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L’ancien premier ministre centrafricain et président du Mouvement de Libération du Peuple Centrafricain (MLPC), M. Martin Ziguélé a participé à Niamey au Séminaire International sur ‘’Elections, Démocratie et Gouvernance’’ organisé conjointement par la Fondation Jean Jaurès et le Parti Nigérien pour la Démocratie et le Socialisme (PNDS-Tarayya) du 24 au 25 mars dernier. A cette rencontre d’une quinzaine de partis socialistes et socio-démocrates, il a également présenté une communication sur le thème : « Elections contestables et contestées – démocraties de façade / La transition démocratique comme  processus politique complexe et fragile (cas de la RCA)’’. Dans cet entretien qu’il a bien voulu accorder à Niger Inter, il parle de la substance de ce séminaire et des préoccupations des socialistes en Afrique et dans le monde.

Niger Inter : Comment définissez-vous le socialisme aujourd’hui ?

Martin Ziguélé : Le socialisme c’est une notion très simple. S’il fallait juste deux mots pour définir le socialisme je dirais que c’est  la justice sociale. La justice sociale a beaucoup d’implications c’est-à-dire qu’elle implique premièrement qu’il n’y a pas de différence entre les fils et les filles d’un même pays ni par la fortune, ni par la religion, ni par le positionnement par rapport aux grands enjeux : égalité entre les hommes et les femmes, égalité entre les citoyens, égalité en droits et égalité également en devoirs.  C’est dire que ce qui fonde le socialisme c’est la justice sociale et quand il y a justice sociale il y a forcément une solidarité. La solidarité entre les citoyens c’est le second visage du socialisme. La solidarité dans la difficulté comme dans le partage. La troisième face du socialisme c’est la liberté. La liberté rien que la liberté et toute la liberté pour les citoyens

Niger Inter : Les Elections constitue une des thématiques de votre rencontre de Niamey. La démocratie est un concept universel mais en Afrique on n’arrive toujours pas à organiser des bonnes élections. Ces dernières sont souvent sources des conflits et crises politiques en Afrique. Est-ce que cela ne conforte pas l’idée selon laquelle l’Afrique n‘est pas mure pour la démocratie ?

Martin Ziguélé : Je voudrais tout d’abord en tant que progressiste, socialiste et démocrate m’élever contre cette idée qui voudrait que la démocratie ne soit pas africaine. Je ne reviens pas sur les analyses d’éminents penseurs sur ce sujet. Pour moi dire que la démocratie n’est pas un concept africain c’est comme dire que l’humanité n’est pas africaine. Quelqu’un a dit de manière absurde que le continent africain n’est pas rentré dans l’histoire. C’est ce genre de discours qui sont en fait des discours de régression. L’Afrique est le berceau de l’humanité. Et il y a eu des grandes civilisations africaines avec de fortes valeurs ‘’démocratiques’’. Vous savez qu’il n’y a aucune société où on fait attention à l’homme et à la vie plus qu’en Afrique. Le fait qu’il y ait des élections contestées ne signifie pas que la démocratie n’est pas africaine. Justement la contestation des élections comme Newton l’a dit ‘’on prouve le mouvement en marchant’’ ça prouve que les africains tiennent à l’expression démocratique de la conquête et de l’exercice du pouvoir.

Niger Inter : En Afrique on a vu l’avènement d’éminents socialistes au pouvoir (Laurent Gbagbo, Alpha Condé, Issoufou Mahamadou, Ibrahim Boubacar Keita, etc.) mais on ne sent pas une ligne de démarcation assez nette avec la gestion de ceux qu’on pourrait appeler la droite. En Côte d’Ivoire par exemple la gestion de Laurent Gbagbo a débouché sur une guerre civile. Que répondez-vous ?

Martin Ziguélé : Certes des difficultés de plusieurs ordres (économique, diplomatique, politique, financière…) existent. Elles ne sont pas occultées. Mais je dois vous dire que la principale différence entre l’homme de gauche au pouvoir et celui qui ne l’est pas c’est que nous on recherche à la fois l’efficacité économique et la redistribution des richesses, du fruit de la croissance au profit du plus grand nombre possible des filles et des fils du pays. En Côte d’Ivoire sous Laurent Gbagbo, il y a eu l’éducation gratuite pour tous ce qui constitue une mesure fondamentale parce que vous savez qu’il n’y a de richesse que d’hommes. Vous ne pouvez élever le niveau d’un peuple que par  l’éducation. Il y a également en Côte d’Ivoire la couverture maladie universelle qui n’a pas été malheureusement menée jusqu’à son terme. Il y a bien d’autres progrès sociaux et économiques. Et au Niger aujourd’hui la volonté clairement affichée des autorités ce n’est pas que deux ou trois nigériens soient riches, c’est plutôt de faire en sorte que dans le contexte d’insécurité ambiante, dans le contexte économique difficile  que la majorité des nigériens ait le sentiment que les biens publics appartiennent à tout le pays. Malheureusement ça ne se fait pas en un an ni en un mandat mais dans la durée.

Niger Inter : A travers cette rencontre des socialistes à Niamey comment entendez-vous inverser la tendance pour des élections libres transparentes et honnêtes en Afrique ?

Martin Ziguélé : Nous avons réfléchi à l’occasion de cette rencontre. C’est Marx qui disait que la réflexion  précède l’action. Il faut réfléchir, il faut analyser les causes des phénomènes mais pas se contenter de leurs conséquences. Les partis progressistes doivent trouver des réponses sur le pourquoi en 60 ans d’indépendance que nous n’avions pas pu capitaliser ces idées d’indépendance, de liberté et de justice. Il faut à chaque étape trouver des réponses à ce qui ne va pas au niveau de notre processus démocratique. Et quand on est militant il faut se battre autour des objectifs clairs, des enjeux et de l’environnement. Je suis convaincu que la lutte produira ses effets en Afrique centrale comme aujourd’hui en Afrique de l’Ouest où des camarades sont arrivés au pouvoir.

Niger Inter : Aujourd’hui avec la montée du populisme en Occident, ne craignez-vous pas une régression de ces valeurs de progrès que vous préconisez ?

Martin Ziguélé : Je reconnais que nous ne sommes pas très  heureux en tant que forces progressistes africaines de voir que partout  au sein de l’hémisphère occidental que les forces populistes prennent le dessus. Cela nous rappelle la situation allemande en 1936 ou le chômage en Europe qui avait favorisé la montée du populisme. Mais comparaison n’est pas raison. 1936 et 2017 ce n’est pas la même chose. Bien sûr qu’il y a eu Trump aux USA, bien que certains pays européens ont failli basculer dans le populisme c’est une raison pour les forces de gauche de ne pas dormir sous leurs lauriers et de trouver des réponses aux interrogations et préoccupations des populations qui sont tentées par les discours populistes.

Niger Inter : Avez un mot pour vos camarades socialistes ?

Martin Ziguélé : Je suis un militant. J’ai aujourd’hui 60 ans. J’ai été trois fois candidats aux élections présidentielles. La première fois je suis allé jusqu’au second tour. La deuxième et la 3ème fois j’ai échoué. Mais je continue de militer et à me battre comme un jeune de 20 ans parce que pour moi il n’y a rien qui dépasse la justice, la liberté et la solidarité. Et je sais que c’est le camp des progressistes qui a raison.  C’est pourquoi je demande aux camarades que chaque fois qu’ils tombent, chaque qu’ils trébuchent de chercher à comprendre les raisons de leur échec. C’est ainsi comme Sisyphe que nous allons nous relever.

Propos recueillis par Elh. Mahamadou Souleymane