Il y a un an, alerté sur une inondation qui avait détruit une partie des archives nationales, Niger Inter était allé s’enquérir de la situation réelle de ce patrimoine national.  Le Directeur des Archives Nationales M. Habou Boukari a bien voulu nous brosser l’état des lieux de ce trésor national.

 

Niger Inter : Monsieur le Directeur, en ces temps d’intempéries, quel est l’état des lieux des Archives Nationales ?

HABOU Boukari : l’état des lieux des Archives Nationales en ces temps d’intempéries, comme vous le dites, se présente sous plusieurs formes :

  • La détérioration des documents : elle est souvent due au manque d’intérêt de certains responsables administratifs pour les archives. Ces dernières sont abandonnées aux intempéries comme la chaleur, l’humidité et la poussière. A cela s’ajoutent aussi les termites et les rongeurs qui attaquent les collections qui résistent encore aux facteurs de détérioration cités ci-haut. Malgré les efforts inlassables des responsables des Directions Régionales des Archives, la menace est encore réelle dans les collectivités territoriales, l’administration centrale et ses démembrements.

  • La dégradation des locaux : cette situation est principalement due à l’insuffisance de budget pour l’entretien des bâtiments affectés à la conservation des documents. Les dégâts qui résultent de cette situation sont entre autres la dégradation des murs et des installations techniques (électricité, adductions d’eau, système de sécurité incendie et la climatisation).

  • La dégradation des équipements : la combinaison des effets de l’humidité et la chaleur favorise la prolifération des termites qui détériorent les équipements (rayonnage, ….) et les meubles.

Il faut aussi signaler la situation déplorable des archives dans les établissements publics, les offices, les sociétés d’Etat et les projets de développement. A titre illustratif, je suis très préoccupé par le sort des archives de la BDRN, de la CPCT, du Crédit du Niger et bien d’autres organismes liquidés ou en voie de liquidation. Ces documents constituent, sans nul doute, la mémoire économique de la République du Niger.

Niger Inter : l’an dernier à la même période la situation du Dépôt Central des Archives Nationales n’était guère reluisante. Qu’avez-vous fait avec l’administration centrale pour parer au plus pressé ?

 

HABOU Boukari : Avant de répondre à cette question, permettez-moi de vous adresser mes vifs remerciements pour l’attention toute particulière que vous portez aux Archives Nationales du Niger. Je me souviens encore de votre article de la même période suite aux inondations des mois d’Août et Septembre 2016 qui ont détérioré une importante collection de nos documents dont certains remontent à 1898.

Pour répondre à votre question, la situation a été maîtrisée grâce à :

  • L’implication effective et l’accompagnement du Secrétaire Général du Gouvernement, Dr Gandou Zakara ;

  • La compréhension de Mme RABO, Directrice Générale du Budget, qui a été très sensible au problème d’étanchéité aux Archives Nationales lors des discutions budgétaires. Ainsi, le dossier initialement transmis au Ministère de l’Urbanisme et de l’Habitat a été pris en charge par le Ministère des Finances ;

  • La volonté de Son Excellence ISSOUFOU, Président de la République, Chef de l’Etat. Aussitôt informé, le Président de la République a instruit qui de droit afin que le problème d’étanchéité du Dépôt Central des Archives soit solutionné.

72 heures après la publication de votre article cité ci-haut, les travaux d’étanchéité avaient démarré pour l’ancien bâtiment dont la superficie de la toiture est estimée à 1.530 m². L’étanchéité a été entièrement reprise, pour la première fois en Août-Septembre 2016, après plus de 40 ans d’existence dudit bâtiment. Cette opération a permis de sauver un fonds documentaire de 10.000 mètres linéaires de la mémoire collective comprenant les archives coloniales et les documents du Niger indépendant.

Quant au bâtiment annexe des Archives, les travaux ont été programmés pour l’année budgétaire 2017. Construit en 1995 dans le cadre du projet n° 4102034 « Laboratoire de microfilms » sur le Budget d’Investissement 1994 pour un montant de 52.102.264  FCFA, la toiture dudit bâtiment couvrent une superficie de 400 m² entièrement couverte en feuilles de la tôle ondulée.

Niger Inter : en visitant les lieux, notre constat est que les locaux abritant les Archives Nationales sont saturés de sorte qu’il n’y a même pas où stocker les documents. Qu’est-ce qui est envisagé pour surmonter cette difficulté ?

