La rareté de pièces de monnaie communément appelées ‘’jetons’’ perdure au Niger voire dans la sous-région, apprend-on. Ce phénomène cause des désagréments aux petits commerces et tous les utilisateurs de la petite monnaie. Taximen, boutiquiers du quartier, pharmaciens, parents d’élèves, chacun se démène pour disposer des précieuses pièces de monnaie de 5 à 500fcfa.   Un vrai casse-tête. En attendant la réaction de la BCEAO, dans notre prochaine édition, notre reporter décrit ici l’acuité du problème à Niamey.

En ces temps de récession économique presque mondiale, une difficulté nouvelle est venue s’ajouter au lot des obstacles que doivent braver les nigériens chaque jour. En effet, ces derniers font face à un problème inhabituel : celui de la rareté des pièces de monnaie.

« babu canji ! » ou encore « barmey sino ! » sont là des expressions que les nigériens entendent couramment. Ils entendent couramment ces expressions  dans les pharmacies et boulangeries, dans les taxis ou minibus de transport urbain, chez le boutiquier du coin ou la vendeuse de galettes chaudes ou de beignets, aux guichets dans les agences des sociétés d’eau ou d’électricité, bref, dans tous les commerces.

Ô poisse, quand tu nous tiens ! Au Niger, nos braves concitoyens ont toujours fait « contre mauvaise fortune bon cœur » en matière des transactions commerciales quotidiennes. Ils ne se lassent point de demander, leur billet de banque ou pièce de monnaie en main, à qui voudra bien leur faire la monnaie. Quand ça leur arrive d’en chercher, bien sûr. Face au refus voulu ou forcé, certains, par habitude, sourient et se tournent vers une deuxième, troisième, voire énième personne, avant de se résigner à dépenser une part dans le montant de la pièce ou du billet et obtenir, ainsi, la monnaie tant recherchée. Qui n’a pas eu ce déplaisir d’une dépense inopportune juste pour avoir de la petite monnaie ?

En effet, sauf cas d’exception, il est rare de trouver la monnaie d’une pièce ou d’un billet de banque sans pour autant acheter quelque article auprès de n’importe quel commerçant de la place, tellement, c’est devenu difficile.

Fourératou, brave mère de famille, est habitante de Bassora, un quartier du quatrième Arrondissement de Niamey. A côté d’elle, deux garçons gringalets et turbulents qui, visiblement, viennent de l’école parce qu’ils portent encore la tenue caractéristique de leur établissement. Tout en les couvant de regard, elle raconte : « Mes deux enfants vont à l’école primaire. Chaque matin je donne à chacun une pièce de 100 F pour la recréation. Mais, avoir de la monnaie est devenue si difficile que chaque soir je prends soin d’en trouver afin que mes enfants ne soient pas en retard à l’école le lendemain. »

 Mais, le retard de ses enfants à l’école n’est pas moins agaçant que trouver les pièces de monnaie à leur donner. Irritée, la brave dame  ajoute : « Souvent, avoir les deux pièces de 100 F devient une vraie gymnastique. Pour ça, il faut obligatoirement acheter chez le boutiquier des articles que généralement je n’en ai vraiment pas besoin. »

A une dizaine de mètres du centre de loisir ‘’Martaba’’,  toujours à Bassora,  Hamadou, un homme d’une quarantaine d’années a en mains un gros sachet bleu en plastique qu’il agite à la descente d’un minibus de transport urbain plus connu sous le nom de ‘’Faba’’. Il gronde, les yeux rouges de colère : « Pour une course de 125 F je viens de payer 200 F faute de monnaie ! J’ai donné 500 F à l’apprenti mais il m’a remis seulement 300 F, la voiture a démarré et m’a laissé planté là ! »

 Cette petite mésaventure que vient de connaître Hamadou, est familière  aux usagers des ‘’Faba’’. Mais, un jeune chauffeur, assis tranquillement dans la cabine de son minibus en attente de chargement, les deux mains au volant, nous confie sans hésitation aucune : « Faute de monnaie, il nous arrive de remettre au client son argent sans le faire descendre et nous le conduisons jusqu’à destination. Il nous arrive aussi de conduire des passagers à 100 F au lieu de 125 F quand les pièces de 25 F venaient à nous manquer ».

