Dr BAMBA Assouman de l’Université Alassane Ouattara de Bouaké a participé en Novembre dernier au colloque de Niamey sur « L’Etat en Afrique : Fondements et Réponses aux défis du Développement » organisé par le département de philosophie de l’Université Abdou Moumouni de Niamey. Il avait animé une intéressante communication sur le panafricanisme. Dans cet entretien, il décrypte ce concept tout en cogitant sur des questions d’actualité. Interview.

Niger Inter : Présentez-vous à nos lecteurs.

 

Dr BAMBA Assouman : Je suis BAMBA Assouman, Enseignant-chercheur, Maître de Conférences (CAMES) au département de philosophie de l’Université Alassane Ouattara de Bouaké, Côte d’Ivoire. J’ai fait ma thèse unique de doctorat sur le Panafricanisme de Nkrumah, un penseur de l’aube de l’Afrique qui a su s’imposer comme l’un des hommes politiques les plus décisifs et les plus pertinents du continent. Avec l’idée que l’Afrique a accepté d’être ce que son histoire ne dit pas, et qu’elle peut toujours être ce qu’elle ne devrait pas cesser d’être, à savoir une terre d’espérance, je m’intéresse aux études africaines afin de contribuer à rendre ce continent adéquat à lui-même. Autrement dit, je m’intéresse à toutes les questions se rapportant à l’être et au devenir de l’Afrique dont nous sommes les fils, et dont l’avenir détermine le nôtre.

Niger Inter : Vous avez justement présenté une communication sur le panafricanisme au Colloque de Niamey sur ‘’l’Etat en Afrique : fondements et réponses aux défis du développement’’. Quel état des lieux faites-vous du panafricanisme aujourd’hui?

 

Dr BAMBA Assouman : Effectivement, au colloque de Niamey sur « L’Etat en Afrique : Fondements et Réponses aux défis du Développement », tenu du 20 au 22 novembre 2017 dernier,  j’ai présenté une communication sur le Panafricanisme avec un sujet formulé comme suit : « La vivacité politique post mortem de Nkrumah ». A ce rendez-vous du savoir où se nouent des amitiés intellectuelles sur la base d’une écoute pertinente faite de patience, ma contribution a consisté, face à la tragédie que déroule la vie en Afrique, à jeter un profond regard-diagnostic sur la situation de ce continent qui s’enfonce chaque jour davantage dans des difficultés de tous ordres dont rien ne présage de la fin. L’objectif de ce regard clinique, à caractère conceptuel, qui se fait sur le style du médecin légiste que l’enquête de police judiciaire charge de regarder au-dedans du corps la cause du décès, est de repérer les obstacles ou anomalies qui créent l’involution de l’Afrique. De cette façon, je pense pouvoir aider les Africains à comprendre et à améliorer leur situation sociale, sécuritaire, politique et économique, dont l’entière responsabilité leur échoit, afin de remplir leur concept d’homme.

Naturellement, adossant l’étude au Panafricanisme politique, j’ai sollicité la médiation de Nkrumah qui, sur le mode de l’absence, ne cesse d’intervenir, avec pertinence d’ailleurs, dans les débats sur le devenir-développé de l’Afrique. Si j’interroge le micro-Etat africain, c’est pour remettre en cause sa prétention à un avenir vivable hors d’une unité viable à l’intérieur de laquelle peut s’organiser la possibilité, pour le continent, de faire face aux clignotants de la mondialisation. L’endurcissement du micro-Etat africain à l’intérieur de ses frontières, devenues intangibles et étanches, est l’indice que les souverainetés nationales, de plus en plus vaines, ne sont pas disposées à un quelconque abandon, même partiel de leur être, au profit d’un organisme africain supra-national. Le Panafricanisme véritable est ainsi de moins en moins à l’ordre du jour dans les agendas politiques des Etats africains qui se donnent toujours les moyens de différer, voire d’ajourner la réalisation effective de l’Union Africaine en souffrance d’être encagée par les dirigeants au détriment des populations qui y aspirent fortement.

Niger Inter : Des pères fondateurs en passant par des leaders politiques africains et aux acteurs de la société civile aujourd’hui peut-on parler de rupture dans le mouvement panafricain?

  

Dr BAMBA Assouman : Quand vous parlez des pères fondateurs (au pluriel) du Panafricanisme, vous voulez certainement faire référence aux fortes figures politico-intellectuelles comme les Sénégalais Cheikh Anta Diop et Léopold Sédar Senghor, Sékou Touré de la Guinée, Ahmed Ben Bella de l’Algérie, Julius Nyerere de la Tanzanie, etc. Ces figures emblématiques du Panafricanisme qui se dit comme nationalisme africain sont celles qui représentaient les « Christ » du mouvement qui convoquait les Etats naissants au rassemblement pour s’assurer un plein épanouissement commun. Même si Nkrumah, vivant comme mort, personnifie la cause de l’unité africaine avec le Panafricanisme qui reste fondamentalement lié à son nom, la voie politique d’unité qu’il a préconisée est de moins en moins pratiquée aujourd’hui. Elle n’est pratiquement plus utilisée.

