1917-2017

Kawusan,Tagama,Fona, Al Mokhtar Kodago, Aghali, Al Khorar…. Il y a cent ans, l’insurrection nigérienne qui fit trembler le colonialisme  français

Historien, Djibo Hamani a aujourd’hui le grade de  professeur émérite. Très sobre et rigoureux à la fois, le professeur Djibo Hamani est auteur d’une fructueuse production intellectuelle sur l’histoire générale de l’Afrique et du Niger en particulier. Très au fait des événements, il nous renseigne ici sur le centenaire de  Kawusan.

La plus grande insurrection anticoloniale qui ébranla l’Empire colonial français avant le Vietnam fut celle qui partit d’Agadez en décembre 1916. Elle fut conduite par Kawusan des Ikaskazan et Tagama le sultan de l’Ayar. Son ampleur inquiéta le colonialisme français au point qu’il fit venir des secours militaires de France, de Dakar, du Soudan (Mali), de l’AEF, de l’Algérie…Les colonialistes anglais mirent le port de Lagos à la disposition de la France pour l’envoi des secours par Kano reliée à Lagos par le chemin de fer. Des troupes anglaises furent dépêchées dans la région de Tahoua-Madawa pour garantir l’ordre colonial, permettant ainsi aux militaires français de la zone de faire mouvement vers l’Ayar (Aïr). Kawusan avait en effet assiégé la garnison française pendant 82 jours et l’aurait certainement prise, mais des trois canons qu’il possédait un seul arriva à Agadez. Dans ses correspondances, il avait annoncé son intention de chasser les Français de l’Ayar, de Tawa et du Damagaram et les Anglais de Kano. Il avait écrit aux « chefs » de la zone sud du pays pour les appeler à l’insurrection, tentative avortée à cause du mouchardage d’un chef touareg qui en informa les Français. Lui et Tagama avaient également écrit aux Tubu du Tibesti pour qu’ils participent à ce jihad. Les Français avaient malheureusement réussi à diviser le monde touareg, en mettant Moussa ag Amastan de l’Ahaggar (Algérie) à leur service et en permettant à leurs alliés de s’emparer des troupeaux de tous ceux qui soutenaient Kawusan.

Malgré les trahisons, les couardises et les incompréhensions, les Français furent à deux doigts de perdre sans l’intelligence d’un de leurs officiers, le capitaine Sabatier qui refusa le combat en attendant les secours qui finirent par arriver. Ils subirent pourtant des défaites par la suite, notamment à Tchitaboraq le 28 décembre, à Adarbisinat en février ; le 29 aout à Guluski à l’est de Tanut, 300 guerriers conduits par Kawusan en personne infligèrent à l’armée française une défaite cuisante qui vit les rescapés prendre leurs jambes à leurs cous. Après l’arrivée des renforts français, les insurgés évacuèrent Agadez en direction du nord et du Damargu. Ce fut à Aghalanga qu’eut lieu l’affrontement le plus long, le plus impressionnant et le plus mémorable ; devant la puissance de feu des Français, les partisans se retirèrent. Les Français ont admiré l’intelligence, le courage et les qualités militaires de Kawusan et de ses hommes. Le capitaine Sabatier écrit : « Les attaques furent bien menées, le tir au canon très précis, la progression de l’infanterie bien dirigée, avec une extraordinaire souplesse à utiliser le terrain. » Les militaires nigériens d’aujourd’hui ont-ils tiré les leçons de ces combats alors qu’ils évoluent sur le même terrain ?

Les Français eurent sérieusement peur, et cela explique sans doute la sauvagerie de la répression, très souvent contre des gens totalement ignorants de ce qui se passait : massacre de marabouts d’Agadez devant la mosquée Abawaje, massacre d’hommes adules devant le palais du sultan, massacre des populations de l’Azawagh y compris des femmes et des enfants. Il fallait semer la terreur pour qu’aucune tentative de ce genre ne se répète !

Kawusan était venu dans le cadre du projet de la Sanusiyya de chasser les Infidèles des terres d’Islam. Cette confrérie islamique était depuis fort longtemps présente dans les régions d’Agadez, du Damargu, de Zinder et de Kano. André Salifou a raison de parler d’insurrection « senoussiste ». Mais pour un musulman l’ensemble du monde musulman forme une unité, une Nation « al Umma » et il n’y a pas de césure entre  domaine religieux et domaine profane. L’intervention de la Sanusiyya dans n’importe quel pays musulman était donc, d’un point de vue islamique, parfaitement légitime !

Il faut relier le combat de Kawusan à ceux de Kwanni, de Junju, de Libatan, de Jangebe, de Galma, d’Iferwan, de Tanamari, d’Alfa Seybu et d’Umaru de Karma, réactions islamiques régionales dont la paroxysme fut l’insurrection de l’Ayar où apparait une vision transcendante, au-dessus de la région et des ethnies.

Kawusan sera tué le 5 janvier 1919 près de Murzuk (Libye) surpris par un détachement turc. L’administrateur  colonial français Yves Riou dit de lui : « Il avait certainement une personnalité sortant de l’ordinaire. Jusqu’au bout il resta notre ennemi irréductible, mais on ne saurait lui dénier énergie, ténacité, bravoure, talents militaires. » Abdurrahim Tagama et Fona l’Ag Adode (Amanokal) des Kel Away qui cherchaient à atteindre Kufra le bastion de la Sanusiyya furent attaqués par les Français à l’est de Dao Timi le 8 Mai 1919. Le sultan et sa femme furent pris mais Fona échappa. Les Français ramenèrent Tagama à Agadez et l’assassinèrent  dans sa cellule le 30 avril 1930. Fona qui continua à inciter les Musulmans au soulèvement fut pris à Kano par les Anglais et livré aux Français qui l’assassinèrent à Niamey le 19 décembre 1929.  Tous ces faits sont ignorés du Niger officiel qui s’apprête à fêter la honteuse date du 18 décembre qui symbolise le coup de force du gouverneur Colombani contre le Sawaba et la mise en place d’un pouvoir entièrement dévoué au néocolonialisme. Le Niger officiel détourne la tête de ces héros qui devraient servir d’exemples à nos soldats, à notre jeunesse et au peuple tout entier : d’Iferwan et d’Agalal à Lugu, de Sorbon Hausa au Damargu, de Bubon à Kwanni, de Libatan à Jangebe, de Galma à Tasawa,  du Damagaram à Junju, la liste est longue de ceux qui sacrifièrent leur vie pour sauvegarder l’honneur ! Par ignorance ou par mépris pour leur propre histoire ou simplement par un complexe méprisable, les dirigeants nigériens ont fait table rase de leur passé et « construisent » leur pays en n’ayant en mémoire que l’expérience des autres. C’est les noms des personnalités et des localités citées plus haut qui devraient se retrouver sur les aéroports, les rues, les places, les ponts, les échangeurs etc. et non pas ceux des collaborateurs du système colonial : Kawusan ou Tagama ou Fona au lieu de Mano Dayak, Djibo Bakari au lieu de Diori etc etc. A quand le réveil et le retour à la dignité de ce peuple chargé d’histoire ?

(voir également : Yves Riou : La révolte de Kaocen/ André Salifou : Kaoussan ou la révolte sénoussiste/ M. Zakari : L’Islam dans l’espace nigérien/)

 Pr   Djibo HAMANI (Niger Inter Magazine)