Le week-end dernier, le Ministre de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation (MESRI) a été interpelé par l’Assemblée nationale à propos de la crise universitaire. A cette occasion, un débat très constructif et responsable a eu lieu. Les députés Lamido Moumouni Harouna (MNSD NASSARA) et Soumana Sanda (LUMANA FA) partagent avec nous à travers cette interview croisée leurs approches de cette situation de l’école nigérienne.

Niger Inter : Vous avez interpelé le weekend dernier le ministre de l’Enseignement Supérieur sur la crise à l’université Abdou Moumouni de Niamey. Quelles leçons avez-vous tiré de ce débat d’intérêt national ?

Député Lamido M. Harouna : Effectivement le samedi 7 Avril 2018, le ministre de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation a répondu à une interpellation que nous lui avons adressée au sujet de la situation qui prévaut dans nos universités en particulier à l’université de Niamey.

Les questions à lui adressées sont ainsi formulées : Quel est le ratio enseignant chercheur-étudiant par matière enseignée et par université ? Le chevauchement des années universitaires n’est-il pas un surcoût pour l’Etat ? Quelles sont les causes réelles des crises persistantes dans nos universités en général et celles de Niamey en particulier ? Quelles mesures avez-vous prises ou comptez-vous prendre pour juguler les crises universitaires en général et celle de l’Université de Niamey en particulier ? L’année académique 2017-2018, peut-elle être sauvée ?

A l’issue des différentes réponses données par le ministre, nous pouvons constater que nos universités souffrent de plusieurs problèmes dont entre autres : la non maitrise des effectifs, le retard dans le paiement des bourses, le manque d’infrastructures, les grèves répétitives des étudiants et des enseignants chercheurs, etc.  Tout cela doublé d’une crise de confiance entre les enseignants chercheurs et les étudiants. En toile de fond de toutes ces difficultés se trouve la question financière (retard dans le paiement des bourses, subventions des universités insuffisantes et irrégulières, etc.). S’il est indéniable que des efforts énormes ont été consentis par les régimes successifs, il n’en demeure pas moins que les difficultés actuelles que vivent nos universités sont de nature à compromettre la qualité de l’enseignement. Le chevauchement des années académiques est, selon le ministre, de nature à grever les dépenses publiques dans le secteur. Toute chose qu’un pays comme le nôtre ne pourrait se permettre. Mais, les débats francs et constructifs organisés lors de cette interpellation sont à n’en point douter source d’espoir dans la résolution des problèmes ainsi posés. Si les uns et les autres (enseignants chercheurs et étudiants) se renvoient mutuellement la responsabilité de la crise, il est par contre apparu dans les réponses du ministre une prédisposition du gouvernement à dialoguer fortement afin de rapprocher les deux composantes essentielles de la communauté universitaire. Le ministre a affirmé sans ambages que l’année académique sera sauvée, même s’il n’en a pas donné la programmation qui permettrait de résorber le retard ainsi constaté.

Député Soumana Sanda : Le débat a malheureusement mis en évidence des crispations sur les positions des acteurs concernés, et l’impuissance voire l’incapacité du gouvernement à mener une médiation conséquente en vue de ramener la confiance que requiert cette situation. Il est également apparu (heureusement) que la Représentation Nationale peut jouer un rôle décisif dans le règlement du conflit avec l’intérêt individuel et collectif marqué par les élus.

Niger Inter : Quel est votre message à l’endroit des partenaires du monde scolaire à savoir gouvernement, étudiants et enseignants ?

 

Député Lamido M. Harouna : A mon sens, l’affaire de l’école est une question nationale qui concerne le gouvernement, les parents d’élèves, l’Assemblée Nationale, les enseignants chercheurs et les étudiants. Aucun pays au monde n’a réussi à accroitre son économie sans des ressources humaines qualifiées, compétentes et surtout conscientes de son rôle dans la construction nationale.

