Il y a quelques mois, le président tchadien Idriss Deby avait jeté un pavé dans la mare en s’interrogeant sur les sources d’approvisionnement en armes des terroristes de Boko Haram et sur l’origine de ces armes qui viendraient d’un pays européen. A ce jour, personne n’a dit mot, pas même le pays indexé. Il y a quelques jours, il récidive en menaçant de retirer ses troupes des théâtres d’opérations contre le terrorisme au Sahel. Certains y ont vu un pur chantage, une opération séduction d’un chef d’Etat en quête d’argent, d’autres une exaspération face aux accusations graves portées contre des soldats tchadiens en Centrafrique, d’autres encore pensent que Deby a raison au regard de la volonté de dédoublement des forces à laquelle on assiste dans cette partie du continent.

Déploiement des forces et effort de guerre

Au Sahel, on assiste à un déploiement des groupes terroristes, des organisations criminelles et des trafiquants de drogue, d’armes et d’êtres humains. Le Sahel se caractérise aussi par un déploiement massif des forces africaines et occidentales. Au Mali, considéré comme le ventre mou du Sahel, il y a la MINUSMA, même si on peut déplorer qu’elle n’a pas de mandat offensif et l’opération française BARKHANE. Plus globalement, dans les pays du Sahel, on a des bases américaines, françaises, allemandes et italiennes qui semblent s’installer pour bien longtemps. Au nom de la lutte contre le terrorisme ou pour sauvegarder des intérêts géopolitiques et économiques ? La question est posée.

Mais ce que l’on constate, c’est dans le même Sahel et malgré le déploiement de toutes ces forces étrangères que l’on a des difficultés à endiguer les groupes terroristes localisés pour l’essentiel au nord Mali et au nord-est du Nigeria. Les terroristes ont su développer des capacités de mobilité sans nom qui leur permettent de frapper n’importe lequel des pays du Sahel avec le même mode opératoire : l’utilisation des motos pour perpétrer des attentats. L’utilisation de ces engins leur permet d’être plus mobiles et d’échapper aux radars aériens. Par contre, ils ne devraient pas échapper aux radars des renseignements.

Le Tchad se plaint de mobiliser beaucoup de troupes et d’être contraint à supporter non seulement le coût humain mais aussi le coût financier comme d’autres Etats de la ligne de front notamment le Niger, le Cameroun etc. Selon certaines estimations, la guerre contre Boko Haram a coûté entre 170 et 340 milliards FCFA au Cameroun, en l’espace de 2 ans. Les premières semaines de l’intervention du Tchad au Mali ont coûté au trésor tchadien quelques 60 milliards FCFA. Celle du lit du lac Tchad un peu moins. On peut en dire de même du Niger qui intervient au Mali et dans le lit du lac Tchad. Pendant ce temps, l’Etat doit fonctionner, des investissements pour le développement doivent être financés etc.

Alors que comme l’a rappelé, en début de cette semaine, le président Issoufou Mahamadou, la sécurité est un bien public international. En d’autres termes, la gestion de la sécurité ne relève plus d’Etats isolément pris mais de tous les Etats du monde dans une perspective mutualiste et coordonnée. Le terrorisme est aujourd’hui dans une dynamique sans frontiériste. C’est dire qu’aucun Etat, fut-il le plus puissant du monde, n’est à l’abri de ce qu’on considère comme la pire menace du 21è siècle.

Le financement de la lutte contre le terrorisme : un enjeu

Deby a raison car l’engagement des troupes de nos pays au Mali a coûté cher ; ce qui a obligé les Etats à mettre leurs moyens logistiques (engins de combat, véhicules…) sans qu’aucune contrepartie ne leur soit accordée. Alors qu’il aurait été plus judicieux de louer ces engins pour permettre aux Etats d’avoir les moyens de les renouveler. Ainsi donc, les Etats ont amorti leurs logistiques, et du coup ils n’ont d’autre choix que de passer régulièrement commande de nouveaux engins proportionnellement au poids de la menace et à l’équipement des ennemis.

De même, la guerre contre le terrorisme est un combat qui s’inscrit dans la durée. Ce qui fait que les Etats, pendant longtemps, consentiront encore des sacrifices pour préserver leur souveraineté mise à rude épreuve par les groupes terroristes. C’est cela un des enjeux. Et vu sous cet angle, on ne peut que donner raison à Deby qui se rend compte que pour les occidentaux, la lutte contre le terrorisme au Sahel relève de la responsabilité première des États du Sahel.

