Ali Harouna est un nigérien de la diaspora vivant en France. Diplômé en statistique, à travers cet entretien il éclaire nos lanternes sur ce qu’un fichier électoral biométrique et également apprécie nos dernières élections en donnant son point de vue sur les conditions de possibilité des élections futures sans accrocs au Niger.

Niger Inter Magazine : Présentez-vous à nos lecteurs et internautes.

Ali Harouna : Titulaire d’un Master en Politiques Economiques et Sociales et d’un Master en Statistique et Econométrie, j’exerce en France le métier de consultant en management de l’information depuis plus de dix ans.
J’ai aussi eu une première expérience d’une année au Niger, à l’Institut National de Statistiques du Niger en qualité d’appelé de service civique national au service des enquêtes. À ce titre, il m’a été permis de participer à divers études et enquêtes sociodémographiques et ainsi appréhender la réalité du système statistique de notre pays.

Niger Inter: Les élections constituent aujourd’hui des sources de conflit en Afrique. Selon vous comment prévenir les crises post électorales dans nos pays ?

Ali Harouna : N’étant pas un expert de ces questions, j’exprime ici mes propres opinions, fondées sur l’observation. A regarder de près, les conflits post électoraux en Afrique sont souvent les conséquences d’absence ou de manquement dans les processus de gestion des contentieux électoraux. Les acteurs au lieu de recourir au contentieux électoral, empruntent soit les voies de la violence des armes, soit celles des solutions politiques (des arrangements et partages post électoral entre gagnants et perdants). À mon avis pour prévenir ces crises, il faut donc amener les différents acteurs et protagonistes à adhérer aux principes cardinaux du processus électoral. Il s’agit d’œuvrer pour que les acteurs participent à toutes les étapes essentielles du processus. Mise à jour ou constitution de fichiers électoraux ; organisation proprement dite des opérations de vote, de compilation et de transmission de résultats. De même, il est indispensable que les acteurs adhèrent pleinement au processus de gestion de contentieux. Il faut donc convaincre les acteurs à privilégier les recours dans le respect des protocoles de contentieux en vigueur. Enfin, il faut accepter l’assistance des organisations communautaires et internationales comme l’OIF qui ont fait leurs preuves dans la prévention des conflits post électoraux.

Niger Inter : On parle de fichier électoral biométrique comme une panacée pour organiser des élections propres. En fait qu’est-ce qu’un fichier électoral biométrique ?

Ali Harouna : Un fichier électoral c’est une base de données qui stocke l’ensemble des registres dressés comportant tous les noms des électeurs (citoyens admis à voter). Il doit être méthodiquement organisé, par région, par département, par commune, etc. et aussi par circonscription électorale. Un fichier électoral de qualité doit permettre d’identifier de façon unique chaque électeur. De même, le fichier doit permettre d’identifier de façon claire la circonscription, le bureau de vote de rattachement de l’électeur.
Le fichier est dit biométrique lorsqu’il est obtenu à l’issue d’un recensement biométrique, c’est-à-dire lorsque les données biométriques des électeurs sont enregistrées. Techniquement il s’agit d’enregistrer l’empreinte digitale d’un ou plusieurs doigts. Ça peut aller jusqu’à l’enregistrement des empreintes de tous les doigts des deux mains.

Niger Inter : Quelle garantie de transparence offre le fichier électoral biométrique par rapport au fichier classique ?

Ali Harouna : Le fichier biométrique permet de rendre plus fiable l’identification des électeurs mais aussi leur unicité. Au-delà de tout, il s’agit de rechercher l’adhésion et la confiance de l’ensemble des acteurs, à cet outil qui est fondamental pour l’élection. Le fichier électoral biométrique est devenu même une mode (une grande évolution démocratique aussi), la plupart des pays de la CEDEAO l’ont déjà adopté. L’idée étant de rendre l’identification des électeurs plus fiable et surtout garantir le principe « un électeur, une voix ». C’est en ce sens que la biométrie est perçue, comme le meilleur moyen, de produire des listes électorales fiables et par conséquent conduire à la tenue d’élection libre, crédible et transparente.

Niger Inter  : En tant que nigérien de la diaspora vous avez suivi le processus électoral nigérien à l’occasion des dernières élections de 2016. Malgré la participation des partenaires extérieures la situation allait basculer. Avec le fichier électoral biométrique serons-nous à l’abri de la mauvaise foi ou l’attitude du mauvais perdant ?

