« La dignité de la société civile n’est pas d’être pour ou contre le pouvoir mais de jouer un rôle de contre-pouvoir c’est-à-dire un rôle de veille démocratique, de veille constitutionnelle », déclare Pr HAMIDOU TALIBI Moussa

Les travaux de la 60ème Session de la Commission  Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples ouverte lundi dernier, se déroulent normalement à Niamey. A cette occasion, Le Républicain a interrogé Pr HAMIDOU TALIBI MOUSSA auteur de  ‘’PERSPECTIVES AFRICAINES D’UN NOUVEL HUMANISME’’ sur la pratique politique en Afrique. Il brosse une sorte d’état des lieux des acquis démocratiques en Afrique tout indiquant les défis et perspectives pour l’Afrique. HAMIDOU TALIBI Moussa est spécialiste en éthique et en philosophie morale et politique. Il est également rapporteur général de la Commission Nationale des droits de l’homme (CNDDH) du Niger.

Le Républicain : Quelle est votre lecture de la pratique politique en Afrique où malgré le contexte démocratique ambiant, l’instrumentalisation de l’homme par l’homme demeure ?

 

HAMIDOU TALIBI Moussa : Je dois dire que depuis que le vent de la démocratisation a soufflé en Afrique autour des années 90, on peut parler d’acquis et de défis à relever. D’un point de vue du cadre juridique, la plupart des pays africains sont arrivés à élaborer des constitutions de type républicain et démocratique. Dans beaucoup de pays également nous avons des institutions démocratiques qui fonctionnent assez bien, de manière, je dirais, régulière. Au plan de l’action publique au sein de l’espace public, nous avons une société civile de plus en structurée, de plus en plus spécialisée dans des thématiques bien précises. Si on prend le cas du Niger, nous avons des structures de la société civile spécialisées sur les questions de la gouvernance, d’autres sur les industries extractives, etc. Ce sont là des acquis importants irréversibles. Mais il reste encore beaucoup de défis à relever notamment sur le plan de la gouvernance en tant que telle et, corrélativement, sur le plan du comportement des acteurs politiques, disons de manière générale, des acteurs publics. A ce niveau nous avons énormément de problèmes : le rapport à l’Etat n’est pas un rapport rationnel. Il n’y a pas de rationalité dans notre rapport à l’Etat. On n’a pas le sens de l’Etat, on n’a pas le sens de l’intérêt général. Ce qui est le plus souvent constaté sur le terrain politique c’est le clanisme, le clientélisme, la corruption, le comportement sentimental et bien d’autres considérations négatives qui malheureusement, pervertissent le jeu démocratique. Sans compter que la volonté de mettre sous coupe réglée les libertés publiques est toujours présente. Or, il n’y a pas de démocratie véritable sans vitalité politique qui se nourrit de débats contradictoires. La démocratie doit être la gouvernance du peuple par les médiations de ces débats-là. Et la gouvernance du peuple suppose le respect des règles qu’on s’est prescrites soi-même. Au niveau des classes politiques ici au Niger comme dans les autres pays africains, nous ne sentons pas de vrais débats politiques qui portent sur des grandes questions de développement. C’est toujours des guéguerres politiques, c’est plutôt des positionnements politiques qui conduisent à des conflits, des crises récurrentes. Du point de vue également de la société civile qui normalement a pour rôle d’être un contre-pouvoir, malgré son dynamisme, malgré le fait qu’elle se spécialise dans beaucoup de domaines, en ce qui concerne précisément le Niger, depuis la 5ème République on a senti un hiatus entre le rôle véritable de la société civile et ce qu’on constate sur le terrain : aujourd’hui, il est très facile de desceller au sein de la société civile ceux qui sont proches du pouvoir et ceux qui sont proches de l’opposition. Or la dignité de la société civile n’est pas d’être pour ou contre le pouvoir mais de jouer un rôle de contre-pouvoir c’est-à-dire un rôle de veille démocratique, de veille constitutionnelle. Elle est l’instance qui rappelle les promesses électoralistes, qui porte la voix du peuple, le peuple qui est clivé dans les différentes composantes de la société. Du point de vue des medias, beaucoup n’ont pas compris que prendre une plume ou un micro est une responsabilité énorme. Car comme le dit le philosophe Kant, l’usage public de la raison est un usage qu’on fait à l’intention du public, tout ce que nous devons dire doit être soigneusement formulé pour qu’avance la lumière, pour qu’avance la société. On ne parle ou n’écrit pas pour faire du mal. Nous avons à ce niveau un problème où la volonté de nuire prend très souvent le pas sur la volonté de bien faire. Il y a donc un défi à relever au niveau de la presse car autant nous avons une pluralité en son sein, autant il est nécessaire que le pluralisme médiatique s’exprime notamment comme opinion plurielle capable de faire avancer le pays. De mon point de vue ce sont ces défis, entre autres, qu’il faut relever en matière politique en Afrique.

