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Le conte africain  qui appartient au genre narratif en prose  relatant  une fiction,  n’a été reconnu et admis par l’Occident qu’au début du 20ème  siècle notamment grâce à l’action culturelle des africanistes et d’écrivains français tels que Blaise Cendras et Raymond Queneau qui ont traduit certains contes africains et les ont fait connaître au public occidental. Leopold Sedar Senghor explique dans la préface aux « Nouveaux contes d’Amadou Koumba »,  qu’en Afrique «tout conte est l’expression imagée d’une vérité morale, à la fois connaissance du monde et leçon de vie sociale ».

Ainsi, dans la littérature orale où se côtoient dans la savane ou la forêt les hommes et les animaux d’Afrique, rien n’est gratuit, on ne fait pas de « l’art pour l’art» car cette littérature est un enseignement. Et,  en tant que parole, elle engage la société. Cette littérature orale ne connaît pas l’expression des sentiments égoïstes et individuels. Elle est le  porte parole de la pensée,  des valeurs collectives,  et  ce faisant,  remplit des fonctions didactiques, initiatiques et politiques.

Comment le traducteur parvient-il à rendre compte de la subtilité et de la complexité qui se cachent  derrière l’apparente transparence des contes?

Et partant, peut- il réellement retransmettre toute la richesse du conte africain sans dénaturer son rythme, sa poésie et son originalité?

L’univers du conte africain : structure et mode de fonctionnement du conte

Le conte est très souvent encadré par une formule d’entrée et une formule de sortie. Ces formules telles que «  ceci est un conte » et « le conte a parlé, il se tait » permettent de mettre dans l’ambiance du conte et l’installent  dans un monde imaginaire et fictif. Après la présentation des personnages vient le conte lui-même qui est composé  de discours et parfois de chants. La conclusion, elle, se divise en deux parties : une conclusion logique type « ils vécurent tous ensemble très heureux » et une conclusion morale type « la confiance ne se prête pas, elle se mérite »

La structure du conte africain n’est pas très éloignée du conte européen tel que la décrit Vladimir Propp. Pour lui, le conte se divise en trois  séquences,  une séquence étant « tout développement qui va d’un méfait ou d’un manque à sa réparation »

Les personnages du conte sont de toute sorte : humains, animaux, minéraux, végétaux et de tous milieux : rois paysans, commerçants. Comme dans les fables les animaux sont personnifiés et il n’est pas rare qu’un homme soit marié à une araignée ou qu’une femme ait pour fils un lièvre. Ces deux animaux étant les protagonistes d’une multitude de contes où ils symbolisent la ruse pour le lièvre et la méchanceté pour l’araignée.

Alors que les personnages dans les contes européens peuvent jouer plusieurs rôles (ce qui compte selon Propp c’est la fonction en elle-même et non comment ou par qui elle est effectuée),  les personnages  africains sont à eux seuls  fonctions et rôles. L’hyène par exemple est toujours gloutonne et malhonnête.

Quant aux circonstances d’énonciation, la littérature orale doit suivre quelques règles intangibles. Le moment le mieux adapté est le soir, à la tombée de la nuit généralement sur la place centrale du village(le mbongui au Congo Brazzaville).

Approche interculturelle du conte

Dans son ouvrage d’interprétation des contes  de fées, Marie Louise Von Frantz a défini les contes populaires comme les « créations poétiques du conteur populaire qui puise son inspiration à la source qui est celle de tous les poètes : l’inconscient collectif ».

La question qui se pose est celle des limites de cet inconscient collectif. Faut- il le rattacher à un milieu restreint, tel qu’un village, une ethnie, une région ou faut- il l’élargir aux limites du continent ou même du monde?

Ce qui est certain, c’est la ressemblance de certains thèmes en Afrique. En effet, en étudiant un corpus vaste de contes originaires d’Afrique de l’Ouest, d’Afrique centrale, de l’Est et du Maghreb, l’on constate la récurrence dans toutes les régions de structures identiques et de thèmes communs, le même conte ayant plusieurs versions.

L’on peut même parfois établir des rapprochements entre les contes africains et européens. En effet, la logique du récit est parfois la même  et l’on trouve des contes en miroir sur tous les continents.

