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A l’occasion du centenaire de la naissance de Jean Rouch, les Ateliers Varan consacrent trois dimanches à l’ethno-cinéaste, pionnier du cinéma documentaire et inventeur du « cinéma de contact ». Le délégué permanent du Niger auprès de l’Unesco, Inoussa Ousseini, revient sur ce concept. Egalement président de l’Association des amis de Jean Rouch, ce cinéaste, sociologue et anthropologue a fait « toutes ses études sous l’influence directe de Jean Rouch ». L’ambassadeur égrène ses souvenirs avec son compagnon de route. Avant d’évoquer la 10e édition du Forum documentaire du film africain, en novembre prochain, à Niamey, qui sera consacrée à son maître et ami.

Inoussa Ousseini a 15 ans quand il rencontre Jean Rouch. Elève au lycée national de Niamey, il est responsable du ciné-club. A ce titre, il invite régulièrement l’ethno-cinéaste à présenter ses œuvres. En 1966, la projection du film Les Maîtres Fous (1955) suscite de vives réactions. Le documentaire donne à voir un rituel de la secte des Haoukas, des immigrés songhaïs de la banlieue d’Accra (Ghana) qui incarnent par la transe les figures de la colonisation : gouverneur, femme du capitaine, conducteur de locomotives. Une séance qui passe par le sacrifice d’animaux.

« Tout le monde, élèves comme adultes, accuse Rouch de donner une très mauvaise image de l’Afrique en présentant des hommes qui mangent du chien, à une époque où les Africains parlent de négritude et crient « I’m black, but I’m proud ». Et où la protection des animaux a le vent en poupe en Europe, commente Ousseini. Mais Rouch présente une réalité vivante, il ne la fabrique pas. Mon envie de faire du cinéma, et donner la répartie à Jean Rouch, date de cette époque ».

« La liberté, c’est d’avoir un pied dedans, un pied dehors »

Inoussa Ousseini intègre le département audiovisuel de l’Institut français d’Afrique noire (IFAN) de Niamey, dont Rouch est directeur scientifique. Il bénéficie de la formation d’un certain Serge Henry Moati, coopérant militaire. De Côte d’Ivoire, où il a réalisé Moi un Noir (1958), Jean Rouch « fait venir son acteur principal et coauteur du film,Oumarou Ganda, qui rejoint notre petit groupe pour s’initier au cinéma ». D’autres cinéastes nigériens seront des compagnons de Rouch :Moustapha Alassane, son aîné, et Djinguareye Maïga, tous « portés sur la fiction plutôt que sur le documentaire à caractère scientifique, ethnologique et sociologique ».

Arrivé en 1968 en France, Ousseini veut étudier le cinéma, qui n’est pas du tout valorisé en Afrique. Rouch lui conseille de faire des études supérieures pour entrer dans la fonction publique. « Parallèlement, fais du cinéma. La liberté, c’est d’avoir un pied dedans, un pied dehors ». Il passe son bac en 1970 à Orléans, puis s’inscrit, grâce à Jean Rouch, à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de Tours tout en suivant le séminaire du maître à la Cinémathèque française à Paris. Au département de sociologie, Jean Duvignaud, son autre maître, confie à l’étudiant l’unité de cinéma intitulée « la socioanalyse par le film ».

Inoussa Ousseini doit beaucoup au chercheur Jean Rouch, qui lui a fait partager « toutes les bonnes relations scientifiques, la fine crème de l’ethnologie et de la sociologie française ». C’est grâce à lui qu’il a connu Théodore Monod ou l’historien Jean Devisse. L’ethnologue Robert Jaulin, qui vient de publier La Paix blanche, lui dit un jour : « Puisque Rouch étudie les Africains comme des insectes, pourquoi n’étudierais-tu pas les Européens : fais de l’ethnologie sur les Français ». Inoussa réalise ainsi La Sangsue, un film critique sur la sexualité des Français, à un moment où Freud et la psychanalyse sont à la mode. Le jeune nigérien trouve « très destructeur » que la sexualité soit au centre des études en sciences humaines.

« Anassara Zima, le prêtre blanc »

Rentré au Niger, Ousseini est « auréolé d’une petite gloire ». Il a reçu le Grand prix du court-métrage au festival de Dinard pour son film de fin d’études, Paris, c’est joli(1974). Les nouvelles autorités militaires (Seyni Kountché vient de prendre le pouvoir par un coup d’Etat) lui confient la direction du département audiovisuel du CNRS de Niamey, créé par Rouch. Il veut prendre « le contrepied » en s’intéressant « à la préservation de l’identité culturelle et aux aspects profanes de la culture ». En même temps, Inoussa travaille avec Jean, qu’il accompagne dans ses missions à l’intérieur du Niger.

