‘’Le problème de certains chefs d’Etat africains c’est cette mauvaise vision qui consiste à faire du pouvoir un patrimoine et le pouvoir n’est jamais un patrimoine’’, déclare Pr Malick Diagne

Pr Malick Diagne est chef du département de philosophie à l’Université Cheikh Anta Diop du Sénégal. Il est Maitre de conférences en philosophie politique. Il vient de participer au Colloque international pluridisciplinaire sur ‘’l’Etat en Afrique : ses fondements et les réponses aux défis du développement’’. Dans l’entretien qui suit, il brosse une sorte d’état des lieux de l’Etat en Afrique et répond aux questions d’actualité comme la question migratoire, le trafic humain en Libye et le problème zimbabwéen.

Niger Inter : Qu’est-ce que l’Etat ?

Pr Malick Diagne : Je commencerai par remercier l’Université de Niamey qui m’a invité en tant que spécialiste à cet important Colloque sur l’Etat en Afrique. Pour répondre directement à votre question qu’est-ce que l’Etat, je dirais que l’Etat c’est la figure moderne du politique, c’est-à-dire le cadre à partir duquel, depuis en tout cas l’avènement de la Modernité, c’est-à-dire à la fin du 16ème et au début 17ème siècle, où la vie des sociétés humaines est structurée. C’est la forme d’organisation qui permet aujourd’hui aux sociétés d’avoir un cadre de vie efficient soit sous forme de République ou bien sous forme de monarchie. Ainsi, au-delà des dimensions institutionnelle et juridiques, nous avons là un cadre commun universellement répandu, au point qu’il n’y a plus de vie en société sans Etat, encore moins groupes isolés, qui évoluent en dehors des cadres étatiques.

Niger Inter : dans un article dans la Revue Nazari de l’Université de Niamey, vous aviez instruit, entre autres caractéristiques d’un Etat, la souveraineté. Alors en considérant cette dimension, peut-on rigoureusement parler de l’Etat en Afrique ?

Pr Malick Diagne : On peut rigoureusement parler d’Etat en Afrique parce que, comme je l’ai déjà dit, il y a quand même des sociétés organisées dans un territoire et des architectures institutionnelle et constitutionnelle qui sont là. On peut dire qu’elles sont ce qu’elles sont mais c’est quand même des cadres organisés. De ce point de vue, nul doute qu’il existe bel et bien des Etats en Afrique. Ce qui se pose, par contre, c’est la question de la souveraineté. Cette question de la souveraineté des Etats africains se pose dans un double point de vue : du point de vue de l’histoire même de la naissance de ces Etats qui sont issus du système colonial : c’est pourquoi on parle d’Etat postcolonial, mais également du point de vue mondial car, ces Etats ont des marges de manœuvre très réduites. En effet, ces Etats africains sont faibles face aux anciennes puissances tutélaires mais aussi face aux autres puissances comme les USA, la Chine, l’Inde ou les autres pays émergents qui tapent à la porte de ces Etats pour grignoter leur souveraineté. Ce qui veut dire qu’il y a certes des Etats mais la question de leur souveraineté se pose. Par exemple le débat autour du franc CFA, entre autres, met en évidence ce problème de souveraineté des Etats africains. Un Etat c’est un territoire bien déterminé avec des institutions plus ou moins souveraines.

Niger Inter : justement par rapport à la souveraineté des Etats africains on se rend à l’évidence que l’interventionnisme des Occidentaux a fait dire au politologue nigérien Sidi Bilan que tant que les africains ne se démarquent pas de l’objectif assigné à l’Etat africain par le colonisateur, l’Afrique sera toujours ‘’mal partie’’….

Pr Malick Digne : Je trouve ce point de vue assez pertinent. Au-delà de la question du franc CFA que j’évoquais plus haut, il y a aussi la question des bases militaires des puissances étrangères sur le continent que ce soit les Etats-Unis, la France, la Grande Bretagne, la Russie ou les autres. Est-ce que vous imaginez un jour la présence militaire du Sénégal, du Tchad ou du Niger dans une région quelconque de France, d’Italie, d’Amérique avec base militaire permanente? C’est, en effet, un signe de ce manque de souveraineté, de cette autonomie tronquée quelque part. Cela est justement en relation avec les conditions dans lesquelles nos Etats sont nés, c’est-à-dire par une sorte de concession dans un contexte d’après-guerre où la colonisation va céder la place au néocolonialisme globalement plus « soft ». C’est cette tare congénitale continue de poursuivre les Etats africains et accentue leur faiblesse dans un contexte pourtant dit de mondialisation. Le statut international de l’Afrique c’est d’être le continent de tous les malheurs (famines, maladies, violations des droits humains, mal gouvernance…).