En effet, passée la période 2000-2010 caractérisée par l’effervescence politico-intellectuelle des Abdoulaye Wade du Sénégal, Abdel Aziz Bouteflika d’Algérie, Thabo M’Beki d’Afrique du Sud, Olesegun Obensajo du Nigéria, qui ont couvé et mis en place le Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique (NEPAD), le Panafricanisme a connu une forte baisse de régime. Ce NEPAD, fondé sur une vision commune ainsi qu’une conviction ferme et partagée de permettre à l’Afrique de s’extirper elle-même du malaise du sous-développement, est une promesse faite par ces dirigeants aux Africains pour éviter l’exclusion de leur continent d’une planète en cours de mondialisation. Le Libyen Mouammar Kadhafi, avec un style qui lui est propre, a tenté de porter les espoirs de réalisation du Panafricanisme qu’il centre sur sa personne proclamée « le Roi des rois d’Afrique ». Quant aux politiciens de métiers d’aujourd’hui, guettés par la précarité des lendemains, s’en distancient plus ou moins, dans le sens de la maîtrise de leurs pouvoirs locaux. Ce qui fait qu’il est difficile de dégager une personnalité politique comme se souciant véritablement des missions du Panafricanisme telles que déclinées par NKRUMAH qui en faisait un projet de vie. Les gouvernants du continent, toute idéologie politique confondue, mettent en scène le Panafricanisme à travers l’Union Africaine pour ne pas avoir à amputer leurs pouvoirs domestiques d’une parcelle de leur souveraineté. Du passé au présent, la rupture dans le mouvement panafricain est ainsi évidente dans la sphère politique et se dit de soi-même.

La forte tonalité du Panafricanisme ne se ressent mieux aujourd’hui qu’au sein des sociétés civiles des Etats africains, précisément dans la jeunesse qui fait l’effort de ne plus être l’écho des chapelles politiques comme cela a été le cas dans un passé récent avec un type de sociétés civiles dites participatives. La nouvelle configuration de la société civile, tissée dans de la revendication organisée, a pour elle ses nouvelles méthodes d’expression et de lutte. Elle prend essentiellement son appui théorique sur les thèses indépendantistes ou souverainistes de « l’Insubmersible » NKRUMAH, « l’Indomptable » MANDELA et du « Rebelle » SANKARA. Son militantisme comporte une part intellectuelle avec d’importantes productions « littéraires » qui se lisent chez Joseph KI-ZERBO, Sanou MBAYE, Antoine TINE, Doue GNONSEA, Fidèle OGBAMI, René Toko NGALANI, Samba DIAKITE, etc. Dans son aspect activiste, cette société civile, caractérisée par le dynamisme de sa jeunesse, manifeste sur la toile et dans les rues son refus d’accepter un leadership économique et politique médiocre. Elle capitalise des résultats décisifs au Burkina, au Sénégal, en Tunisie, en Egypte et, un peu timidement aujourd’hui au Maroc, en RDC, au Togo, etc. Qu’on la désigne de quelque nom que ce soit, et à quelque Etat auquel elle appartient, l’objectif reste le même : libérer les Etats africains pour leur rendre leur indépendance confisquée par des dirigeants auxquels manque le plus souvent l’estime de soi. Elle ne veut pas qu’on substitue une colonisation intérieure nègre à une colonisation extérieure blanche que le peuple a combattue de toute son âme au point de risquer d’y perdre sa vie. Ainsi, malgré le caractère local des sociétés civiles qui protègent les Etats africains contre eux-mêmes, il y a lieu de relever que les idées qui les alimentent sont, dans le fond, transnationales et sont indifférentes à appartenir à un Etat.

Niger Inter : Aujourd’hui encore l’Afrique est divisée comme hier où on parlait du groupe de Libéria ou de Casablanca. Le problème de l’Afrique n’est-il pas aussi un problème de leadership?

