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Dans un système élitiste, conçu par les élites et principalement pour leur bien-être, toute occasion est bonne pour célébrer les élites. Et le 13 mai, célébré en mémoire de la marche organisée par des femmes nigériennes pour une plus grande représentation des femmes à la Conférence Nationale Souveraine, tend à s’inscrire dans cette logique. On y célèbre la femme nigérienne bien sûr, avec cependant une forte médiatisation de celles qui symbolisent « la réussite ». Mais quoi de plus normal, me diriez-vous, que de focaliser l’attention sur les « success stories » ? Ne serait-ce pas un moyen efficace d’insuffler davantage l’envie et le goût de la réussite au sein de la gente féminine nigérienne ?

Ces questions qui paraitraient plutôt normales dans un système légal rationnel, principalement régi par des lois impersonnelles, avec une administration dépolitisée et une conscience assez remarquable aussi bien du bien-être collectif que de la défense de celui-ci, soulèvent cependant, dans le contexte nigérien, des interrogations sur la pertinence de cette approche principalement « élite-centrée » et sa capacité à favoriser l’épanouissement de la femme nigérienne. Comment dès lors, faire de la date du 13 mai, au-delà de ses aspects festifs et de l’ occasion de médiatiser ou carrément de « faire la promotion » de quelques élites féminines qu’elle offre, une opportunité supplémentaire, mais fort conséquente, d’exposer et de débattre des véritables problèmes de la femme nigérienne et en particulier celles qui vivent dans les zones rurales et les quartiers déshérités de nos centres urbains ?

L’argument des limites d’une approche « élite-centrée », marquée par la sur-médiatisation des « success-stories », se fonde sur la représentativité de ces élites par rapport à la structure sociodémographique du pays, mais surtout sur l’évolution des représentations, des facteurs et critères qui sous-tendent le mécanisme de la promotion sociale, dans la période post-conférence nationale.

En effet, une bonne partie des « success stories » médiatisés au cours des journées de la femme nigérienne, sont issues des milieux aisés ou tout au moins des classes moyennes, qui demeurent fortement minoritaires, dans le contexte nigérien. Et cette fixation sur l’élite féminine, ne fait pas assez de place aux femmes ordinaires, héroïnes pourtant de tous les jours. Celles qui, dans leur dénuement, dépourvues des attributs de la « réussite » pouvant donner accès à la sur-médiatisation, transmettent pourtant quotidiennement et avec dévouement à leurs enfants les valeurs du courage, d’intégrité, du respect, de la loyauté, de la solidarité, etc. Des principes qui faisaient le charme de nos sociétés pré-coloniales et dont la (re)valorisation pourrait contribuer au meilleur fonctionnement de nos structures socio-politiques contemporaines.

La sur-médiatisation de l’élite féminine, majoritairement issue des milieux élitistes du pays, ne permet pas par ailleurs de rendre pleinement compte de l’évolution des conditions de vies des femmes nigériennes, qui constituent la majorité des couches populaires du pays et en particulier dans la période post-conférence nationale. Jusqu’au début des années 1990 par exemple, les rares établissements scolaires privés que comportait le pays, étaient fréquentés par des élèves qualifiés d’indisciplinés ou en état d’échec scolaire dans les établissements publics. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. L’école publique, avec ses intempéries, étant délaissée aux enfants issus des milieux modestes, ne pouvant pas s’offrir l’assiduité, le confort et la relative excellence des établissements privés. Ainsi, les enfants issus des milieux socialement défavorisés, les filles comme les garçons, n’ont pas les mêmes opportunités et chances de réussite que ceux qui émanent des milieux aisés du pays. De ce point de vue, le 13 mai, avec la vitrine qui est, utilement, offerte aux « success stories », pourrait aussi être une occasion de faire le point sur l’évolution concrète de l’égalité des chances au Niger. L’égalité des chances entre les sexes mais aussi au sein de la gente féminine elle-même.

La journée du 13 mai pourrait à cet égard être également une occasion de rencontres et d’échanges entre les femmes dont les enfants sont scolarisés dans les établissements publics et celles qui ont le privilège d’envoyer leurs enfants dans les écoles privées. Des rencontres au cours desquelles, par la magie opérante de la fibre maternelle, les secondes pourront entendre davantage les cris de cœur des premières concernant les dysfonctionnements sans cesse croissants de l’école publique nigérienne. Alors, des voix déterminées, s’élèveront de plus en plus, en faveur du retour d’un enseignement de qualité dans les écoles publiques. Et les mesures conséquentes qui seront prises à cet effet, soulageraient les peines qu’éprouvent beaucoup de femmes, face à l’incertitude qui plane sur l’avenir de leurs enfants scolarisés dans les établissements publics. Cela contribuerait à accroitre davantage l’égalité des chances, tout en renforçant la noblesse du combat pour l’égalité des droits et de représentation.

Le combat pour l’égalité des droits et de représentation de l’ère post-conférence nationale, doit également porté un regard renouvelé sur le caractère fort différencié des préoccupations, au sein même de la gente féminine, devant les possibilités et conditions d’accès aux soins médicaux des populations nigériennes. Le fossé existant entre les femmes qui soignent leurs enfants dans les cliniques privées et celles qui font recours aux centres de soins publics sous-équipés ou qui n’y ont même pas accès du tout par manque de moyens, devient de plus en plus, beaucoup plus préoccupant, à bien des égards, que les écarts de représentations entre les sexes, et mérite de ce fait d’interpeller davantage la gente féminine nigérienne. A cet égard, à quand la marche des femmes nigériennes, issues de toutes les couches sociales et de tous les partis politiques, pour exiger des meilleures possibilités et conditions d’accès aux soins de qualité pour tous au Niger ? A quand une marche de toutes les féministes nigériennes pour exiger un smic (salaire minimum de croissance) et une protection sociale pour leurs sœurs et compatriotes qui s’occupent de l’entretien de leurs maisons et de leurs enfants à bas âges ? A quand une marche pour exiger un revenu minimum d’insertion pour les femmes frappées d’handicap et qui n’ont que la mendicité comme principale source de revenus ?

Enfin, le Professeur Joseph Ki-Zerbo soulignait que chaque génération d’Africains a ses pyramides à construire pour gagner le respect d’autres nations. La génération des Mariama G. Bayart, Bibata Barry, Irène Diawara, Aïchatou Boulama, etc. ont réussi à faire du 13 mai 1991 un évènement et même à obtenir des acquis. Les générations suivantes et à venir se doivent de l’inscrire dans une dynamique qui sied à l’évolution socio-politique du pays et aux défis qui en découlent. Un regard beaucoup plus prononcé, mérite de ce fait d’être davantage porté sur les inégalités criardes existant entre les femmes elles-mêmes. Des inégalités, qui sont le reflet du fossé qui ne cesse de se creuser entre les riches et les pauvres, tout simplement ! Des catégories sociales constituées aussi bien d’hommes que de femmes. Une situation qui crée des défis, que l’on pourrait davantage relever dans une posture plutôt patriotique, à travers une démarche principalement axée sur la quête des voies et moyens susceptibles d’accroitre l’égalité des chances entre les citoyens nigériens, la (re)valorisation des valeurs du mérite et de la compétence dans le mécanisme de la stratification et de la promotion sociale, etc. Des initiatives qui contribueraient fortement à la démocratisation des conditions d’accès aux positions au pouvoir. Le pouvoir d’agir, surtout, et d’améliorer les conditions de vies des êtres humains que nous sommes tous, avant tout.

Dr Elisabeth SHERIF