Certains héros africains rappellent incontestablement les héros de Perrault  et d’Andersen (Cendrillon par exemple qui ressemble aux orphelines maltraitées par leur marâtre)

Sans vouloir parler d’un imaginaire et d’un sens du merveilleux universel, l’on constate qu’il n y a pas d’étanchéité  entre les cultures et qu’en cherchant les ressemblances comme les différences, il est possible d’établir un dialogue interculturel

Portée morale, sociologique et philosophique du conte africain

En Afrique comme ailleurs, le conte a surtout une fonction de divertissement, et de détente. Cependant il revendique aussi une fonction d’enseignement voire d’initiation.

     «Conte, conte, à raconter… seras-tu véridique?

 Pour les bambins qui s’amusent au clair de lune, la nuit,

 Mon conte est une histoire fantastique.

Quand les nuits de la saison froide s’étirent et s’allongent, à l’heure tardive où les fileuses sont lasses, mon récit est un conte agréable à écouter.

Pour les mentons velus et les talons rugueux,

C’est une histoire véridique qui instruit.

Ainsi, suis-je futile, utile, instructif… »

L’autre valeur essentielle est le respect des traditions, de l’histoire et du savoir des ancêtres. Ceux ci représentent en effet la Vérité et la Sagesse et ont droit au plus grand respect.

Ainsi, le conte en mettant en scène le quotidien, renseigne sur le milieu écologique, les habitudes, les structures, les croyances de la société africaine traditionnelle et moderne. Pour le grand maitre de la parole qu’était Amadou Hampaté Ba,  « le conte est un message d’hier raconté aujourd’hui pour demain. » D’où son  importance pour les ethnologues et les sociologues. C’est là qu’intervient le traducteur qui est de facto le vecteur de l’information socioculturelle puisqu’il permet d’accéder à la civilisation africaine et aux traditions de ses peuples.

Rôle et figure du traducteur de contes africains : qui traduit ?

Les visages du traducteur sont multiples. Les traducteurs des contes sont principalement les africains eux-mêmes. Ils collectent puis traduisent de leur langue natale, généralement vers la langue de leur ancienne colonie. Ainsi les traducteurs francophones vont-ils se  tourner traditionnellement vers le français, les lusophones vers le portugais et ainsi de suite.

Il sont généralement eux- même écrivains, c’est le cas des traducteurs les plus connus qui se situent parmi les conteurs modernes : Birago Diop écrivain sénégalais né au début du 20ème  siècle qui a écrit « Les contes d’Amadou Coumba » et  fait l’objet de nombreuses études, Hamadou Hampate Ba qui figure parmi les plus célèbres des écrivains africains ou encore d’Amos Tutuola, considéré comme le père fondateur du roman nigérian d’expression anglaise, auteur du conte fantastique « The Palm wine drinkard »  écrit en 1952 et  traduit de l’anglais vers le français par l’écrivain  Raymond Queneau un an  plus tard.

Du début du 20ème  siècle jusqu’aux Indépendances, un grand nombre de contes ont été recueillis et traduits par des instituteurs, des autochtones ou encore des fonctionnaires africains.

Il ne faut pas non plus négliger les traductions des africanistes tels que Blaise Cendras ou Maurice Delafosse. Ce dernier a en effet été le premier à sentir la valeur de la littérature orale africaine et à exprimer l’âme africaine. Senghor dira de lui « qu’il était le plus grand des africanistes ».

Tous ces traducteurs ont pour vocation de fixer l’héritage de la tradition orale menacée de disparition, ce qui nous mène à étudier leur vocation ainsi que l’enjeu de la traduction.

Motivation du traducteur

Il y a chez le traducteur, la volonté de sauvegarder et de développer la pensée africaine, toute la sagesse que renferment les contes. L’on retrouve  à la lecture des préfaces des traducteurs y compris les plus célèbres, la description nostalgique de leur enfance passée à écouter les contes du griot ou des grands parents lors des veillées et l’ambition de perpétuer le lien entre le passé et le présent.  Cette volonté se retrouve chez chacun d’eux qu’ils soient du Sénégal, du Niger ou du Soudan car se sont les mêmes contes à quelque variante près qui ont accompagné et forgé leur existence.

C’est ce souci de sauvegarde d’un héritage précieux qui anime par exemple Marc Koutekissa, auteur de « Contes et Légendes du Congo» publié en 2003 dans lequel il a traduit des contes dits en langue lari de la région du Pool au Congo Brazaville . Selon lui « la culture orale contribue à faire de chacun de nous un artisan conscient de l’histoire »

Sont également source de motivation la volonté de faire accéder aux jeunes générations  souvent urbanisées  à leur patrimoine culturel, de faire découvrir une culture propre à une aire géographique aux autres africains mais aussi au monde occidental. Le traducteur est donc véritablement le lien entre deux cultures, deux mondes différents et par la même la clé qui permet d’ouvrir de nouveaux horizons culturels et humains.