 

BAMBA Assouman : En parlant de Libéria, je pense que vous voulez parler du Groupe de Monrovia qui est la capitale de cet Etat ouest-africain, groupe auquel faisait effectivement face celui de Casablanca au Maroc. A travers Monrovia, une ville de l’Afrique subsaharienne, et Casablanca en Afrique du Nord, ce sont deux Afriques idéologiques qui s’affrontent : l’Unité immédiate et l’Intégration médiatisée par une coopération interétatique accrue. On parlait de « Révolutionnaires » conduits par Nkrumah avec Casablanca comme ville siège et de « Modérés » regroupés autour d’Houphouët-Boigny à Monrovia, groupe dont les thèses vont servir de substrat à la naissance de l’OUA en 1963 en Ethiopie. Effectivement, comme au début de l’Afrique, les problèmes du Panafricanisme sont toujours et essentiellement encore ceux de leadership. Mais, ils ne se posent plus dans les mêmes termes. Si, par le passé, il y avait de fortes personnalités politiques aux égos irréductibles et aux convictions idéologiques irréconciliables (guerre froide obligeant), ce n’est pas tout à fait le cas aujourd’hui où il n’existe plus d’idéologies politiques concurrentes. Il n’y a presque plus personne dans l’espace politique pour assumer, de manière forte, le Panafricanisme, passée la parenthèse de Mouammar Kadhafi qui l’incarnait à sa façon avec ses moyens et ses méthodes. Ainsi, le leadership se pose en ce moment en termes d’absence de personnalités charismatiques et non d’affrontement des charismes comme par le passé avec les Nkrumah et Houphouët-Boigny. On pourrait parler plus adéquatement aujourd’hui de crise de leaders que de crises provoquées par des luttes de positionnement de leaders reconnus. Il y a une véritable panne de leadership réel.

Mais, la marche de l’histoire est en train d’imposer progressivement la solidarité et l’unité aux Etats africains là où les hommes veulent entretenir des divisions factices. L’existence salutaire du G 5 Sahel et la forte mobilisation des dirigeants africains à travailler ensemble à la fermeture du « marché aux esclaves » de la Libye et sauver cet Etat frère de la menace de liquidation sont des signaux que des pôles de décisions peuvent se trouver en dehors de la volonté des hommes. En suscitant ces décisions, l’histoire montre que le Panafricanisme peut avoir une effectivité par le canal des politiques sectorielles collaboratives liées à la sécurité, à l’économie, à la diplomatie, etc.

Niger Inter : Aujourd’hui on parle évidemment de vente d’esclaves en Libye. N’est-ce pas une régression au moment où l’on pense que l’esclavage est banni à jamais.

 

BAMBA Assouman : La réponse à cette question reste solidaire de certains points de la réponse ci-dessus. En lieu et place de régression, moi je parlerais plutôt de déchéance, car l’esclavage est une véritable déchéance de l’humain. Il est l’indice que l’homme n’a pas pu tenir sur la pente de l’humanité qu’il revendique, qu’il n’a pas pu tenir son engagement à rester humain. Il choisit de se chosifier ou de s’animaliser comme pour dire qu’il n’a pas réussi à évacuer le fond animal qui le caractérise naturellement et que, quoi qu’on dise, il reste toujours un animal en tension douloureuse vers l’humanité qui devient pour lui un horizon fuyant. L’achèvement de cette chosification de l’homme, et qui est une chute de l’Africain, se lit dans la promotion des différentes formes de la barbarie dont les effets pervers constituent aujourd’hui de banals simples faits divers qui ne retiennent plus l’attention.

Par une ruse dont l’histoire a le secret, l’esclavage pousse aujourd’hui en Afrique, de manière méthodique et élaborée, sur les cendres des terres de Mouammar Kadhafi qui est le dernier dirigeant du continent à personnifier la cause de l’unité africaine. Mais, si la vente des Africains en terre africaine, vue à travers l’œil de la caméra, choque l’opinion consciente qui réagit de façon conséquente, il faut bien pouvoir comprendre que le phénomène existe et prospère dans plusieurs parties du continent dans une indifférence entretenue en l’absence de la caméra. Il y a donc lieu de savoir pleurer sur le cas de la Libye afin de faire des réserves de larmes à verser sur d’autres lieux d’Afrique dont les tragédies nous seront déroulées par la même caméra devenue l’œil du monde. Les Africains sont toujours des pleureurs tardifs de leurs propres drames.

Mais, pour bien entrer dans une certaine intelligence de la question de la migration massive et incontrôlée dont le nom élégant est la mobilité, il nous faut évoquer, à titre d’élément de base, le propos du jeune Guinéen Fodé TOURE, finaliste de l’émission de télévision intitulée « L’Afrique a un Incroyable Talent » qui vient d’être présentée à l’écran le samedi 02 décembre 2017. En réponse à la question de la présentatrice de l’émission sur l’usage qu’il ferait des dix millions (10.000.000 FCFA) qui récompensent le vainqueur, s’il est déclaré gagnant, il répond de manière presque instinctive : « Je vais d’abord sortir ma mère de la misère dont elle souffre ». Cette réponse, à elle seule, suffit à comprendre un aspect de fond des motivations qui poussent la plupart des jeunes migrants africains à braver la mort. Ce mot du jeune TOURE veut dire, d’une certaine manière, que l’homme ne donne pas satisfaction à son humanité en restant impuissant face à la détresse des siens qui attendent de lui les moyens de l’entretien de leur vie. Dans ces conditions, le message des candidats à l’immigration clandestine, convertis en marchandises mises sur le marché en Libye, est que la déchéance que constitue l’esclavage de soi est préférable à celle des parents en manque de vie humainement digne, acceptable. Cela signifie aussi que la mort, qui ferme les yeux sur cette déchéance, est préférable à une non-vie qui se présente comme la vie et qui ouvre la vue sur l’irregardable.

