« Il y a certainement d’autres domaines où on peut faire des reproches au régime actuel, mais certainement pas dans le domaine de l’ouverture d’esprit et de la liberté de la presse »

Il a fait des études classiques de philosophie et de sciences de la communication à la Sorbonne en France. De retour au Niger, il a été affecté au ministère de la Culture, avant d’être mis à la disposition du secrétariat d’Etat à la Communication. C’est ainsi qu’il commence à travailler comme simple journaliste. Mais à force de travailler, il gravit vite les échelons : Rédacteur en chef, Directeur adjoint de la publication… Il interrompt momentanément ses activités de journaliste pour aller se spécialiser en Science politique, notamment en Relations Internationales au Canada. De retour au Niger, il rejoint toujours la presse publique. Mais très vite, il se rend compte que le métier de journaliste n’est pas vraiment compatible avec le statut de fonctionnaire. Il opte alors pour un départ volontaire (PAIPCE), pour créer, en 1990, HASKE, le tout premier journal privé du Niger. Lui, c’est Ibrahim Cheikh Diop, plus connu sous le sobriquet de Ibricheikh. MUTATIONS l’a rencontré dans le cadre de la célébration de la journée mondiale de la liberté de la presse le mardi 3 mai dernier. Entretien.

MUTATIONS : Vous êtes le tout premier à lancer un journal privé au Niger, en 1990,  HASKE, en 1990. Si on demandait de faire un état des lieux de la presse au Niger des années 90 à ce jour, lequel serait-il ?

IBRICHEIKH : Ce que je peux dire, c’est qu’avec le recul, je me rends compte qu’à l’époque, nous étions déjà intrépides. Parce que ce désir d’écrire une presse indépendante était certes favorisé par le contexte, mais en réalité les autorités nigériennes n’étaient pas prêtes à accepter l’idée d’une presse indépendante, une presse libre. Parce que nous sortions quand même d’un régime de parti unique et d’une dictature militaire. Certes, il y a eu aussi la conférence nationale, mais il ne faut pas oublier que c’était la conférence nationale la plus longue en Afrique et elle a failli déraper à plusieurs reprises. Avec le recul toujours, je me rends compte que moi-même j’ai pris beaucoup de risques avec HASKE et à un certain moment j’ai été obligé de m’exiler pour faire le journal à partir d’un pays voisin, parce que ma sécurité était vraiment menacée, surtout avec les événements de la troupe sous la première transition post conférence nationale. Il y a aussi le fait que l’ancien parti Etat qui a été acculé pendant la conférence nationale, commençait à reprendre du pois de la bête…

Pour revenir à votre question, je dirai que HASKE a été là au bon moment et bon endroit, il y’avait un vent de démocratisation, parti du sommet de la Baule, qui soufflait sur toute l’Afrique francophone. Un moment donné, HASKE tirait jusqu’à 15.000 exemplaires, c’est-à-dire plus que le nombre total de tirage de toute la presse aujourd’hui. Les gens étaient très politisés et s’intéressaient beaucoup à la presse. Et donc, en termes d’état des lieux, je trouve que pour celui qui a vécu dans les années 90, le constat qui se dégage tout de suite est celui d’une nette régression. Et ce qui est curieux, c’est que cette régression ne vient pas forcément des autorités politiques, mais plutôt des journalistes eux-mêmes. Ce qui fait que, au lieu que la situation s’améliore au niveau de la qualité même des journalistes, on assiste à une détérioration du climat, parce que c’est un métier qui est laissé ouvert à tout le monde. C’est comme ça que tous les opportunistes qui voulaient se faire de l’argent rapide et facile se sont engouffrés. Et vous avez à côté, tous ces mercenaires qui étaient là, à la solde de groupes partisans. Le débat était biaisé dès lors et on ne parlait plus de débat démocratique, on parlait plutôt de groupes qui défendaient tel ou tel groupe. La situation s’est perpétuée et ça continue aujourd’hui, avec des journaux extrêmement partisans et virulents, qui, de la première à la dernière ligne sont des commentaires politiques. Toutes les rubriques traditionnelles de la presse, c’est-à-dire les faits de société, les enquêtes, l’économie, la culture…qui à défaut d’améliorer la connaissance des populations, permettaient au moins de montrer que leur préoccupation a été prise en compte par la presse, tout cela a disparu au fil des temps des colonnes des journaux. Ces rubriques sont devenues accessoires tout simplement parce qu’elles ne font pas vendre les journaux. C’est proprement une régression à mon sens.