Ali Harouna : J’ai fait plus que suivre, j’ai eu l’honneur de représenter le PNDS au niveau de la CENI de la mission diplomatique de France. Pour revenir à la question, je tiens à souligner qu’en politique on ne peut jamais être totalement à l’abri de la mauvaise foi. C’est un leurre de penser que l’on peut gommer les calculs politiciens et la mauvaise foi des uns et des autres. En la matière, ce qui s’est passé au Niger en 2016 est un très bon cas d’école. Souvenez-vous, tout au long du processus l’opposition avait donné l’impression de ne jamais vouloir aller aux élections. Elle a systématiquement contesté toutes les décisions à toutes les étapes (de l’installation du Comité du Fichier Electoral Biométrique (CFEB)jusqu’au déroulement des élections). Elle a aussi récusé plus ou moins toutes les institutions en charge de l’élection (Cours constitutionnelle, CFEB, CENI). Fort heureusement, parce que ces contestations ne sont jamais fondées, elles n’ont pas réussi à discréditer le processus. Un moment l’opposition s’était accroché au fichier électoral qui ne serait pas fiable. Il y a eu toute sorte de critiques, d’invectives et des rumeurs. Finalement c’est un audit indépendant par des experts de l’OIF qui a permis de lever les doutes sur les rumeurs distillées. Le fichier étant attesté et validé par des experts nous sommes donc allés aux élections, malgré l’opposition. Tout ça pour dire, qu’il ne suffit pas d’avoir un fichier propre pour prévenir certaines contestations. Néanmoins, la mise en place d’un fichier propre, fiable de type biométrique, va permettre de minimiser la portée des contestations.

Niger Inter : Pourtant le Niger a toujours organisé des élections acceptables sans contestations. Comment expliquez-vous le recul observé en 2016 ?

Ali Harouna : Je ne crois pas qu’il y ait eu un recul dans le processus électoral en lui-même. Plutôt il y a eu de recul de la maturité des partis politiques et de leurs responsables. Entre 1999 et 2010, il y avait une adhésion des acteurs au processus. Les contestations électorales étaient systématiquement adressées à la cours constitutionnelle, le seul juge en la matière. À l’inverse, en 2016 les contestations étaient essentiellement portées à travers des déclarations dans les médias.
Le premier tour de l’élection présidentielle n’a fait l’objet d’aucune contestation significative auprès de la Cours Constitutionnelle. Une seule requête a été formulée par le MNSD pour annulation au motif que la CENI avait procédé au réaménagement des horaires d’ouverture et de fermeture de bureaux de vote dans certaines localités (se conférer à l’arrêt n° 010/CC/ME du 07 mars 2016).

À l’époque ils avaient soutenu qu’ils ne disposaient pas d’assez de temps pour mieux documenter leurs recours ! C’est tout de même curieux de dénoncer des fraudes avec autant de vigueur et qu’à l’arrivée ne pas être en mesure de formuler des recours crédibles, argumentés et documentés.
Je pense sincèrement qu’il n’y a pas eu de recul. Il faut plutôt comptabiliser toutes ces contestations sur le compte du contexte politique très tendu né de l’éclatement de l’alliance PNDS/LUMANA et surtout de ces conséquences (recomposition politique que certains appellent concassage, déboires judiciaires du président de LUMANA etc.).
Maintenant que tout ceci est derrière nous, tâchons de prendre de la hauteur. Refusons d’accorder beaucoup d’importance à la surenchère de l’époque. À l’avenir, veillons à corriger toutes les failles qui ont pu être exploitées à dessein, on peut même dire de bonne guerre.

Niger Inter : À l’ occasion de la mise à jour du fichier classique avec l’appui de l’Organisation Internationale de la Francophonie, la faiblesse des services d’état civil nigérien a été mise en évidence. Disposer des actes d’état civil n’est-ce pas une étape préalable pour des élections inclusives ?