Pendant longtemps, se souvient-on, certaines puissances ont considéré que la sécurité est une fonction régalienne des Etats et qu’elle ne saurait être financée par des sources extérieures.
Certes, cette vision a légèrement évolué. Mais elle reste encore marquée du sceau du sectarisme de certaines puissances comme le démontre la naissance au forceps de la force du G5 Sahel créée sur le modèle de la force multinationale mixte qui opère dans le lit du lac Tchad contre Boko Haram.

A l’arrivée, on constate que la force du G5 est une force qui ne disposera pas de force nécessaire pour faire face au terrorisme. Et le président français Emmanuel Macron de faire la morale à nos chefs d’Etat en disant attendre des résultats de cette force sur le terrain. Comme pour dire que les africains doivent convaincre de leurs capacités à assurer leur propre sécurité. C’est pourquoi, la France va contribuer pour 8 millions d’euros nettement en deçà des 10 millions que chaque pays du G5 Sahel va verser.

A quoi sert d’avoir une nouvelle force qui ne pourra pas substantiellement modifier le rapport de forces sur le terrain ? On comprend alors pourquoi le président Issoufou plaide pour que cette force soit intégrée au sein de la MINUSMA au Mali pour servir de brigade. Ce d’autant plus que la MINUSMA dispose de financements mais manque de mandat offensif. Aussi longtemps que cette force restera dans sa posture actuelle, la lutte contre le terrorisme continuera à être un simple discours de vœux pieux. Aussi longtemps que les terroristes ne seront pas traqués dans leurs retranchements connus de tous, du reste, la lutte contre le terrorisme continuera à être une vue de l’esprit, de bonnes intentions creuses. Ne dit-on que l’enfer est aussi pavé de bonnes intentions ? Ça gêne qui et quels intérêts, le fait que la MINUSMA dispose d’un mandat offensif ? C’est la grosse interrogation.

Le hic, c’est aussi cette superposition des forces (force du G5 Sahel et MINUSMA) qui opèrent sur le même terrain, avec les mêmes missions. A la différence que la première sera vite rattrapée par ce qu’on peut appeler son péché originel à savoir le déficit de financement et in fine, on aura une force pour rien.

Or la situation dans le Sahel urge. Il n’y a pas place pour des atermoiements à un moment où les groupes terroristes et criminels se coalisent et s’organisent. Ils ont aussi réussi à révolutionner leur trafic de drogue en faisant usage des moyens technologiques. Ce qui complique davantage la traque contre les narcotrafiquants. Les Etats doivent davantage mutualiser leurs moyens pour mieux organiser l’offensive sur les sanctuaires des terroristes dans le nord Mali principalement. Il va falloir trouver les terroristes là où ils terrent. Les pays en ont la capacité et certainement aussi la volonté.

Nécessité d’une coopération transnationale

Mais ne péchons pas par excès d’optimisme. La lutte contre le terrorisme comporte aussi de gros enjeux géostratégiques certains. Le Sahel et le Sahara sont des espaces géographiques bien intégrés. L’erreur qui semble plomber les efforts des pays du Sahel, c’est de ne pas trop considérer le rôle que peuvent et doivent jouer les pays du Maghreb comme l’Algérie, la Tunisie, la Libye (même si elle ne dispose pas d’Etat digne du nom actuellement). Tous ces pays sont aussi touchés de plein fouet par le terrorisme. Du reste, bien d’émirs des différentes qatibas ne sont-ils pas ressortissants de cette sous région ? Qui se souvient encore qu’il fut un temps où des pays du Sahel et du Sahara étaient ensemble avec un comité des chefs d’Etat-major dénommé CEMOC sous le leadership de l’Algérie ?

Aujourd’hui, tout se passe comme si cette coalition n’est plus de saison. Pourtant, l’Algérie reste une puissance militaire et économique sous régionale. Elle dispose de moyens logistiques de dernière génération qui peuvent aider dans la lutte. Elle fait frontière avec le Niger, le Mali et la Libye, des pays sous menace terroriste en raison de la poudrière du nord malien et du nord libyen. L’Algérie a développé une culture de lutte contre le terrorisme depuis de très longues années contre les éléments dits islamistes. Dans la crise malienne, elle joue le rôle de facilitateur. Autant de raisons pour que la coopération avec l’Algérie soit restaurée. Il en est de même avec la Tunisie qui a connu, ces dernières années, des attentats terroristes sanglants.

Pourvu que les Etats du Sahel soient réellement maitres de leur propre dispositif de lutte anti-terroriste. Car la présence des soldats français à quelques encablures de la frontière entre le Mali et l’Algérie, au nom de la lutte contre le terrorisme, n’est certainement pas pour rassurer cette dernière.

Sanda Magatakarda (Le Républicain N°2136 du 6 juillet 2017)