Un regard synoptique sur les messages véhiculés sur les réseaux sociaux, les journaux et les débats souvent à l’Assemblée nationale de notre pays ont suscité en nous des interrogations à savoir si nous dialoguons réellement ou monologuons ? Y a-t-il une différence entre ces deux concepts ? Qu’est ce qui fait la spécificité du dialogue ? Le dialogue, a-t-il des exigences ? Est-il régi par des principes ?

Sans une prétention académique nous voudrions juste esquisser quelques fragments de réflexions sur la question. Le but de ce texte est d’atteindre un large nombre de citoyens qui participent activement par les débats à la vie politique de notre cher pays.

La démocratie se veut un système inclusif de large participation des citoyens  à la vie politique de leur pays. Certes les débats se tiennent au parlement, mais les citoyens se constituent aussi en des organisations non gouvernementales pour défendre leurs intérêts et servent aussi de veille démocratique pour prévenir et empêcher l’abus du pouvoir et des dérives totalitaires. Un des éléments moteurs déterminants d’un tel exercice dans toutes les démocraties délibératives est le DIALOGUE, la discussion argumentative. Les grandes décisions qui concernent la vie d’une nation se discutent à l’Assemblée nationale mais aussi dans l’espace public. Certes, la démocratie est le plus souvent basée sur la logique du nombre. Autrement dit, après  des discussions parlementaires les voix sont comptées pour adopter des lois ou entériner des projets de lois ; mais dans les grandes démocraties face à des décisions difficiles seules les arguments sont essentiels car ils sont soumis au crible de la raison. Les arguments ne sont pas seulement comptés mais ils sont aussi pesés.

Cependant, le comportement dialogique a ses exigences. Seules les arguments et l’examen critique de ceux-ci dans le respect mutuel et la courtoisie doivent prévaloir. Les invectives, les insultes, les irrévérences, la référence à la logique des muscles, les menaces, les intimidations, les manipulations stratégiques etc. ne sont pas des attitudes à promouvoir le dialogue. Il est bien vrai que le type de rationalité sous-jacente à la politique est la rationalité stratégique ou l’homme n’est pas nécessairement la finalité d’une action politique donnée, mais plutôt un simple moyen. La realpolitik nous enseigne que tous les subterfuges, l’humiliation, le mensonge, les complots, les calculs mesquins, les fausses accusations, les assassinats, les alliances contre nature etc. sont utilisés en politique pour parvenir au pouvoir, le maintenir ou le préserver à tout prix. Ces pratiques font dire à beaucoup d’observateurs des faits politiques ou analystes qu’il n’y a ni éthique ni morale en politique. Persister dans cette logique de la politique que certains dénomment le machiavélisme, c’est en réalité s’engouffrer et s’engluer dans un cycle de manipulations continues et infinies.

Il est alors important de comprendre que la raison stratégique à l’œuvre dans le politique qui semble être son essence, ne dialogue pas ; elle instrumentalise et fonctionne sous le mode de l’utilitarisme. Il y a donc nécessité d’humaniser la politique en la conviant ou la forçant à  l’autoréflexion. L’idéal type de la démocratie délibérative est justement basé non pas sur le diktat mais sur la raison axiologique ou communicationnelle. Elle est l’expression de la raison dialogique par excellence dans le sens où il est question d’échange d’idées verbales entre deux ou plusieurs personnes. Un dictateur ne dialogue pas ; il dicte et monologue. Il ne cherche pas la vérité car il l’a. Elle est son bon vouloir. Sa vérité n’obéit qu’à  son arbitraire et ses humeurs.  Elle ne se discute pas; on lui obéit tout simplement.

Dans un contexte d’ouverture politique, le dialogue est une disposition d’esprit, une résolution à l’intercompréhension. Ce processus exige que nous apprenions à nous décentrer de nos ego, à se mettre dans une disposition d’esprit à faire des concessions afin de promouvoir un rapprochement mutuel, un consensus. Un dialogue sincère nécessite un cadre de respect mutuel, d’écoute, d’acceptance de l’altérité et la reconnaissance de l’autre comme un partenaire de discussion et une individualité qui coopère à la cherche et à l’établissement de la vérité, la sincérité, la tolérance, la justice etc. La vérité n’est jamais donnée car elle est le produit d’une délibération, d’un débat argumenté ; elle est le résultat d’un processus. Elle se développe dans et par la dialectique des idées, c’est à dire arguments contre arguments. Voilà pourquoi la vérité est ici DIA-LOGIQUE.

Au demeurant,  il est essentiel que les parties en dialogue reconnaissent que personne ne détient le monopole de la vérité et que celle-ci émerge comme le fruit de la coopération et de la responsabilité. Le dialogue, ainsi caractérisé, a pour  principe de base l’argumentation, la force de la logique et non la logique de la force, les invectives, les attaques personnelles et les atteintes à l’intégrité physique ou morale des partenaires en discussion. Toutes ces exigences et principes du dialogue ne sont pas des choses ajoutées de l’extérieur à celui-ci, bien au contraire. La tolérance, l’égalité, l’équité, la justice, le respect mutuel, la solidarité, la coopération, la différence, l’effort de la vérité, le consensus etc. sont des normes ou principes éthiques constitutifs du dialogue. Là où un seul de ces principes est piétiné alors le dialogue cesse d’en être un. Dès qu’on s’engage dans un débat ou une discussion argumentative on a déjà foulé le sol de la raison communicationnelle et on a toujours déjà reconnu les normes éthiques. Refuser ces normes dialogiques, c’est refuser le dialogue, la raison. Refuser ces normes éthiques, c’est se verser dans l’irrationnel, c’est dicter aux autres ce qu’il faut faire et par voie de conséquence, c’est se déshumaniser car ce qui fait de l’humain un humain c’est sa conformance aux normes de la raison. Le dialogue réel doit alors être régulé par ces principes éthiques normatifs décrits supra.

Pour conclure, il est impératif que nous reconnaissions que la discussion politique, sociale ou  même académique est soumise à des exigences, des principes et normes sans lesquels aucune participation sérieuse à la cherche des solutions à nos problèmes n’est possible. Le dialogue est le principe moteur des sociétés ouvertes basées sur la démocratie délibérative.

Sidi Bilan