Cible de trois attaques terroristes en dix jours au mois d’octobre, le Niger se trouve sous les feux de la rampe et des jihadistes venus du Nord-Mali. Entre une situation sécuritaire tendue, un agenda diplomatique chargé et un récent remaniement, le ministre des Affaires étrangères nigérien, Ibrahim Yacouba, répond aux questions de Jeune Afrique.

Jeune Afrique : Le Niger a subi trois attaques en dix jours et, chaque fois, les assaillants se sont enfuis vers le Mali. Cela signifie-t-il que la frontière entre les deux pays est aujourd’hui hors de contrôle ?

Ibrahim Yacouba : Cela signifie que la situation au Nord-Mali s’est dégradée. Nous le disons depuis dix mois : nous devons nous organiser pour éradiquer le terrorisme à sa racine, c’est-à-dire au nord du Mali. Nous avions demandé à ce que le mandat de la Minusma soit  nettement plus offensif et permette de faire la guerre. Cela  n’a pas été fait. Il y a eu des petits aménagements mais l’action n’est pas encore appropriée. Sans un mandat offensif robuste, nous ne parviendrons pas à faire en sorte que les pays du Sahel ne soient pas attaqués, comme l’ont été le Niger et le Burkina Faso notamment.

La responsabilité de ces attaques est donc à chercher du côté de la Minusma ?

Plutôt du côté de la communauté internationale. Nous avons plus de 10 000 hommes au sein de la Minusma et nous y mobilisons des centaines de millions de dollars. Mais dans certaines zones, des groupes exercent des activités criminelles et on ne les attaque pas. La Minusma est conçue comme un dispositif de maintien de la paix sur un terrain où il faut faire la guerre. Si nous ne faisons pas la guerre aux terroristes, eux nous la feront ! Il faut transformer la force de l’ONU, comme cela a été fait en RD Congo avec la Monusco. Et si ce n’est pas possible, il faut permettre aux pays du G5 Sahel [Niger, Tchad, Burkina Faso, Mali, Mauritanie, NDLR] de mettre en place une force multinationale.

Où en sont les discussions concernant cette force ?

Au sein du G5, nous sommes d’accord pour la mettre en place, mais il nous faut des ressources financières pour le faire. Nous avons désormais un exemple à copier avec la force multinationale mixte autour du lac Tchad. Cette nouvelle force peut être opérationnelle le plus tôt possible. Nous ne pouvons plus nous contenter d’un dispositif onusien classique, adapté à des acteurs vertueux et respectueux. Au Nord-Mali, certains sont signataires d’un accord de paix le jour et redeviennent terroristes et narcotrafiquants la nuit. Il y a une guerre à mener et on ne peut pas en faire l’économie.

Il y a une guerre à mener et on ne peut pas en faire l’économie

Vous parlez de narcotrafic. Celui-ci est-il aujourd’hui le principal problème du Niger, à la fois pays de transit et cible des terroristes ?

Le Niger n’a pas de groupes jihadistes ou narcotrafiquants sur son territoire. Mais il est vrai que les terroristes utilisent la drogue pour se financer et nous attaquer. Nous devons donc absolument combattre le trafic, que ce soit pour notre santé publique ou pour notre sécurité. Il faut détruire cette source de financement du terrorisme.

Qu’en est-il des accusations concernant des liens entre le milieu politique nigérien et le trafic de drogue ?

Notre gouvernement n’a aucun lien avec le trafic de drogue et il ne fera jamais de concession ou d’arrangement avec celui-ci. Les trafiquants de drogue sont des criminels, des ennemis, que nous affronterons au Niger ou à l’étranger. C’est notre responsabilité si nous voulons préserver notre État. Si des personnalités, politiques ou non, ont des liens avec le trafic, je serais heureux qu’elles soient sanctionnées.

Vous évoquiez la force multinationale autour du lac Tchad. Quelle est aujourd’hui la situation face à Boko Haram ?