« Jean Rouch est un des plus grands spécialistes de l’histoire de la religion et de la magie songhaï », rappelle l’ambassadeur auprès de l’Unesco qui pense avoir davantage connu « le cinéaste que l’homme de sciences ». Il parle avec admiration de celui qui a notamment réalisé Initiation à la danse des possédés (1949). Il marque une pause. « Je peux dire que Jean Rouch m’a ouvert la porte de l’Afrique sacrée. Je ne suis pas sûr que les confréries m’aient accepté si je n’avais pas été ainsi introduit. Dans toute la région du fleuve Niger et jusqu’à Gao, Rouch était appelé Anassara Zima, le prêtre blanc, par les Songhaïs. »

« Conteur hors-pair »

En résumé : « Jean Rouch a dominé le cinéma ethnographique. Il l’a inventé. Et l’authenticité de ses travaux lui a été conférée justement par cette connaissance des populations qu’il étudiait. Avant de faire un film, il savait parfaitement le sens des manifestations qu’il devait filmer, ce qui lui permettait d’avoir cette aisance que personne n’avait eue avant lui. »

Inoussa Ousseini égrène les raisons, multiples, du succès des films de Jean Rouch. « D’abord, c’est un conteur hors pair, grand poète, grand écrivain. Sa voix est tellement suave et captivante qu’on peut regarder ses films les yeux fermés, soutenus par son commentaire. Mais on ne peut bien parler que des choses que l’on connaît. Et Rouch a une parfaite maîtrise de ses sujets ».

Prenons l’exemple de La Chasse aux lions à l’arc (1967). « Ce film, qui a eu un succès mondial, a été réalisé sur sept années successives, en fonction des événements, des saisons de chasse et des possibilités ouvertes pour filmer. Sept ans de recherche, de collecte d’images et de sons pour arriver enfin à monter ce film. Rouch l’a conçu comme un conte pour enfant. Et à sa projection, on a eu le sentiment qu’il avait été réalisé d’une seule traite. C’est cela la rigueur scientifique. »

Jean Rouch ne met pas en scène, il s’adapte à ce qu’il peut ramener. « Il ne va pas inventer. Il est immergé au sein de la population et des événements qu’il filme ! » Il dévoile des choses parfois intimes. Il regarde de très près la réalité qu’il capture, que d’aucuns n’ont peut-être pas envie d’entendre ou de voir propagée. « Oui, il s’impliquait alors que les autres les filmaient de loin, la simple photo sur l’Afrique. Non, il ne se cachait pas. Il se présentait devant les gens », souligne Ousseini qui sur ce point, est en phase avec Rouch. Il ne trouve pas sa démarche impudique. On insiste. N’est-ce pas un rapt, un vol, un viol ? « Un viol d’images, un viol de secrets des gens ? Vous savez, il y a eu des films sur la possession faits de manière beaucoup plus professionnelle, en 35 mm, qui n’ont eu pas le succès des films de Rouch. Je pense à celui d’un cinéaste français, Jean-Luc Mignon, sur le vaudou au Dahomey. Un film très osé, qui a laissé le sentiment d’une mise en scène filmée. »

Témoin de son temps, Ousseini évoque l’année 1966. Les films soviétiques étaient à la mode à la Cinémathèque française où Sergueï Eisenstein était le plus connu des cinéastes russes. Mais il y avait « un critique français qui faisait la promotion deDziga Vertov et sa théorie du Kino Glass, l’œil caméra, et qui disait aussi que Jean Rouch avait inventé le « cinéma de contact ». Il avait réussi à remplacer le regard des ethnologues par celui de la caméra, à laquelle il s’était identifié. C’est pourquoi, en regardant ses films, vous assistez tout simplement à une causerie, une plaisanterie ou une fête du village. »

« Une connotation très technique »

Ousseini rappelle que Jean Rouch fut le premier à filmer les Français dans leur vie quotidienne (Chronique d’un été, 1960), lors de l’enquête réalisée avec son ami Edgard Morin. « On voyait apparaître des gens ordinaires à l’écran qui parlaient de leur vie. L’équipe des Cahiers du cinéma, les Jean-Luc Godard, François Truffaut, Jacques Doniol-Valcroze, a appelé ça « cinéma vérité », « cinéma direct ». C’est ce qui a inspiré Jean-Luc Godard pour son premier film, Pierrot le fou (1965). Il a essayé de filmer à la manière de Jean Rouch en mettant les acteurs en situation de réalité. Ainsi est née la Nouvelle vague, qui a changé la perception du film en France. Ils filmaient plus librement, non plus dans l’arsenal des studios mais dans la rue. »