La Libye, nouveau marché des esclaves au XXIème, faut-il ne pas l’ignorer, est le nom divers de pratiques de déchéance qui dénaturent l’homme sur le continent africain qui sait toujours alimenter l’histoire de l’humanité de ses drames, tragédies en constant changement de formes. La vente d’esclaves africains en Afrique n’est donc pas à percevoir comme une régression, mais plutôt comme l’aboutissement logique de pratiques illogiques de rapetissement de soi.

Niger Inter : Que faire selon vous pour que l’Afrique prenne en charge ses problèmes et défis?

 

BAMBA Assouman : A mon sens, il y a une seule chose et seulement une seule que l’Afrique a à faire et qu’elle doit faire pour être elle-même et vivre convenablement. Il s’agit de recouvrer le sens de l’honneur et de la dignité que le poète chantait chez nos ascendants, « les fiers guerriers de la savane ancestrale ». La lumière de l’humanité s’éteint en l’Africain aujourd’hui parce qu’il a réussi à se satisfaire de petites choses sans grandeur alors qu’il peut bien faire de grandes avec peu de choses. Par exemple, quand vous prenez la notion de réussite, elle n’a pratiquement plus de contenu de sens en Afrique. Dans ce continent, surtout dans sa partie subsaharienne, réussir, la plupart du temps, c’est avoir une situation socio-professionnelle qui permet de ne pas mourir de faim, avoir une petite voiture de seconde main comme élément de distinction sociale et un peu d’argent de poche pour supporter la vie du paraître qui s’y déroule. La perception de l’entreprise y est encore anecdotique et sans vision réelle au-delà de la vie de l’entrepreneur en personne. La conséquence est que l’entreprise survit rarement à son créateur de sorte que les héritiers des riches se retrouvent généralement à compléter la liste, déjà longue, des pauvres.

Cet état des faits est ainsi justement parce que ceux qui sont généralement dits riches en Afrique constituent en réalité une bourgeoisie de la fonction publique. S’ils ne sont pas devenus riches pour avoir gardé par devers eux les deniers publics, l’argent du contribuable en tant que fonctionnaires à la position professionnelle privilégiée, ils le sont en tant qu’entrepreneurs ayant l’Etat comme principal client. Cela a pour conséquence que le changement de régime ou de gouvernement entraîne toujours un changement de riches. Chaque régime constitue artificiellement ses riches et part généralement avec eux, à moins d’une conversion opportuniste réussie des convictions. On a ainsi affaire à des riches saisonniers (hormis quelques rares uns) dont les plus grandes entreprises se réduisent généralement à être des compagnies de transport terrestre, des bar-restaurants, des constructions de maisons d’habitation, etc.

Pour que l’Afrique puisse véritablement se prendre en charge, il lui faut apprendre à assumer les charges que sa vie de continent engendre. Aussi longtemps qu’elle va se décharger sur les autres pour résoudre à sa place les problèmes qu’elle crée, elle ne pourra rien régler d’elle-même et son existence va lui échapper au profit de celui qui se tient à côté d’elle pour l’aider à vivre. Ensuite, elle ne pourra jamais être première si elle se complaît à toujours faire le rang derrière les autres. Enfin, qu’elle n’attend point de relever des défis lancés par quelqu’un d’autre, car celui qui les lance y applique toujours une force développée par lui et dont il contrôle les contours. Il faut donc que l’Afrique apprenne à lancer ses propres défis avec ses propres forces. Cela recommande qu’elle soit un continent d’hommes de valeur ayant des valeurs sur quoi s’appuyer et non errer sans réel point d’ancrage avec les valeurs des autres en qui on fonde son salut.

Niger Inter : Avez-vous un dernier mot ?

 

BAMBA Assouman : Dans un dernier mot, je voudrais saluer  le Journal Le Républicain et Niger Inter de l’initiative cartésienne qu’ils prennent de s’ouvrir à des approches plurielles des problèmes qui touchent à l’Afrique. Le faisant, ils s’inscrivent dans la réalisation du Panafricanisme des idées qui, je l’espère, va conduire au Panafricanisme politique de Nkrumah pour un continent africain retrouvé en lui-même à sa propre disposition.

Interview réalisée par Elh. Mahamadou Souleymane