Nous avons remporté beaucoup de victoires et repris toutes les villes que Boko Haram occupait. Nos armées ont considérablement affaibli les jihadistes. Mais il faut rester lucide : même si leur capacité est aujourd’hui très réduite, ils restent dangereux. Nous ne baisserons pas la garde. Il y a un combat asymétrique à mener et il nous reste à réoccuper les îles du lac Tchad. Nous allons mener cette guerre des îles et, si Dieu le veut, nous la gagnerons.

Nous ne baisserons pas la garde face à Boko Haram.

Le problème résidait essentiellement dans le fait que les forces nigérianes avaient du mal à occuper les territoires reconquis…

C’était vrai il y a quelques mois mais la situation a changé. Aujourd’hui, nous avons du côté du Nigeria une armée totalement engagée et efficace.

Sur un plan diplomatique, l’Union africaine s’apprête à changer de président de la Commission, en janvier. Qui le Niger soutiendra-t-il pour la succession de Nkosazana Dlamini-Zuma ?

Ce sont des discussions que nous avons au sein de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao). L’objectif est d’avoir une démarche commune sur cette question. Il nous reste encore quelques mois pour finaliser les candidatures et les positions de chacun. Tout se décidera au niveau communautaire.

Le président tchadien Idriss Déby va également quitter la présidence de l’UA. Mahamadou Issoufou est-il candidat à sa succession ?

Encore une fois, c’est une décision qui va se prendre au niveau de la sous-région. Ce qui est sûr, c’est que c’est au tour de l’Afrique de l’Ouest d’occuper la présidence. Un nom sera proposé d’ici le sommet des chefs d’État de l’Union africaine, en janvier.

Le gouvernement nigérien n’a jamais tenu de discussions spécifiques sur un retrait de la CPI

Le Burundi, l’Afrique du Sud et la Gambie ont annoncé vouloir se retirer de la Cour pénale internationale. Quelle est la position du Niger ?

Nous sommes respectueux de la position de ces pays. Ils ont adhéré librement à la Cour et décident aujourd’hui de s’en retirer. C’est leur responsabilité. Il y a un débat qui est ouvert depuis le dernier sommet de l’UA à Kigali et il va se poursuivre, avec la participation du Niger, lors de la prochaine rencontre. Le gouvernement nigérien n’a, au moment où nous parlons, jamais tenu de discussions spécifiques sur un éventuel retrait de la CPI.

Vous avez été confirmé à votre poste lors du dernier remaniement, qui a intégré des ministres issus du Mouvement national pour la société du développement (MNSD, rallié à la majorité présidentielle). Ce gouvernement d’union nationale est-il une bonne chose ?

C’est une excellente chose, adaptée à notre situation et à nos défis. Pour affronter les menaces sécuritaires et porter les réformes nécessaires, il faut une adhésion et une unité nationale, notamment à l’Assemblée. Cette unité est la première pierre du succès des forces de défense et de sécurité dans un conflit. Il ne faut pas non plus oublier que notre processus démocratique est encore fragile : depuis la conférence nationale, aucun chef d’État élu n’a transmis le pouvoir à un autre président élu ! Pour que le processus démocratique se renforce, tous les acteurs politiques doivent s’engager dans un programme de gouvernance et de renforcement des institutions.

Je pense qu’il était nécessaire d’avoir une quarantaine de ministres

Selon nos informations, un gouvernement resserré de 30 ministres était, au départ, envisagé. Il y a finalement plus de 40 ministères. N’est-ce pas trop pour le Niger ?

Je comprends le point de vue de ceux qui espéraient un gouvernement plus restreint. Mais la « grosseur » d’un gouvernement est également un élément de stabilité politique. Je pense qu’il était nécessaire d’avoir une quarantaine de ministres. Dans un contexte particulier, notamment sécuritaire, il fallait trouver un équilibre entre les aspirations des citoyens et la stabilité politique. C’est ce qu’a fait le Premier ministre.

 Mathieu Olivier et Vincent Duhem (Jeune Afrique)