« Lorsque c’est seulement sur les dépenses que vous jouez, vous ne faites pas de pari sur l’avenir car une dépense vous la diminuez une seule fois mais l’impact de l’amélioration d’une recette augmente chaque année de façon pérenne », déclare Bazoum Mohamed.

A travers cet entretien exclusif, Bazoum Mohamed,  Ministre d’Etat, Ministre de  l’Intérieur, de la Sécurité Publique, de la Décentralisation et des Affaires Coutumières et Religieuses et également président du PNDS Tarayya répond à nos questions sur des sujets d’actualité brûlante. Les drones armés américains, la question fiscale et la polémique suscitée par la banque mondiale sur la classe politique nigérienne constituent le menu de cet entretien.

Niger Inter : Le Niger vient d’autoriser les drones armés américains dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. L’opposition politique et la société civile reprochent au gouvernement de violer la constitution pour ne pas avoir demandé l’autorisation préalable de l’Assemblée nationale. De quoi s’agit-il précisément ?

Bazoum Mohamed : Comme vous le savez notre pays est confronté aux agissements de groupes terroristes qui ne sont pas sur notre territoire et qui ne sont porteurs d’aucune revendication qui concerne notre pays. Ces ennemis, nous sommes déterminés à les combattre dans le cadre de dynamiques de coopération régionales et même internationales. Nous avons en particulier deux grands partenaires  non régionaux : la France qui entretient une opération militaire à l’échelle du sahel qui est l’opération Barkhane qui contribue à notre combat contre le terrorisme.

Nous avons également une coopération opérationnelle avec les Etats-Unis d’Amérique. La preuve c’est que des soldats américains sont morts sur le territoire de notre pays dans le cadre de la lutte contre ces terroristes. Ce qui se passe c’est que nous avons des ennemis qui utilisent des moyens de type asymétrique contre lesquels nous avons des difficultés à l’emporter facilement. Lorsque des individus utilisant des motos peuvent des dégâts pour se dissimuler immédiatement dans la nature c’est toujours difficile de les combattre. Il arrive que nous repérions un ennemi que nous ne pouvons pas détruire  parce que tout simplement nous n’avons pas les moyens adéquats pour cela. Les drones armés sont la réponse idoine aux situations de ce genre-là. En même temps que l’ennemi est repéré, il peut être neutralisé. Jusqu’ici  à chaque fois que nous avons été attaqués, ceux qui nous ont attaqués ont pu en règle générale fuir parce que nos moyens aériens nous les mobilisons avec un décalage tel qu’ils n’ont jamais pu être utilisés de façon judicieuse. Les drones sont la réponse appropriée à la situation ainsi décrite.

 Lorsqu’on a la sécurité de tout un pays qu’on doit assurer avec les moyens très limités qui sont les nôtres, on ne s’encombre pas de bien des questions que peuvent soulever des personnes qui n’ont aucune responsabilité et dont les propos peuvent être des propos de nature seulement à leur faire plaisir. Nous, nous avons à assurer la sécurité du pays et la sécurité de ses citoyens. Lorsque l’opposition porte ces jugements contre nous, ça nous amuse car les français sont là depuis 2013 à l’époque où Lumana était avec nous au pouvoir. Les postures politiques sont des choses que nous comprenons très bien. Ne croyez pas un seul instant que nous sommes intimidés par ce que peuvent dire des adversaires politiques. Quant à la société civile c’est la même chose. Le confort de l’inaction et de l’absence de responsabilités  autorise ses dirigeants à adopter des postures patriotiques et souverainistes. C’est leur rôle d’être vertueux…en paroles.

Niger Inter : Une des allégations justement de l’opposition et de  la société civile c’est que tout  serait passé en violation de la loi. En d’autres termes le gouvernement a agi sans l’avis du parlement…

Bazoum Mohamed : L’article 169 de la constitution est très clair ; il dispose que  les accords de défense et les accords de paix sont ratifiés par le président de la République après autorisation de l’Assemblée nationale. Or, il ne s’agit pas d’accords de défense en l’occurrence. Le seul accord de défense que nous avions signé, c’est l’accord de défense avec le Nigeria en 2013 et il est passé à l’Assemblée nationale. Les accords que nous avons avec les américains et les français sont des petits protocoles sur le statut des personnels qu’ils utilisent pendant leur présence sur notre territoire,  dans le cadre des missions qui sont les leurs. Mais il ne s’agit pas d’accords de défense ; voilà pourquoi ils n’ont pas été soumis à l’Assemblée nationale. Ce sont des accords qui sont signés par le ministre des affaires étrangères ou le ministre de la défense. Il s’agit de protocoles mineurs qui n’ont pas la valeur juridique d’un accord de défense parce qu’un accord de défense, c’est mutuel ; si, nous, nous devrions passer par l’Assemblée nationale même en France ou aux Etats-Unis ils devraient passer  par leurs parlements. Or aujourd’hui grâce à internet quiconque le voudra peut vérifier que l’Assemblée nationale française n’a jamais été saisie pour voter l’autorisation de la ratification d’un accord de défense avec le Niger ; pas plus que le parlement américain.

Niger Inter : D’aucuns s’inquiètent sur les dégâts collatéraux avec l’usage de ces drones armés. Que répondez-vous ?