HABOU Boukari : votre constat est juste. Mais voyons d’abord les raisons de cette situation. Entre autres raisons nous pouvons citer:

  • La capacité de stockage : initialement construits pour accueillir 10.000 m/l de documents, les deux magasins ont atteint leur capacité depuis longtemps.
  • L’effectif du personnel : avec l’accroissement du personnel de la direction, les bureaux devant abriter les différents services sont insuffisants et exigus.
  • La charge supplémentaire : en dehors de son propre personnel, les Archives Nationales abritent les services, personnels et documents des autres structures du Secrétariat Général du Gouvernement, notamment :
  • la Direction de la Documentation Juridique et du Pré archivage,
  • la Direction de la Banque de Données Juridiques et Judiciaires,
  • L’atelier de la numérisation des archives coloniales.

Pour surmonter cette difficulté à laquelle nous sommes quotidiennement confrontés, le dernier mot revient à l’autorité de tutelle : le Secrétaire Général du Gouvernement. Pour le moment je ne suis au courant d’aucune mesure allant dans le sens de trouver un autre local aux directions citées ci-haut. Nous attendons impatiemment cette décision.

Niger Inter : où en êtes-vous sur la numérisation des archives coloniales du Niger ?

HABOU Boukari : pour cette question je vous renvoie à la Direction de la Banque de Données (DBD) qui, elle-même, relève du Secrétariat Général du Gouvernement.

Niger Inter : quel est l’état des lieux des archives sur l’ensemble du territoire ?

HABOU Boukari : l’état des lieux des archives sur l’ensemble du territoire se présente comme suit :

  • Aux chefs-lieux des Régions : les responsables des Directions Régionales des Archives ont collecté une importante quantité de documents qui contribuent de manière significative à l’accès aux diverses sources d’information. Ce qui facilite la gestion des affaires administratives. Ainsi, les usagers locaux trouvent sur place les documents qu’ils souhaitent consulter.

  • Aux chefs-lieux des départements : pour le cas d’espèce, les documents hérités des anciens services administratifs (circonscriptions, subdivisions, arrondissements et postes administratifs) sont abandonnés dans des anciens locaux où les termites et les rongeurs achèvent ce que les intempéries ont épargné. Dans certaines localités les documents ont été brûlés pour installer des bureaux. A ce niveau, la situation est très critique.

  • Aux départements ministériels : suite à la lettre circulaire n° 019/PM du 21 juin 1989 relative à la documentation administrative, tous les départements ministériels ont été dotés des Services d’Archives et de Documentation. Erigés en Direction des Archives, de l’Information, de la Documentation et des Relations Publiques (DAID/RP) ces structures sont confrontées aux problèmes de plusieurs ordres :

  • Manque de locaux appropriés,
  • Insuffisance des ressources financières (budget),
  • Inactivisme de certains professionnels des archives,
  • Inadéquation « poste-profil » : près de 80 % des postes de directeurs des Archives de Ministères sont occupés par des agents qui n’ont rien à voir avec le domaine des Sciences de l’Information Documentaire. Ce qui crée la frustration des professionnels qui désertent en masse les Services d’Archives,
  • Les archivistes ambulants : malgré les nombreuses lettres circulaires sur la gestion des archives dans les services publics, certaines structures continuent à faire appel aux services des consultants privés pour le traitement de leurs archives. Ignorant complètement les textes législatifs et réglementaires en la matière, les collections conservées par nos administrations sont dangereusement exposées à une élimination en masse. Sans en référer au Secrétariat Général du Gouvernement, les Ministères, Sociétés, Offices, Etablissements Publics et Projets de Développement continuent à livrer leurs documents aux archivistes ambulants.

Pour protéger la mémoire de notre administration contre la cybercriminalité, il y a lieu de redoubler de vigilance afin de mettre nos archives à l’abri du trafic et l’exportation numérique.

Niger Inter : les Archives Nationales étant sous la responsabilité du Secrétariat Général du Gouvernement, quel type d’organisation ce dernier a-t-il mis en place pour préserver ce patrimoine national ?

HABOU Boukari : en effet, aux termes de l’article 5 de la loi n° 97-021 du 30 juin 1997 « les archives sont placées sous l’autorité du Secrétaire Général du Gouvernement ».