Niger Inter : aujourd’hui nous sommes sous un processus démocratique en Afrique avec des élections plus ou moins libres mais le revers de la médaille c’est au niveau économique où les masses attendent les retombées de la démocratie malgré le discours sur la croissance à deux chiffres dans certains pays. Comment expliquez-vous le fait que la démocratie en Afrique n’ait pas tenu la promesse de ses fleurs ?

Pr Malick Diagne : En matière de démocratie, il est incontestable qu’il y a des acquis sur le plan des libertés fondamentales. La majorité des Etats commencent à rompre d’avec l’instabilité institutionnelle qui les caractérisait. Il y a de plus en plus d’indicateurs démocratiques en Afrique tels que la liberté d’expression, le respect des droits humains, la transparence des élections, la société civile de plus en plus présente dans l’espace public, etc. Il y a plus d’avancée et de progrès en Afrique. Certes tout n’est pas parfait mais la tendance me laisse optimiste sur le processus démocratique en Afrique. Pour moi l’étape qui nous reste pour aller de l’avant c’est la publicité au sens kantien du terme, c’est-à-dire que le débat s’installe, que le peuple soit impliqué dans toutes les questions qui le concernent tant au niveau de l’élaboration que de l’exécution des projets le concernant. La société civile doit travailler à cela. Ce qui s’est passé à un moment donné au Burkina Faso quand il a fallu dire stop à l’ancien président qui ne voulait pas partir, ce sont des acteurs de la société civile, c’est-à-dire des jeunes, qui se sont mobilisés pour faire capoter le projet de Blaise Compaoré. Ce qui s’est passé au Niger est également extraordinaire lorsqu’il a fallu dire non à un troisième mandat du président Tandja. Je sais que certains nigériens ne mesurent pas l’ampleur de cela, mais nous, de l’extérieur, nous voyons un grand acquis démocratique qui est là. Je crois qu’aucun président ne peut plus penser tripatouiller la constitution pour se donner un troisième mandat. Au Sénégal également il y a des acquis démocratiques certains. Nous avons par contre un sérieux problème au niveau de la justice sociale. On ne peut pas aujourd’hui parler de démocratie si on ne peut pas discuter des questions de la reconnaissance des différents groupes, de la redistribution des ressources disponibles et de la représentation des différentes sensibilités sociologiques.

Niger Inter : vous avez si bien décrit les acquis démocratiques en Afrique. Certains chefs d’Etat africains ont maille à partir avec l’alternance démocratique. C’est le cas de Robert Mugabe au Zimbabwe. Quelle est votre opinion sur l’actualité de ce pays africain ?

Pr Malick Diagne : Le cas zimbabwéen est plus ou moins une situation erratique. Comment un vieillard brinquebalant, au bord du précipice, peut-il prétendre diriger son pays à vie ? Le problème de certains chefs d’Etat africains c’est cette mauvaise vision qui consiste à faire du pouvoir un patrimoine et le pouvoir n’est jamais un patrimoine. Le pouvoir c’est une relation, une relation certes déséquilibrée mais qui est là et où chacun doit trouver sa place et jouer sa partition au nom du vivre ensemble. Par contre dès l’instant où ça devient un patrimoine, on a tendance à le gérer comme sa propre maison, comme on gérerait ses propres biens. C’est justement la conception de Mugabe qui est en train de connaitre une mauvaise fin de règne. Le Zimbabwe est l’un des derniers bastions de ces formes de pouvoir de gens qui pensent qu’ils doivent mourir au pouvoir.

Niger Inter : Aujourd’hui la question migratoire est posée comme un problème majeur de l’humanité alors que c’est naturel que les gens se déplacent du Nord au Sud de la planète ou vice versa. Quelle est votre lecture philosophique de la question de l’immigration ?

