rapports entre islam et laïcité, je dirais que l’aberration ou l’inadmissible, c’est de proclamer la laïcité de l’Etat dans un pays dont la population est entièrement acquise à l’islam. Là, l’Etat ne respecte plus les citoyens dans leur croyance, et c’est une injustice qui doit être dénoncée et combattue.

Niger Inter : Certains pensent que c’est une anomalie d’imposer la laïcité à un Etat à presque 100% musulman. Que répondez-vous ?

Pr Maïkoréma ZAKARI : Si j’ai bien compris le sens des deux versets que je viens de citer, je crois qu’il n’y a  aucune «anomalie» à proclamer la laïcité de l’Etat dans un pays dont la population n’est pas totalement musulmane.

Niger Inter : Pourtant à la Conférence nationale les intellectuels ont décrété l’interdiction de parti politique à caractère religieux. Est-ce la crainte ou une précaution contre  l’islamisme ?

Pr Maïkoréma ZAKARI : Je ne sais trop. Peut-être les deux à la fois ? Posez la question à ceux qui ont pris l’acte.

Réalisée par Elh. Mahamadou Souleymane