Le Républicain : Vous êtes l’auteur de ‘’PERSPECTIVES AFRICAINES D’UN NOUVEL HUMANISME’’, est-ce le constat de l’échec de l’Etat africain sous l’emprise de la démocratie libérale qui vous amené à produire un tel ouvrage ?

HAMIDOU TALIBI Moussa : Perspectives africaines d’un nouvel humanisme ne porte pas sur l’Afrique et ne porte pas non plus sur la politique africaine. Celle-ci n’occupe qu’une section du livre. Il s’agit plutôt, d’une contribution d’un chercheur africain au débat mondial sur la crise des valeurs, sur la violence, sur la nécessité de rompre le charme de la rationalité occidentale ; de la nécessité de voir que jusqu’à présent la mondialisation s’est effectuée selon une logique de développement occidental, ce qu’on appelle le logos occidental qui s’est développé comme rationalité et cette rationalité s’est exprimée au niveau technique, politique et moral. Du point de vue technique elle a doté l’humanité de cette capacité de maîtriser la nature, de satisfaire les besoins humains fondamentaux alors que de l’autre côté cette même rationalité s’est transformée en instrumentalisation de cette même humanité qu’elle est censée servir. C’est dire qu’au fur et à mesure que se développe cette rationalité on observe le recul des valeurs ; et ce recul s’explique par le fait que le positivisme qui est le mode de fonctionnement et de développement de cette rationalité capitalisme écarte tout ce qui peut constituer un sens du monde, tout ce qui peut constituer des valeurs humaines solidaires. On écarte les valeurs sociales, les valeurs religieuses. Et de plus en plus pour la rentabilité économique, pour l’activité capitaliste on considère que tout ce qui n’est pas réductible à l’équation mathématique n’est pas intéressant. Or en écartant tous ces aspects existentiels qui constituent d’une certaine manière la vie même de l’humanité, la mondialisation se développe de façon unilatérale en délaissant un certain nombre de valeurs humanistes. Donc le but de l’ouvrage fondamentalement est de dire que la logique dans laquelle nous nous sommes inscrits, nous amène à constater que nous sommes dans un vide de valeurs. Si nous sommes dans un vide de valeurs cela signifie qu’il n’y a que la logique occidentale qui fonctionne et qui phagocyte les autres manières d’être et d’exister. Les autres pôles vivent encore avec d’autres types de valeur susceptibles d’influencer le jeu mondial. Je parle, entre autres, des pôles oriental, asiatique et africain où le sens de l’humain est une réalité car l’homme est au centre dans ces sociétés indienne, chinoise, africaine, musulmane … Nous voulons à travers la convergence des rationalités que l’homme et le monde soient ramenés au centre de nos préoccupations, plutôt qu’on soit toujours entraîné par le calcul, la rationalité stratégique et téléologique. Donc le but de l’ouvrage est d’informer et de sensibiliser sur la nécessité de replacer l’homme et le monde au centre des choses, plutôt qu’ils soient toujours instrumentalisés au profit du développement capitaliste. Donc le but de l’ouvrage est d’informer sur la nécessité de revenir à une pensée de l’humanisme soucieuse de l’environnement.