Pr Malick Diagne : Pour moi le problème migratoire c’est une question d’humanité. Je me demande dans ce contexte qu’est la mondialisation où le principe, c’est la libre circulation des biens et de façon corrélative des personnes, comment prétendre faire circuler les richesses et vouloir enfermer les humains ou du moins une partie ? A quoi rime ce discours qui voudrait qu’on fasse commerce avec les Africains tout en demandant aux jeunes africains de rester chez vous ?  Je crois que le fait de se déplacer est un droit et même un défi car, les jeunes africains qui se noient dans les océans en voulant aller en Occident lancent à l’humanité un baroud d’honneur comme pour dire : rien ne peut nous empêcher d’aller en Europe. C’est comme qui dirait, vous avez vos stratégies mais notre volonté de partir est inébranlable. Pourtant notre continent est en réalité un sanctuaire des richesses frénétiquement exploitées par les autres avec la complicité de quelques-uns de nos dirigeants qui laissent les populations africaines à leur sort comme ces jeunes-là qui n’ont plus d’espoir.

Niger Inter : alors que faire en termes d’alternative face à ce phénomène ?

Pr Malick Diagne :   A l’épreuve des faits, au regard de la détermination des jeunes africains, on peut dire que ces stratégies concoctées par les Occidentaux sont vouées à l’échec tant qu’on n’arrivera pas à améliorer la gouvernance en Afrique et asseoir une véritable politique de développement. La seule façon de retenir les jeunes africains, candidats à l’aventure migratoire, c’est de leur donner un espoir. De plus en plus, nos jeunes qui ne sont pas nés dans certaines classes sociales n’ont plus aucun espoir. Ils sont obligés de risquer leur vie en se disant que dans tous les cas ils n’ont rien à perdre. Dans un tel désespoir, la seule façon de retenir les africains chez eux c’est simplement de procéder à une redistribution équitable des ressources disponibles. Cette croissance tant chantée en Afrique ce n’est que du discours mais concrètement les gens ne voient rien. Les gens ne mangent plus à leur fin et les systèmes éducatifs sont en faillite. Les intérêts mercantilistes sont en train de tout foutre en l’air de sorte que les jeunes n’ont plus d’espoir.

Niger Inter : La presse internationale a révélé cette semaine un trafic odieux en Libye ou disons la vente aux enchères publiques des êtres humains. En tant que philosophe et citoyen africain quel commentaire vous inspire cette actualité ?

Pr Malick Diagne : Si j’avais un seul mot pour qualifier ce scandale au-delà de l’émotion très forte depuis quelques jours, ce serait de dire que c’est une insulte contre l’humanité. Aujourd’hui où l’on parle d’intelligence artificielle, d’aller habiter la lune, aujourd’hui où l’on est en train d’élaborer un statut juridique pour des robots on nous montre des humains qui vendent d’autres humains ! C’est un anachronisme au sens fort du terme.

Niger Inter : On observe le silence assourdissant de l’Occident qui passe pour le gendarme du monde sur les questions de droits de l’homme. Alors que faire selon vous ?

Pr Malick Diagne : A mon avis cette histoire devrait être le point zéro d’une nouvelle Afrique, c’est-à-dire on devrait avoir une mobilisation à l’échelle du continent telle que le reste du monde allait se demander mais qu’est-ce qui a poussé les Africains à réagir de la sorte. Cette affaire est d’une gravité extrême, inqualifiable. Que des hommes se mettent à vendre d’autres hommes et femmes, des Africains se mettent à vendre d’autres Africains signifie, pour moi, le degré zéro de l’humain. Cela nécessite une refondation, nous avons atteint, à nouveau, les bas-fonds de l’humaine condition. C’est maintenant qu’il nous revient, qu’il revient à la société civile de se mobiliser pour amener les dirigeants africains à une prise en charge de la jeunesse à la hauteur des défis qui l’assaillent. A la vérité, ce problème n’est qu’un épiphénomène par rapport à ce que vit la jeunesse africaine. Il urge qu’il y ait un Sommet extraordinaire de l’Union Africaine sur la jeunesse africaine afin de prendre en charge cette jeunesse désemparée qui ne croit plus en son avenir ici ou même ailleurs. A mon humble avis ce n’est pas de la réaction dont on besoin, encore moins de l’émotionnel mais  plutôt de l’action à travers la mutualisation et la rationalisation des potentiels que regorge cette jeunesse. Je pense que les moyens existent, il suffit juste de les mutualiser et de les rationaliser à l’échelle du continent.

Réalisée par Elh. Mahamadou Souleymane