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Cette autofiction d’Antoinette Tidjani Alou, publiée en mars 2017 chez Présence Africaine à Paris, est une œuvre puissante, remplie de passion, de courage, de rêves, de souffrances, de doutes parfois. Mais elle reste surtout un chant d’espoir et d’amour.

C’est l’aventure d’une jamaïcaine, d’une africaine de l’autre bout du monde, des Antilles anglophones, qui découvre le Sahel : ses terres rouges et nues, ses hommes et leurs paradoxes. Un monde différent dans lequel elle se construit une place, non sans heurter, non sans affronter moult épreuves, non sans lutter, pugnace, avançant sans jamais renoncer, sans jamais baisser les bras, pour aller loin, toujours plus déterminée. Refusant l’échec.

Aussi dit-elle : « pour rien au monde, je ne retournerai en arrière » (p.139) ; « J’ai trop appris à tourner le dos et à oublier. C’était le prix de ma survie » (p.140). Chez elle, la volonté de tenir sur les chemins reste inébranlable, malgré les précipices, les décalages. Voilà un tempérament qu’on reconnait peu à la femme.

Pour certains, Nina allait abdiquer, forcément, et repartir, comme d’autres épouses venues de loin. C’était se tromper sur son compte. Fidèle à un amour auquel elle a promis constance et soutien, même sur les vagues de la vie, elle reste et s’engage: « Et j’ai su que je ne pouvais aller en arrière, qu’il fallait avancer en espérant très fort, en me donnant très fort à la vie », assurée qu’ « elle est partout, la vie » (p.140).

C’est en sortant de la « dormance » (titre du premier chapitre), où elle a observé le monde qui l’accueille, ses complexités et ses valeurs, qu’elle parvient à s’y intégrer, s’y faisant la place qui lui revient, refusant de mendier des miettes de vie.

On m’appelle Nina est l’histoire d’une femme confrontée aux conformismes d’une société qui lui résiste d’abord, refusant de s’ouvrir à elle, la regardant comme une étrangère, une « Noire blanche ». Nina résiste car  pour elle personne n’est à sa place. Face à l’enfermement, elle dit : « Je refuse. Je dis non. On me sanctionne. J’assume. Je prends le maquis. Je me fais marron sans montagne ni Kilambo. Je vis dans un mouchoir de poche qui est tout un univers. Je résiste. Dans ma grotte, je me construis une face à offrir à la lumière (p.p. 10-11).

Au milieu des mondes qu’elle côtoie, elle perçoit des univers presque inconciliables. L’antagonisme, de deux mondes différents qui se croisent se lit dans ce jugement :

 « Moi : fantaisies blanches et rituels blancs d’une femme noire dans la terre ocre du Sahel. Vous : taquins et poseurs d’étiquettes. Ali a ramené une nassara à la peau noire. Vous : lucides et évaluateurs : cette nassara ne tiendra jamais » (p.18).

Mais Nina n’a que faire de ces procureurs, même quand elle s’offusque : « Je suis dans la bouche des gens »,  même quand elle assume, ironique, les jugements perçus : « Je suis une aliénée. Une sale égoïste. J’ai horreur de vivre ainsi sous le regard d’autrui » (p.42). Même quand elle rêve d’un anonymat impossible : « la nostalgie d’une avenue dans une grande ville où [se] promener inconnue et heureuse tant et si bien [qu’elle] pourrait presque sentir le goudron frais et allant … » (p.42).

Pourtant, il ne faut surtout pas la croire quand elle dit « Je hais l’Afrique » (p.17).  Le Sahel la séduit d’abord par ses habitants :

« […] la  vraie beauté de ce pays, qui est loin d’être un paradis, pour lequel [elle n’a] pas beaucoup d’indulgence, ce sont les gens. Ce sont bien des humains et non point des anges mais nulle part ailleurs [elle n’a] rencontré autant de gentillesse et de générosité » (p.41).

Apprenant les langues et les coutumes, elle prend progressivement place dans son univers où elle comprend mieux les hommes et apprend à mieux les juger. Elle passera au peigne fin les réalités nigériennes, faisant du coup de son œuvre un vaste tableau. Par exemple, elle s’indigne du fait, qu’ « En Afrique, on est si généreux qu’on donne ce qu’on n’a pas » (p.17), on se découvre « étrangère dans [sa] propre maison » (p.74).

« L’Enfant bleue »

Toutes ces considérations prennent place à la périphérie de l’histoire racontée, trame dans laquelle la partie « L’Enfant bleue » s’impose. Sans en faire l’histoire d’un deuil, cette partie de l’autofiction comprend des pages d’amour et de douleurs. Nina et Ali son mari, perdent leur enfant après avoir lutté longuement, pied à pied, contre la maladie. Ce sont des pages poignantes qui donnent à ce livre : profondeur et densité, force et beauté. Poésie.

Dans ce texte, c’est une femme qui parle. Sans tabou. Libérant une parole offerte au monde. La rencontre de Nina avec le Niger et avec l’Afrique Sahélienne est avant tout celle d’une femme, prise dans les cycles de la vie : la vie quotidienne, les rapports familiaux, les relations de couple, les scènes  domestiques, le marché – espace de liberté –, la chair et le sang de femme ; l’accouchement, les relevailles, l’éducation des enfants – des petites filles comblées. Pages empreintes d’une sensibilité et d’une sensualité toute féminine….

Les derniers chapitres : « Une saison de si » et « Renaissance », sobres et intenses, disent des vérités qui peuvent fâcher, mais finissent sur une note de réel espoir. Rêves et espérance pour le pays que l’héroïne a fini par aimer et épouser au point de rêver pour lui le plus bel avenir, un futur envié des autres nations. Un pays neuf qui pourrait s’appeler « Sahélia » et assumer ses différences et son originalité. Et qui mérite ce chant d’amour :

“ La terre du pays se dénude, me dénude. Fille des îles et de la verdure, je ne me savais pas capable d’aimer ça. Éperdue. J’aime ça. C’est brillant, noir, brillant. Des roches qui s’inclinent au pied des montagnes. Des montagnes en chaînes et non plus la terre plate. Mais une autre infinité qui s’élançant m’exalte. Et plus jamais je ne verrai Sahélia dévêtue de sa grandeur et de toutes ses possibilités, me rendant toutes les miennes.

Cailloux. Cailloutis. Roches. Éboulis. Chaînes. Enchaînement. Jamais vous ne me quitterez. Jamais, je ne vous quitterai. De tumuli à montagnes, aspirant aux sommets. Pierre partout. Tombes dressées des ancêtres. Cercles de pierres. Rondes de la vie. La lune se couche, le soleil se lève sur Iférouane et je suis malade d’amour”.

On m’appelle Nina d’Antoinette Tidjani Alou  nous rappelle qu’il ne suffit pas d’arroser son jardin, il faut aussi soigner ses rêves, les faire fleurir, les faire porter des fruits succulents d’amour et d’obstination. En toute lucidité, sachant que : « La vie n’est ni juste ni injuste ; elle est, c’est tout, dans ses rumeurs changeantes, dans ses tours et retours, dans sa grande beauté et sa grande indifférence » (p.87). Un livre qui nous interpelle tous, une belle œuvre qui comptera dans  la littérature nigérienne, dans la littérature de langue française ….

.Issa Hassane

Doctorant

FLSH_UAM