Ali Harouna : La disponibilité d’un état civil fiable est en effet un atout significatif pour la construction d’un fichier électoral fiable. Pour la simple raison que l’enrôlement sur les listes électorales se fait au moyen d’un certain nombre de justificatifs d’état civil.
En 2016 par exemple, la question du vote des électeurs enrôlés par témoignage, environ 15% des électeurs, avait beaucoup cristallisé les contestations. La question était certes légitime mais très mal posée dans le contexte de notre pays où tout le monde connait le niveau de la disponibilité de l’état civil. De plus, durant toutes nos élections, cette pratique était tolérée et acceptée par tous les acteurs. Dès lors ce serait injuste d’empêcher le vote de ces électeurs.
Finalement, une décision en faveur du vote par témoignage, pour ces seuls électeurs recensés par témoignage, a été retenue.
C’était une décision juste dans la mesure où l’on observait une répartition quasi identique de la part de cette catégorie d’électeurs dans toutes les régions. Autrement dit toutes les régions étaient concernées dans les mêmes proportions. Aucun parti politique ne peut s’estimer défavorisé.
Sans vouloir faire de comparaison, au Togo par exemple, le fichier électoral serait constitué à près de 80% sur la base de témoignages du chef traditionnel. C’est dire que ce n’est pas le propre de notre pays. Cela est dicté par l’insuffisance de l’état civil. Selon le contexte, chaque pays prend les décisions motivées pour ne pas exclure du processus électoral des citoyens, au motif qu’ils n’avaient pas des pièces d’état civil.
Pour revenir au sujet, je tiens à noter qu’il est très difficile de procéder à un rattrapage de l’établissement des actes d’état civil. Au contraire une telle action pourrait conduire à la méfiance des acteurs. Ce n’est donc pas un préalable absolu. Il faut donc penser un processus d’enrôlement maitrisé, consensuel (sans pour autant se laisser distraire par des obstructions systématiques). Pour moi, il est nécessaire de statuer de façon claire sur les pièces justificatives à produire par les électeurs au moment de leur enrôlement sur le fichier électoral. De même chaque parti ou groupement de partis devra bien jouer sa partition. En fin, avec une bonne sensibilisation des électeurs, nous pouvons converger vers un fichier exempt des reproches.

Niger Inter : Quels sont vos conseils pour un fichier électoral qui nous permettra d’organiser des élections libres et transparentes avec des résultats connus en temps réel ?

Ali Harouna : Pour le fichier électoral, qui sera cette fois, Inshaa Allah, biométrique, je fonde l’espoir que les acteurs joueront franc jeu pour que ce chantier déjà engagé aboutisse. Les institutions en charge, c’est-à-dire le CFEB et le ministère de l’intérieur devront veiller à ce que le processus ne soit pas retardé par des obstructions intempestives des acteurs. Il faut rechercher au mieux le consensus sans remettre en cause les intérêts supérieurs de la nation. Il faut avoir à l’esprit que de la réussite des élections dépendent la stabilité et l’épanouissement économique et sociale de notre pays. Il va falloir savoir prendre les bonnes décisions et dans le bon délai pour éviter de s’enliser sur des questions secondaires.
Sur le plan de la législation, les recommandations issues du bilan des élections de 2016 sont en train d’être prises en compte dans leur totalité.
De même sur le plan technique, la CENI et le CFEB devront tenir compte de l’ensemble des recommandations formulées à leur égard. Ces institutions devront aussi utiliser leur indépendance pour faire preuve de proactivité en amenant les protagonistes sur les rails lorsqu’ils s’en écartent. Ils doivent aussi déployer une bonne communication, par une veille permanente vis-à-vis des rumeurs intempestives et malveillantes.
Sur la transparence, je dirai simplement que nous devons apprendre, à faire confiance aux professionnels qui sont en charge.
Vous parliez également de la disponibilité des résultats en temps réel, là également il est possible d’innover dans la chaine de transmission, notamment en utilisant les moyens technologiques actuels. Il est de la responsabilité des dirigeants de la CENI d’avoir de l’audace et d’être force de proposition pour que les préalables en matière de législation et d’adhésion des acteurs soient obtenus.
Pour finir, quel que soit le moyen mis en œuvre, il faudra cependant avoir à l’esprit que l’étendue de notre territoire, sa géographie et sa très faible densité constitueront toujours des obstacles.
À titre d’exemple, lorsqu’au Benin les résultats sont publiés dans un délai proche de celui des pays avancés, il ne faut pas le comparer au Niger. Car à regarder de près, la superficie du Benin dépasse à peine le département de Gouré (région de Zinder). Sans même parler de l’accessibilité de certaines zones. Donc tenons compte du contexte réel de notre pays, innovons, n’ayons pas peur des avancées technologiques et œuvrons pour une amélioration continue de ce processus.

 

Réalisée par Elh. Mahamadou Souleymane

Niger Inter

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