 Bazoum Mohamed : Savez-vous combien de drones armés sont utilisés au quotidien de par le monde ? Chaque jour, vous avez des dizaines et des dizaines de drones armés qui agissent sur les théâtres de la lutte contre le terrorisme de par le monde. Mais c’est une fois tous les six ans qu’on apprend qu’il  y a eu une bavure. Est-ce que au nom du risque d’une bavure éventuelle totalement hypothétique dont l’occurrence est très rare nous devons nous interdire d’utiliser le moyen le plus efficace pour détruire nos ennemis qui eux font des dégâts bien réels, en tuant nos soldats ? C’est  de cela qu’il s’agit. C’est ça l’équation. Nos pourfendeurs n’ont qu’à faire un petit sondage auprès de nos forces de défense et de sécurité ; ils seront édifiés.

Niger Inter : Avec le recul, on pourrait dire que la pression fiscale de la loi de finances 2018 tant décriée par l’opinion publique relèverait du souci du gouvernement à se conformer aux injonctions de l’UEMOA et du FMI…

Bazoum Mohamed : L’UEMOA c’est absolument indispensable. Ou nous sommes dans l’UEMOA et nous en respectons les directives ou ne sommes pas d’accord avec l’UEMOA et nous en sortons. Mais nous avons plus d’avantages à rester dans l’UEMOA qu’à sortir. Puisqu’il en est ainsi, alors nous ne pouvons pas ne pas respecter les directives de l’UEMOA. S’agissant du FMI, il juge notre gouvernance et il donne des conseils qui consistent à dire que si vous ne mobilisez pas des ressources, vous ne pouvez pas avoir suffisamment de moyens pour mettre en œuvre votre politique. Et les ressources  sont forcément fiscales. Nous sommes dans une situation où jusqu’ici nous avons bénéficié de beaucoup de concours financiers extérieurs qui sont en voie de tarissement. Nous avons été assez accompagnés mais nous ne pouvons pas l’être définitivement. Nous avons une pression fiscale parmi les plus faibles des pays de l’UEMOA. Nous nous devons de l’améliorer pour aller au rythme des autres pays et ne pas être le canard boiteux qui tire vers le bas la Communauté dont nous sommes membres.

J’entends certaines remarques et notamment celle relative à la TATTIE. Je pense que nous avons assez parlé pour expliquer que cette taxe  est en partie à la base du retard de l’élargissement de la couverture de la téléphonie cellulaire dans notre pays. Nous sommes le pays le plus en retard de l’UEMOA et peut être  même de l’Afrique en la matière. Cette mesure fiscale totalement inappropriée qui n’existe dans aucun des pays membres de l’UEMOA est de nature à empêcher l’épanouissement du secteur de la téléphonie cellulaire. En y renonçant nous permettons l’accroissement de la téléphonie dans notre pays et nous avons d’autres formes d’impôts qui s’accroissent en conséquence qui permettent non pas seulement de combler le gap induit par le renoncement à la TATTIE mais de faire bien davantage par la suite.

J’entends aussi l’argument de la réduction des dépenses à travers des mesures comme celle qui consiste à diminuer la taille du gouvernement. Cette mesure est juste au plan symbolique et même peut-être même nécessaire, mais elle a un impact  économique très réduit.

Lorsque c’est seulement sur les dépenses que vous jouez, vous ne faites pas de pari sur l’avenir car une dépense vous la diminuez une seule fois mais l’impact de l’amélioration d’une recette augmente chaque année de façon pérenne. Ceux qui insistent sur l’absence des mesures d’économie budgétaires auraient été plus crédibles s’ils réclamaient ces mesures tout en acceptant le principe de l’amélioration de la pression fiscale. Je constate qu’ils sont plus intéressés par la propagande facile.

Niger Inter : quelle est votre réaction en tant président du PNDS Tarayya sur la polémique suscitée par la Banque mondiale selon laquelle la classe politique nigérienne serait une partie des problèmes du Niger ?

Bazoum Mohamed : Moi je pense que la critique qu’on pourrait faire à la classe politique nigérienne de cette façon n’est pas une critique sans fondement. Il y a quelque chose de vrai dedans. Je me souviens par exemple des critiques que faisaient les dirigeants du MNSD lorsqu’ils étaient dans l’opposition, maintenant ils ne les font plus. De la même façon quand  le Moden Lumana  était avec nous, il ne faisait pas les critiques qu’il fait aujourd’hui. D’ailleurs, à l’époque le ministre le plus laudateur du président Issoufou c’était incontestablement Issoufou Issaka, l’actuel président du groupe parlementaire Lumana.

Moi je suis d’accord que dans notre gouvernance il  y a des choses à revisiter. C’est vrai que notre gouvernance est marquée par la prise en compte de certains impératifs tels que dictés par le contexte actuel de l’insécurité et du terrorisme. Ce contexte commande en effet que nous soyons unis pour faire face à cette adversité inédite : la stabilité et la paix n’ont pas de prix. Nous avons besoin aussi de raffermir nos institutions démocratiques en leur assurant les conditions optimales de leur stabilité.

Cela dit, il n’en demeure pas moins vrai que nous avons besoin du recul par rapport à notre action pour en faire une bonne évaluation. La classe politique se doit de faire sa critique. La société civile pareillement, elle qui est un ersatz de la classe politique.

Interview réalisée par Elh. M. Souleymane et Abdoul Aziz Moussa

 

 

 

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