Si nous devons construire un Niger de demain, prospère économiquement et socialement solidaire, nous devons bâtir un système éducatif à même de former des citoyens consciencieux, respectueux de la loi et  de l’ordre, mais intellectuellement libéré. C’est pourquoi, je pense que dans toute résolution de conflit qui viendrait à naitre au sein de la communauté universitaire, l’on doit privilégier le dialogue, tout en faisant en sorte que nos lois et règlements soient intelligemment et jalousement respectées. Les différentes composantes que nous venons de citer doivent contribuer à la recherche de cet équilibre difficile mais nécessaire. Il appartient à l’enseignant d’être responsable et de servir de modèle à travers  ses actes et faits, à travers la qualité de son enseignement mais aussi à travers le respect du volume horaire à lui affecté.

Quant à l’étudiant, la discipline et l’obéissance à son enseignant ne sont que des qualités propices à l’acquisition du savoir, et non des vils défauts qu’on pourrait considérés comme étant des soumissions. Ils ont intérêt, pour être les leaders ou les dirigeants de demain, à s’armer de science jusqu’aux dents. Cheikh Anta Diop ne disait-il pas : « Qu’à connaissance égale la vérité triomphe » ?

Le gouvernement et l’Assemblée nationale, en ce qui concerne l’université de Niamey, doivent amener les deux parties à trouver un terrain d’entente dans les meilleurs délais, car l’année académique s’amenuise de jour en jour.

S’il est vrai que certaines dispositions des textes régissant l’université sont insuffisantes, ou incomplètes, ou même ambiguës, il s’avère nécessaire de façon concertée de les reprendre afin de les conformer aux besoins du moment et même anticiper sur les années à venir.

 

Député Soumana Sanda : Le message est simple, chacun doit jouer impérativement sa partition, à commencer par le gouvernement qui a le devoir de créer d’abord le cadre adéquat d’amélioration des conditions de vie, d’études et de travail. Ce qui aura l’avantage de diminuer de part et d’autre les charges de frustration, de tension et de méfiance.

En ce qui concerne les Enseignants et les étudiants, à présent qu’il y’a eu autant de frottements, il me semble nécessaire de jouer balle à terre maintenant. Chacun doit faire un pas vers une solution à l’amiable pour sauver l’année et mettre en place un dispositif à même d’éviter une telle situation.

Niger Inter : Quel commentaire vous inspire la situation actuelle de l’école publique Nigérienne ?

Député Lamido M. Harouna : Les difficultés que vit l’école nigérienne dans son ensemble sont inhérentes à son caractère mal adapté à nos valeurs éducatives traditionnelles.  Elle semble être un objet d’emprunt aux valeurs mal assimilées et aux contenus souvent non conformes aux besoins de notre économie. Il me semble que pour résoudre le problème de l’école nigérienne dans son ensemble, qu’il faille repenser les curricula afin de les adapter au mieux aux besoins de l’économie nationale. L’école doit être le ciment de l’unité nationale de par la formation civique qui doit y être donnée. Elle ne doit pas être considérée comme l’apanage exclusif du Gouvernement. Toutes les composantes de notre nation doivent contribuer à son essor et à sa consolidation. L’école doit avoir un financement suffisant, permanent, mais utilisé de façon efficiente.

Au-delà de ce postulat, il est possible, à travers un consensus politique fort, d’adopter des lois programmes assorties des lois de programmation, à même de baliser de façon durable la conduite à tenir, au-delà des contingences politiques. Ces lois pourraient entre autres définir des orientations claires et précises, la nature du citoyen à former, les sources de financement du système, etc.

Enfin il est essentiel de retenir que le dialogue est le meilleur outil pour la résolution durable des conflits.

 Député Soumana Sanda : L’échec patent de la renaissance dans ce domaine vital est malheureusement sans précédent. Il se trouve malheureusement que les gouvernants qui semblent être sur une autre planète refusent d’admettre cet état de fait à savoir avouer leur crime, faire leur mea-culpa et poser objectivement le débat. La situation de notre Ecole traduit le chaos auquel notre pays est confronté et la disqualification du gouvernement actuel de l’en sortir. Jamais nous n’avons vu autant de jeu politique dans le système éducatif (je parle bien entendu du primaire et du secondaire) ou l’appartenance politique est le facteur déterminant pour tout. C’est tout le système qui a été délibérément démantelé pour que l’enfant du pauvre ne sache plus à quel saint se vouer. Il s’agit d’un crime impardonnable !

Propos recueillis par Elh. M. Souleymane