L’autre aspect qu’il faut déplorer, c’est que les différents dirigeants qui se sont succédé à la tête du pays n’ont pas joué franc jeu non plus, parce que ce sont eux qui financent les journaux. Une telle attitude est d’autant plus déplorable lorsqu’elle vient de dirigeants démocratiquement élus. Tous les dirigeants ont eu à financer des journaux à un moment ou à un autre, partis au pouvoir comme ceux de l’opposition. C’est peut être normal, parce que dans tout phénomène social, il y a une phase de maturation, des soubresauts et des tentatives de recul, mais je pense que nous sommes dans une étape charnière qui peut annoncer très rapidement des changements très positifs dans le domaine de la presse.

En termes de textes, le Niger a fait d’énormes progrès, avec l’ordonnance No 2010-35 du 04 juin 2010 portant régime de la liberté de presse d’une part et de l’autre, la signature par le président Issoufou Mahamadou de la déclaration de la montagne de la table. Quelle lecture faites-vous de ces initiatives en matière de promotion de la liberté de la presse et la situation sur le terrain caractérisée par des interpellations, des garde à vue, voire des emprisonnements ?

Je pense très sincèrement que les autorités nigériennes ont respecté leur deal. Je sais qu’il eu un cas déplorable qui s’est produit récemment au Niger et qui a beaucoup défrayé la chronique. Je sais aussi qu’il y a eu ces dérapages de la police sur des journalistes qui ont eu lieu lors des derniers événements entre les forces de l’ordre et les étudiants. Ca, c’est vraiment déplorable et c’est le signe à mon avis que les forces de défense et de sécurité ont réellement besoin d’être formés davantage. Et là, le président de la République a été le premier à faire lui-même une sorte de mea culpa, suite à ces événements, ce qui n’arrive pas souvent dans les pouvoirs répressifs où quand on réprime on ne fait pas de mea culpa. Dans le cas du Niger, le Président Issoufou a été humble, il a accepté les conditions qui auraient été inacceptables dans d’autres pays. Pour contenter ses concitoyens, il est allé jusqu’à remanier son gouvernement. C’est du jamais vu en Afrique. Alors, ce sont là des concessions de taille qui expriment un grand désir d’ouverture. Et c’est faire preuve d’honnêteté que de le lui reconnaître. Il y a certainement d’autres domaines où on peut faire des reproches au régime actuel, mais certainement pas dans le domaine de l’ouverture d’esprit et de la liberté de la presse.

D’aucuns expliquent certains dérapages de la part des journalistes par l’environnement très difficile, notamment l’absence d’une convention collective et d’une loi sur la liberté par exemple…Partagez-vous cette opinion ?

C’est vrai, les journalistes ne sont pas des surhommes, ils ont des familles et des situations extrêmement difficiles à gérer. Mais, ce problème des textes est un problème général au Niger. Il y a un laxisme incroyable de nos services qui font qu’il y a des choses qui auraient pu se régler depuis longtemps, mais qui traînent. Je ne pense pas qu’il y ait une espèce de complot dans ce sens là, pour dire qu’il faut retarder ceci ou cela, sinon il y aurait ceci ou cela. Je pense que c’est tout simplement le laxisme de l’administration nigérienne. Je ne pense pas que c’est une intention de refuser d’améliorer la situation des journalistes au Niger. C’est vrai que nos journalistes vivent une situation de dénuement, accentuée par le fait qu’il y a des réflexes ataviques qui sont là…je ne dis pas ça parce que j’ai un journal aujourd’hui qui a mis l’accent sur la diffusion. Quand je sors  La NATION, je suis diffusé sur toute l’étendue du territoire et ce, en vingt quatre heures. Actuellement je cherche à être diffusé dans toutes les communes du Niger, au-delà des régions. Et vous croyez que pour autant les gens vont faire de mon journal un support pour les annonceurs ? Non, ils vont continuer à faire leurs annonces dans le Sahel parce qu’ils ont appris à le faire et ils vont continuer à le faire. L’idée de la presse privée, de service privé  n’est pas encore entrée dans la culture nigérienne et cela nous cause énormément de désagréments au niveau de notre développement. C’est un état d’esprit général et donc c’est un changement radical de comportement qu’il faut impulser, et cela ne peut provenir que des autorités. Tout est confié à l’Etat et quand les choses ne passent pas par l’Etat, alors tout le monde est perdu. C’est devenu un réflexe conditionné et donc il y a quelque chose à voir à ce niveau là, car même nos cadres ne sont pas formés à travailler avec quelque chose d’autre que l’Etat. Il y a une grosse responsabilité des dirigeants actuels à mener un autre état d’esprit, une autre conception du développement. Je pense que cela participe de la conception globale du développement dans notre pays.