Le Républicain : Votre ouvrage est-ce un appel au retour aux sources ?

 

HAMIDOU TALIBI Moussa : Je demande non pas un retour dogmatique aux sources mais un retour réflexif et discursif aux sources au sens de Heidegger lorsqu’il dit que nous avons mis en avant l’étant, c’est à dire le sujet conquérant du monde, en oubliant l’Etre, c’est-à-dire le monde. Donc ce que je demande c’est de revenir aux civilisations anciennes pour voir comment elles ont conçu le monde et quelles sont les valeurs qui sont les leurs qui peuvent encore servir le monde. Je parle d’un retour critique, discursif à ces valeurs que le positivisme nous conduit à rejeter. Il s’agit de les travailler pour y desceller la rationalité inhérente à toutes les civilisations. Aujourd’hui quand je prends l’islam malgré les préjugés, il apparaît comme une civilisation qui a quelque chose à proposer au monde. Vous avez aujourd’hui des érudits musulmans au-delà de l’interprétation du coran qui peuvent vous tenir un discours rationnel qui met en exergue le fait que cette religion est un système complet. L’islam se constitue comme rationalité, mais à condition d’éviter les extrêmes et le manichéisme qu’on constate chez certains prêcheurs. Il faudrait donc conjurer la divergence des rationalités dans le monde et travailler ensemble pour que cela se transforme en convergence. Il faudrait que ce que Huntington a appelé ‘’choc des civilisations’’ se transforme en convergence des civilisations. Je suis contre l’enfermement, car j’estime que par le dialogue interculturel, il y a un travail à fournir pour aboutir à cette convergence des rationalités. En fait le but de l’ouvrage c’est de dire que l’histoire n’est pas en panne, nous n’avons pas épuisé toutes les rationalités. Il y a bien d’autres rationalités à explorer. Je nous engage dans ce que Hountondji appelle le combat de sens du monde, en explorant d’autres pistes négligées, d’autres occasions perdues du dialogue des civilisations, de leur convergence. Je me rends compte qu’avec Abdoulaye Elimane Kane, nous sommes deux à porter cette nouvelle espérance philosophique.

Le Républicain : On parle de Renaissance culturelle au Niger. Quelles est votre opinion à ce sujet ?

 

HAMIDOU TALIBI Moussa : la renaissance culturelle est une initiative politique, l’expression d’une volonté politique d’un homme d’Etat. La balle est lancée aujourd’hui dans le camp des intellectuels, des universitaires et des hommes de culture. Il s’agit pour le ministère en charge de la renaissance culturelle de faire en sorte que chaque nigérien s’approprie cette initiative ; et pour que cela soit, il faudrait faire en sorte qu’il y ait des projets dans lesquels chacun dans sa sphère de compétence pourrait apporter sa pierre à l’édifice. A mon sens il ne s’agit pas d’intégrer simplement individuellement des gens en ignorant les structures auxquelles ils appartiennent. Par exemple, nous avons aujourd’hui des structures de recherches, des institutions dédiées à la culture ; il faudra impliquer tout le monde dans le cadre de cette renaissance culturelle. De mon point de vue, elle doit être étendue et appropriée par l’ensemble des citoyens sans clivage politique, sans discrimination non plus. Tous ceux qui peuvent apporter leurs contributions doivent être impliqués, parce qu’au finish nous attendons de cette renaissance culturelle un changement de mentalités ou de comportement. Le nigérien nouveau qu’on voudrait suppose des valeurs et ces valeurs là il faudrait qu’on les conçoive ensemble.

Réalisée par Elh. Mahamadou Souleymane 

(Le Républicain N°2128 du 11 Mai 2017)