Le cinéma de contact de Jean Rouch a aussi « une connotation très technique. A l’époque, on filmait avec des objectifs de 50 mm, qui permettent « une vision de l’œil à l’écran » : à peu près la vue humaine, explique Ousseini. Pour une plus grande stabilité de l’image, parce qu’il portait sa caméra à l’épaule, Rouch filmait avec une focale courte de 28 mm, au plus près, sans trop changer les visages. Il en a fait une utilisation systématique. » Sa caméra ? Une 16 mm de chez Eclair, puis une Aaton : « Quand Eclair a été vendu aux Anglais, Rouch a incité un jeune ingénieur français, Jean-Pierre Beauviala, à développer à Grenoble sa propre marque de caméra, Aaton, qui a remplacé l’Eclair. »

« Sa vie a influencé mon comportement »

Ousseini revient sur les enseignements de maître Rouch. « Sa vie a influencé mon comportement, affirme-t-il. D’abord, par sa volonté de se faire valoir par le travail. Ensuite, parce qu’il allait vivre parmi les paysans, s’asseoir sur la même natte qu’eux, s’intégrer totalement. Nous autres Africains qui avaient fait des études, avions le sentiment d’être une élite, avec beaucoup de complexes. Et Rouch nous a décomplexés, avec sa simplicité, son humilité qui consiste à toujours dire « je ne sais pas »… Grâce à lui, j’ai pu être totalement intégré dans la population nigérienne (sic). »

Autre grand enseignement. « La formation du cinéma, qui consiste à résoudre les problèmes avec les moyens de l’environnement. Il nous l’a dit très tôt : « Si vous voulez gagner de l’argent, ne faites pas du cinéma, faites du commerce ». Il nous a appris à travailler sans moyen, à faire des films avec des bouts de ficelles, sans compter sur l’argent du Trésor nigérien. Nous avions un enthousiasme et le sentiment, tous, de travailler pour nous-mêmes. Quand nous travaillions pour l’Etat, nous ne calculions ni nos efforts ni notre énergie. »

Inoussa Ousseini est vice-président de la Fondation Jean Rouch dont il est membre fondateur. Et il préside l’Association des amis de Jean Rouch dédiée aux commémorations du Centenaire. Il évoque les condition tragiques qui ont entouré la création du Forum documentaire du film africain de Niamey dont la 10e édition, en novembre prochain, sera consacrée à Jean Rouch.

« Le Forum a été créée sous le coup de l’émotion pendant les funérailles », raconte-t-il. En 2004, c’est en se rendant à une rétrospective de son œuvre organisée par Inoussa Ousseini que Jean Rouch a trouvé la mort dans un accident de la route. « Une catastrophe », se souvient l’ami. Ainsi, Jean Rouch a été enterré au Niger qui lui a rendu un hommage national. « Le président Tandja Mamadou était à la levée de son corps, ce qui est exceptionnel, commente Ousseini. Et quand l’attaché militaire de l’ambassade de France a fait état de ses services, nous avons découvert, avec toute sa modestie, que le capitaine Rouch était héros de guerre. »

Jean Rouch, le père du cinéma africain ?

Inoussa poursuit avec fougue : « Nous voulons rendre hommage à Jean Rouch, qui est non seulement le père du cinéma nigérien, mais le père du cinéma africain. » Le «père» du cinéma africain ! Le mot est un fort. Il argumente. « Si ce n’est pas le cas, dites-moi qui ? Souleymane Cissé, non. Ousmane Sembene a commencé seulement en 1963. Les premières images d’Afrique francophone datent de 1927. » Cinéma colonial. « Oui. Et la première fois qu’on a vu des images d’Africains dans leur vie quotidienne, c’est Jean Rouch, dans le cadre du Cercle des explorateurs ». Ca ne s’invente pas ! « Partant, c’est lui qui a éveillé les Africains à l’image animée, suscité la vocation de beaucoup de jeunes et aidé les premiers étudiants en cinéma à Paris à faire leur premier film dans le cadre du Musée de l’Homme. C’est ainsi que Paulin Soumanou Vieira, avant l’indépendance, a fait Afrique sur scène, un film sur la vie des Africains en France.»