 Cette rareté de pièces de monnaie a ceci de gênant qu’elle ralentit les élans des hommes et des femmes dans la recherche de leur pain quotidien, aussi minime soit-il.

Moustapha Moussa Amadou est chauffeur de taxi. Il vient de prendre une petite pause avec sa famille. Disponible pour le travail du soir, la tête sous le capot du taxi, il dit d’un air résigné : « Certains clients montent dans nos taxis mais ne se rendent pas compte du désagrément qu’ils nous causent en ne nous informant pas qu’il faut qu’on leur rende de la monnaie au bout de leur course. Ce qui, en général, devient du temps perdu pour eux et pour nous aussi ».

 Seydou Shériff est le tenancier de la boutique que les gens de son quartier appellent ‘’Sabon Kanti’’. Debout derrière le comptoir, il parle,  tout en faisant attention aux clients venus faire des achats dans sa boutique : « Pour 200F, 100 F, 50 F, 25 F ou toute autre pièce de monnaie, il m’arrive de refuser des clients et, en ceci, perdre de l’argent. Je me demande ce qui est à la base de cette situation de manque de pièces de monnaie ! »

Cette rareté est-elle significative d’un enrichissement ou d’une vie devenue de plus en plus chère ? La classe moyenne est-elle devenue d’un seul coup si nombreuse à Niamey que les pièces de monnaie ont fuit la ville pour remplir les poches des paysans ou quelques petits commerçants de nos villes et villages de l’intérieur ? Ceci explique-t-il cela ?

De toutes les façons, les tenants du business, grands et petits à Niamey, savent monter les enchères. C’est ici que nos concitoyens ont pris le malin plaisir de faire monter les prix pendant Ramadan, ou quand Aïd El Fitr et Tabaski approchent.

Mais cela n’est qu’un épiphénomène qui ne peut expliquer la rareté des pièces de monnaie en ce lieu. N’est-ce pas aussi qu’il faille jeter un coup d’œil sur cette attitude toute particulière qui a cours au sein de la population de notre Capitale, celle du rejet des pièces devenues lisses à l’épreuve du temps et des transactions ?

C’est ce que déplore Moustapha Moussa Amadou le taximan : « Quand un client descend de mon taxi, j’examine bien la pièce de monnaie qu’il me tend pour payer sa course. Je vérifie si la valeur faciale qui y est inscrite n’a pas disparu. Je le fait parce que les clients eux-mêmes font la même chose quand je leur rend la monnaie ».

 Si des pièces de monnaie sont littéralement rejetées pour être devenues lisses, comment cela ne peut-il pas créer la rareté ? Cela n’engendre-t-il pas la diminution de la richesse et du pouvoir d’achat ? Il est bien entendu et compris de tous que c’est de la bonne circulation de la monnaie que la richesse se crée et augmente.

Cependant, chose grave encore, ce n’est pas seulement les pièces de monnaie devenues lisses que la population de Niamey n’accepte pas, il y a aussi la pièce de 250 F, que celle-ci ait vieillie ou soit toute neuve. Tout comme elle l’a fait du billet de 2500 F jusqu’à ce que celui-ci disparaisse du circuit monétaire. Il fut un temps que la Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), institution financière sous-régionale, propriétaire de la monnaie en usage ici chez nous, ait lancé un appel pour dire que la pièce de 250 F est bel et bien valable.

 Le gouvernement de la République du Niger a dû lancer le même appel, mais sans que cela produise l’effet de faire accepter la pièce sus-indiquée par la population. Cette situation va en s’aggravant parce qu’elle finira par surgir dans nos régions par effet de contagion. Il revient à la BCEAO de beaucoup communiquer dans le sens de ramener la sérénité au sein de la population de l’espace UEMOA quant à la bonne circulation de sa monnaie. A moins que cela soit une situation qui lui est d’un avantage certain.

Bassirou Baki (Le Républicain du 1er mars 2018)