Quant à la préservation du patrimoine archivistique national dont vous parlez, le Secrétariat Général du Gouvernement dispose d’une organisation qui se présente comme suit :

  • l’installation effective d’un réseau archivistique national comprenant les Directions d’Archives des ministères, des Régions et des Départements.

  • Le dispositif législatif et réglementaire comprenant les textes ci-après :

  • Arrêté n° 6033/SG du 13 Août 1953, réglementant le versement des publications officielles dans les dépôts d’Archives (JOAOF, P. 1363) ;

  • Loi n° 97-021 du 30 Juin 1997 sur les archives (JORN n° 20 du 15 Octobre 1997, P. 1133) ;
  • Loi n° 97-022 du 30 Juin 1997, relative à la protection, la conservation et la mise en valeur du patrimoine culturel national (JORN n° 20 du 15 Octobre 1997, P. ;

  • Décret n° 98-91/PRN/SGG du 6 Avril 1998, portant modalités d’application de la loi n° 97-02 du 30 juin 1997 sur les archives (JORN n° 12 du 15 Juin 1998, P. 433) ;

Décret n° 2004-199/PRN/MJ/MFP/T du 9 Juillet 2004, portant statut particulier du personnel du cadre des services judiciaires ;

  • Ordonnance n° 2010-35 du 4 Juin 2010, portant régime de la liberté de presse (JO. Sp. 17 du 29 ;

  • Ordonnance n° 2011-22 du 23 Février 2011, portant Charte d’Accès à l’Information Publique et aux Documents Administratifs (JORN du 23 Mai 2011, P. 915) ;

  • Loi n° 2017-28 du 3 Mai 2017 relative à la Protection des Données à Caractère Personnel (JORN n° 13 du 1er Juillet 2017, P. 05)

Niger Inter : il y a un an, dans un échange, vous parlez de la « Cité de Renaissance des Archives ». De quoi s’agit-il ?

HABOU Boukari : effectivement, j’avais lancé cette idée lors de mon intervention au Colloque Scientifique International de la fête tournante du 18 Décembre 2015  dénommée « Maradi Kollia ». Suite aux inondations survenues aux Archives Nationales aux mois d’Août et Septembre 2016, les historiens ayant pris part à cette rencontre m’ont demandé de relancer cette idée de la construction d’une Cité de la Renaissance des Archives.

A l’évidence l’idée cadre parfaitement avec le Programme du Président de la République axé sur « la Renaissance Culturelle ». Il s’agit de construire un bâtiment moderne qui sera le symbole culturel pour le Niger. Elément essentiel de la culture, les archives restent et demeurent l’héritage le mieux partagé par les générations présentes et futures.

 

Niger Inter : votre visiteur est frappé par cette citation gravée à un mur de vos locaux : « les hommes passent avec leurs souvenirs, les archives restent pour témoigner ». Est-ce une façon de dire avec André Malraux que « la culture c’est ce qui reste quand on a tout oublié » ?

HABOU Boukari : la citation dont vous parlez va au-delà de ce que dit André Malraux. Les archives constituent la mémoire de l’humanité. Elles permettent aux générations présentes d’exploiter à leur profit les progrès accomplis par l’humanité afin de gérer le présent avec sérénité. Les archives rapportent les souvenirs proches et les plus lointains. En somme, les archives chassent l’oubli.

Niger Inter : les Archives Nationales constituent un maillon essentiel de la culture. Qu’avez-vous alors entrepris ensemble avec le Ministère de la Renaissance Culturelle ?

 HABOU Boukari : En effet, quand le Ministre de la Renaissance Culturelle a eu vent du projet d’une « Cité de la Renaissance des Archives », il m’a fait l’honneur de le rencontrer pour débattre de ce précieux et gigantesque projet. Après j’ai adressé une note à l’attention du Secrétaire Général du Gouvernement, Docteur GANDOU ZAKARA, qui a trouvé l’idée excellente.

L’administration étant une continuité de l’action, le projet va suivre son bonhomme de chemin avec le nouveau Secrétaire Général du Gouvernement, ABDOU DANGALADIMA.

Niger Inter : avez-vous un message à l’endroit des nigériens pour une véritable préservation du patrimoine culturel ?

 HABOU Boukari : en tant qu’élément essentiel de la culture, les archives constituent la mémoire collective au service des générations présentes et futures. J’invite donc les nigériens à prendre soin de ces outils précieux de référence.

Interview réalisée par Elh. Mahamadou Souleymane