« Evidemment, les cinéastes africains ont eu l’impression que Jean Rouch leur volait une partie de leur patrimoine, qu’il ne lui appartenait pas de parler de l’Afrique, poursuit-il. Mais par un système de provocation, de réaction, Rouch, indirectement et directement, a poussé les Africains à parler d’eux-mêmes et de leur société. Il a mis le pied à l’étrier de beaucoup de cinéastes africains. Et de chacun des cinéastes nigériens. »

Préserver la mémoire de Jean Rouch, à Niamey, ce sera aussi faire entendre la mémoire du cinéma nigérien à la jeune génération. Inoussa Ousseini se dit fier d’avoir formé les Sani Magori (Pour le meilleur et pour l’oignon) et Aïsha Maki (L’Arbre sans fruit). Sans oublier Malam Saguirou, de Zinder (La Robe du temps). Surtout, il est très fier qu’ils aient « compris l’importance de l’authenticitéIls me rappellent ma jeunesse. Quand le professeur Boubou Hama parlait de nous, il disait « les petits bandits de Niamey ». Et ce n’était personne que nous autres, qui faisions du théâtre et du cinéma pour fustiger les mauvais comportements des hommes de pouvoir. »

René Vauthier contre Jean Rouch ?

Certains cinéastes africains opposent toujours aujourd’hui Jean Rouch à René Vauthier, qui a affiché haut et fort sa position anticolonialiste. Son cinéma militant colle lui aussi avec le cinéma vérité, caméra au poing. Mais les deux cinéastes français ont des regards différents, une autre vision de l’histoire des années 1950 et 1960, celles des accessions aux Indépendances. 

RFI : N’était-il pas normal que le cinéma soit traversé à cette époque par tous les courants ?

Inoussa Ousseini : René Vauthier a été un parrain pour moi. C’est grâce à lui que j’ai pu avoir le grand prix du festival de Dinard en 1974. C’est un cinéaste breton, un cinéaste militant qui, très jeune, a choisi de lutter contre le capitalisme et l’impérialisme français en Afrique. C’est un grand monsieur, un homme de conviction. Avoir 20 ans dans les Aurès a bouleversé le monde entier. C’est un film pour la cause algérienne qui a été interdit pendant vingt ans en France. Nous autres, avons appris à la Cinémathèque française qu’il y a plusieurs courants. La liberté, c’est que chacun puisse s’exprimer. C’est ça le cinéma, c’est ça la démocratie. Mais il n’est pas question que des révolutionnaires français viennent faire leur révolution en Afrique. Quand même ! Et si des Africains ont envie de parler de la révolution en Afrique, c’est à eux de prendre la caméra. Lorsque les mouvements de libération ont décidé de libérer leurs pays, ils ont bénéficié de la solidarité internationale. Jamais l’Angola n’aurait été indépendant s’il n’avait pas eu l’appui de Cuba, mais ce sont les Angolais qui ont pris les armes.

Jean Rouch transmet quelque chose sur le fond, sur l’âme, et sa sensibilité traverse le temps. L’acception qu’il a impulsée d’un continent à l’autre n’est pas arrivée jusqu’à certaines personnes, qui ont du mal à voir l’Afrique comme il la voyait… En cela, son approche n’était-elle pas novatrice ?

Rouch a choisi de parler en toute liberté et avec honnêteté, je peux le démontrer, d’une Afrique qu’on dirait tranquille. Les intellectuels voudraient qu’on ne parle que de révolution, de dénonciation des dictatures africaines. Mais cette Afrique tranquille des paysans et des éleveurs, elle existe, et c’est la grande majorité de la population. Thierry Michel, un très grand cinéaste belge, a présenté à l’Unesco Katanga Business. Il est aussi l’auteur de Mobutu, roi du Zaïre. En même temps, il a tourné plus de 60 films sur la culture du Zaïre. Tout est question de choix. Il y a des révolutionnaires, il y a des hommes ordinaires, il y a des travailleurs… C’est ça la vie. Regardez la construction de la France, à 80 %, c’est l’œuvre des ingénieurs et des ouvriers. Qui parle d’eux, qui les connaît ? Personne. Mais on parle tous les jours des hommes politiques. Une société, c’est ça. Quant au rôle d’ambassadeur de l’Unesco, n’est-ce pas d’agiter des idées ? En tout cas, c’est toujours productif.

Centenaire Jean Rouch 2017

Dimanches de Varan

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