Revenons sur vos débuts dans la presse. Vous avez démarré votre carrière dans les années 70- 80 dans la presse gouvernementale, comme on disait à l’époque. Quels sont les meilleurs souvenirs que vous gardez de ces moments ?

C’est presque avec regret que je reconnais que cette période, qui était quand même un régime militaire et figurez-vous que ce régime était dirigé par un certain Général Seyni Kountché. Il dirigeait le Niger d’une main de fer, parce que Kountché était, sauf un démocrate. Mais en même temps, ce monsieur avait des intuitions incroyables. C’est le premier qui m’a fait penser à la presse privée, parce qu’à un moment donné, il a voulu qu’on fasse un journal qui ne soit pas un journal où ne parlait que des activités des autorités de l’époque. C’est d’ailleurs comme ça qu’est venue l’idée de créer Sahel Dimanche. Et c’est moi qui ai créé Sahel Dimanche. Parce que, un jour Kountché m’a appelé directement sur ma ligne directe du bureau. Je me rappelle que quand j’ai décroché, il a dit : « C’est le président ». Et moi j’ai rétorqué « quel Président ? ». Il y a eu un moment de silence et il a répondu : « C’est le Président Kountché ». Et là, tout de suite j’ai sursauté et répondu : « Mes respects Monsieur le Président ». Et il a dit : « Ecoute Ibricheik, je suis fatigué de voir mes activités dans la presse, je ne veux plus voir mes activités dans les journaux, je veux qu’on parle des activités des nigériens, des problèmes réels que vivent les nigériens… ». C’est comme ça que j’ai créé Sahel Dimanche et je vous renvoie aux premiers numéros d journal : c’étaient des reportages, des faits de sociétés des grands dossiers d’enquête…Malheureusement par la suite j’ai eu des successeurs qui n’avaient pas le même souci et c’est devenu le Sahel Dimanche que vous connaissez aujourd’hui, qui est pratiquement une revue d’annonces avec quelques faits politiques. C’est vraiment dommage parce que, à un moment donné, Koutché était obligé d’aller financer des reportages sur le Niger jusqu’à l’extérieur du pays. C’est pour vous dire que Kountché avait vraiment de la vision.

Permettez-moi, avant de continuer, de d’apporter une précision, quand on dit que HASKE a été le premier journal indépendant, c’est non, mais premier journal privé, c’est vrai, parce qu’à l’époque il y avait un autre journal appelé l’Opérateur Economique, qui était un journal indépendant, que j’animais avec mon ami Inoussa Ousseini, qui est devenu par la suite ministre de la Culture. L’Opérateur Economique était un journal indépendant d’informations économique et je me rappelle qu’on tirait jusqu’à 3 000 exemplaires. Ce journal n’a pas fait long feu parce que les gens avaient du mal à accepter que des fonctionnaires travaillent dans des organes privés. Ca a déclenché le courroux de mes patrons qui m’on rappelé à l’ordre. C’est comme ça que de l’ONEP, on m’a envoyé à l’IFTIC comme enseignant, parce que mes patrons avaient du mal à comprendre qu’un fonctionnaire travaille dans un organe privé. Pourtant, je le dis et le maintiens aujourd’hui encore, pour moi, un journaliste a la possibilité de travailler dans plusieurs organes à la fois. C’est comme ça que ca se passe dans tous les pays du monde. Pourquoi pas au Niger ?

Quelles sont à présent les difficultés majeures que vous aviez dû surmonter en tant que  Directeur de Publication de HASKE, dans les années 90 ?

Je vais vous faire une anecdote. Un jour,  j’étais à Cotonou où ma rédaction avait élu domicile dans les locaux de La Gazette du Golfe, qui était le premier journal indépendant du Bénin. Alors, il y a eu deux individus, l’air vraiment patibulaire, de vraies armoires à glace, qui y ont fait irruption et ont demandé à voir Monsieur Diop. Alors le Directeur de La Gazette, très inquiet, leur a demandé ce qu’ils voulaient à Diop et ils ont répondu qu’ils étaient du service des renseignements de la présidence du Bénin et que c’était le président de la République de l’époque Nicéphore Soglo qui les a envoyés pour me dissuader de rentrer au Niger, parce qui sinon, selon les renseignements des services français, j’avais toutes les chances de me retrouver directement à la prison de Dao Timi. Naturellement, j’ai défait ma valise et je suis resté à Cotonou pendant plusieurs mois, d’où j’envoyais mon journal à Niamey. Donc, rétrospectivement, je pense que nous avions pris beaucoup de risques. J’ai encore en mémoire cette période où les militants de l’Union des syndicats des travailleurs du Niger (USTN), montait toujours la garde à la porte de mon bureau. Ils se relayaient vingt quatre heures sur vingt quatre, au cas où les forces de l’ordre venaient nous arrêter. C’est pour vous dire que ça n’a pas été si facile d’en arriver là. Donc, véritablement, la liberté de la presse au Niger a été une conquête. Je ne dis pas que j’étais seul, parce que tout juste après la conférence nationale et même pendant, d’autres confrères sont venus me rejoindre. Et quand on a fait le nombre, ce n’était plus possible d’arrêter le processus, surtout avec l’avènement du multipartisme Aujourd’hui, il y a une liberté de ton, une liberté d’expression. Mais malheureusement les journalistes ne tiennent pas compte de ça pour parler de sujets importants dans leurs organes, des sujets qui préoccupent vraiment les nigériens. Et ça, c’est mon plus grand regret.