De la langue source à la langue cible

«Le conte est un art vivant que l’écriture tue».  En devenant un texte écrit, le conte perd en effet deux de ses qualités intrinsèques : l’improvisation et l’expression par le ton et le geste car l’écrit fige et fixe.  D’où l’importance de transposer avec subtilité une langue africaine vers la langue de traduction.

Ainsi, la traduction d’une image n’est pas toujours satisfaisante et ne rend pas nécessairement dans leur intégralité des connotations spécifiques à un milieu socioculturel précis. Le traducteur ou l’éditeur a souvent recours en pareil cas à des notes de bas de page. Dans un conte Soninké par exemple, le traducteur explique que celui qui a « un esprit de poule » est « quelqu’un de sot qui ne sait pas profiter de son expérience ».

Pour sans doute éviter cette difficulté, certains transcripteurs font l’économie de l’image, produisant une traduction trop simple, qui perd son charme et peut à la limite gêner la compréhension du conte. On peut se demander pourquoi, en parlant de « la femme qui fut fécondée», le transcripteur d’un conte de Djibouti a remplacé la traduction littérale «quand le poison du mal de grossesse pénétra dans son corps» par «quand cela se produisit», ce qui dénature complètement l’expression originelle et son sens.

Il existe souvent  un besoin d’explicitation à propos des noms propres. Il arrive que ceux-ci aient un sens, soit par rapport à la société dont ils émanent, soit par rapport à la symbolique de l’histoire. Certaines traductions passent bien vers la langue cible, en conservant la beauté poétique ou le pittoresque. Par exemple, les héros d’un conte de Madagascar  s’appellent «Fleur de silence» et « Dernier né sans pareil ». D’autres a contrario, passent mal en français. Ainsi,  dans un conte akan du Ghana, les prénoms « Dieu seul est roi » ou  « Demeurera avec Dieu »  sont des  expressions que le français a du mal à assimiler comme des noms propres.

Importance du type de traduction effectué

Devant cette hétérogénéité qui ne nous permet pas toujours de définir ce qui est original, il est indispensable que le traducteur de conte précise quel type de traduction il a effectué, si elle est plus ou moins fidèle au texte ou  si elle est  réécrite dans une langue aisée et coulante, ce qui  peut devenir une réinterprétation du conte.

De même, il est indispensable que toute traduction d’un conte de la tradition orale africaine reste fidèle non pas a la lettre,  en raison des dangers d’une traduction littérale, mais du moins à l’esprit du conte.

Ceci implique que le traducteur connaisse parfaitement l’une et l’autre langue, non seulement dans leur système linguistique, mais encore dans leur environnement socioculturel.

Au delà du simple divertissement, les contes africains ont démontré leur valeur pédagogique, littéraire et philosophique. lls ont également une valeur sociologique car ils renseignent sur les coutumes, les traditions et les comportements sociétaux actuels et passés des peuples africains.

C’est pourquoi leur connaissance, grâce aux traductions, contribue à renforcer les liens interculturels et encourage le dialogue entre les civilisations,  car  c’est en découvrant l’autre que l’on parvient à le connaître et par la même à respecter son altérité et son identité culturelle.

In fine, face à l’adversité et aux situations de  vulnérabilité que rencontre l’Afrique (dérèglement climatique, exode rural, épidémies, conflits, malaises sociaux etc.), les valeurs de paix et de résilience véhiculées par les traditions ancestrales du continent  peuvent représenter  l’essence même du  renouveau des idéaux panafricains portant sur l’unité du continent, la vitalité des échanges transculturels entre les peuples, la solidarité ainsi que l’essor socio-économique du Nord au Sud.

Les riches coutumes et traditions  incarnent l’or africain qui orne l’identité panafricaine et pare sa fierté et sa vitalité face aux défis de la modernité et de la globalisation qui tendent à uniformiser l’originalité des particularismes propres à chaque culture.

Par Degmo Ali Abdi

Chercheur et experte associée au Centre de réflexion « Imagine Africa » fondé par Boutros Boutros Ghali