Aujourd’hui (mardi 3 mai 2017), c’est la journée mondiale de la liberté de presse. A cette occasion, si on demandait de lancer un appel aux jeunes journalistes, lequel serait-il ?

Vous savez, moi je suis de ceux qui pensent, comme le philosophe Gaston Bachelard, que « les savants ne sont utiles que pendant la première moitié de leur vie, parce que pendant la seconde moitié, ils répètent ce qu’ils ont déjà trouvé dans la première moitié de leur vie ». Autrement dit, on devient rapidement un « Has Been », comme disent les américains, c’est-à-dire , « Il a été ». Et j’évite de tomber dans le syndrome du Has Been, en m’attachant les services de gens plus jeunes que moi. La sociologue américaine Margaret Mill l’a déjà dit, la jeunesse est porteuse de nouvelles valeurs, par conséquent, il faut être à leur écoute. Je pense que des gens de ma génération doivent progressivement céder la place à des gens plus jeunes, qui ont de nouvelles idées. C’est pour cela que je m’attache toujours les services des jeunes, parce que je suis à la recherche de nouvelles idées, parce que moi je suis conditionné par une certaine époque, par un certain nombre de pratiques, qui font que je n’ai pas le recul suffisant pour me dépasser moi-même. Je pense qu’il faut être à l’écoute de cette jeunesse là. C’est la seule manière de progresser. Il faut ouvrir la presse à des jeunes gens qui sont motivés. Vous n’êtes pas sans savoir qu’il y a toute une génération de journalistes qui sont passés par toute une période de gangrène, de mauvais comportements, de mauvaises pratiques…J’ai du mal à croire qu’on puisse renaître de ses cendres après avoir succombé à un certain nombre de pratiques, hélas. Malheureusement, il y a de moins en moins de jeunes qui sont tentés par le métier, mais ceux qui sont tentés et passionnés, il faut leur faire confiance, les appuyer, les amener à mener une nouvelle pratique journalistique au Niger. Je demande aussi aux jeunes de ne pas avoir peur, parce que le journalisme est un métier passionnant et noble. Ce qu’il faut aussi garder en tête, c’est que le journalisme ne nourrit vraiment son homme. Mais si peut-être demain vous devenez un grand écrivain, oui.

Vous avez exercé le métier de journaliste sous différents régimes. De Seyni Kountché à Mahamadou Issoufou, en passant par Mahamane Ousmane, Ibrahim Baré Mainassara, Tandja Mamadou, sans compter les différentes transitions. Si on vous demandait de faire une comparaison de tous ces régimes, en termes de respect et de promotion de la liberté de presse et d’opinion, que diriez-vous ?

Je vous parle sincèrement, Seyni kountché aurait pu être un grand visionnaire s’il avait la culture nécessaire, mais il était quand même militaire. Et je vous ai déjà qu’il avait déjà  l’intuition de la presse privée et c’était lui-même qui m’avait aiguillonné dans ce sens là. Mais, je ne crois pas que parmi tous ces chefs d’Etat qui se sont succédé, qu’il y ait eu une période plus propice pour l’éclosion du journalisme que le régime actuel. Je le dis sans aucune gêne et je l’ai répété dans beaucoup de forums à travers le monde. Aujourd’hui, les nigériens ont une chance extraordinaire d’avoir des gens extrêmement ouverts et tolérants en matière de liberté de presse. Personnellement, par rapport à mon vécu, je n’ai pas connu de période plus florissante, c’est indéniable. Mais vous le savez, c’est toujours après la mort des gens qu’on se rend compte qu’ils ont été très utiles. Et c’est peut être dans dix ans que les nigérien vont se rendre compte que cette période aura été une période extrêmement fructueuse du point de vue de l’éclosion de la presse privée.

Interview réalisée par Gorel Harouna (Mutations N°09)