« Je pense qu’avec les nouveaux projets en cours de réalisation comme Kandaji avec 130 MW, Salkadamna avec 600 MW, les centrales solaires d’Agadez et de Niamey, l’excédent de la SORAZ et l’interconnexion du WAPP par la dorsale nord, le Niger sera excédentaire et sera même un exportateur d’énergie électrique », déclare  Sédiko DOUKA

Niger Inter Magazine : Présentez-vous à nos lecteurs.

Sédiko DOUKA : Merci de m’avoir donné l’opportunité d’éclairer humblement l’opinion sur la problématique de l’énergie. Je m’appelle Sédiko DOUKA, Commissaire chargé de l’Energie et Mines de la CEDEAO depuis Mars 2018. J’ai fréquenté les écoles primaire, collège et lycée jusqu’au Bac au Niger et ensuite à l’étranger pour les études supérieures couronné par un diplôme d’Ingénieur Electromécanicien. J’ai aussi obtenu d’autres diplômes en sciences de gestion en l’occurrence un DESS en Administration et gestion des Entreprises et un Master Finance. Ma carrière a débuté à la NIGELEC durant 11 ans, à l’ASECNA Dakar au Département Ingénierie et Projets pendant 7 ans, aux Nations Unies durant 3 ans et à la CEDEAO depuis 9 ans avec grade de Directeur avant de devenir Commissaire.

Niger Inter Magazine: Les défis énergétiques constituent un véritable frein au développement en Afrique de l’Ouest. Que fait la CEDEAO pour booster les efforts des pays membres ?

Sédiko DOUKA : Avant de penser aux solutions, essayons de voir quels sont ces défis ? La région regorge de beaucoup de potentialités non encore exploitées : hydraulique, solaire, éolienne en dehors des systèmes classiques de combustibles fossiles en l’occurrence les produits pétroliers, le gaz et le charbon. Rien qu’avec l’hydroélectricité, la demande peut être couverte. La demande n’est couverte qu’à 55%. Le taux d’accès à l’électricité est de 40% avec moins de 10% en zones rurales avec une grande disparité entre les Etats : le Cap Vert par exemple enregistre un taux de plus de 90% suivi du Ghana avec près de 75%. Les tarifs d’électricité sont parmi les plus chers au monde pour paradoxalement une population qui n’a pas assez de moyens. Les sociétés nationales publiques d’électricité connaissent pour la plupart des sérieux problèmes financiers, d’investissements très souvent générés par les pertes techniques et commerciales sur les réseaux électriques et le faible recouvrement des créances.

C’est pourquoi, l’ambition première de la CEDEAO est d’accroitre la coopération régionale et l’accès à l’électricité à travers l’harmonisation des politiques et des programmes de ses Etats membres, leur interconnexion  et le développement des énergies renouvelables dans la perspective d’un marché régional de l’électricité. C’est pourquoi la CEDEAO a créé en plus de la Direction de l’Energie basée à Abuja, des Agences spécialisées tels que : (i) le Système d’Echange d’Energie Electrique Ouest Africain (EEEOA / WAPP) pour promouvoir et développer les infrastructures de production et de transport d’énergie électrique et assurer la coordination des échanges entre les Etats membres de la CEDEAO (ii) l’Autorité du Gazoduc de l’Afrique de l’Ouest (AGAO) qui assure la régulation du gazoduc de l’Afrique de l’Ouest, projet qui permet de valoriser les importantes quantités de gaz naturel du Nigéria pour la production d’électricité. Une ligne de 680 km existe entre le Nigeria, Benin, Togo et le Ghana (iii) l’Autorité de Régulation Régionale du secteur de l’Electricité de la CEDEAO (ARREC) pour assurer la régulation des échanges transfrontaliers d’électricité et apporter un appui conséquent aux régulateurs nationaux du secteur de l’électricité des Etats membres (iv)Le Centre des Energies Renouvelables et de l’Efficacité Energétique de la CEDEAO (CEREEC) chargé du développement du marché des énergies renouvelables et de vulgariser l’efficacité énergétique dans la région.

Le WAPP est embarqué dans la mise en œuvre d’un plan directeur consistant à la construction de 16 000 km de lignes d’interconnexion électrique et de plus de 10 300 MW pour un montant de 26 milliards USD.

Aujourd’hui, toutes les conditions sont réunies pour la création d’un marché régional de l’électricité à travers la réalisation des dernières interconnexions à réaliser comme celle appelée dorsale pour l’axe Nigeria-Niger-Burkina-Benin et Togo.

Niger Inter Magazine: Comment justement exploiter les potentialités solaires de la communauté CEDEAO ?

Sédiko DOUKA: Les potentialités solaires peuvent être exploitées à travers des options consistant soit à :(i) construire des grands centres de production solaire pour alimenter un grand nombre de localités ou de grands centres avec des modules de 5 à 30 MW ou(ii) alimenter des petites localités en zone rurale de manière décentralisée. La première option a l’avantage d’utiliser à fond les potentialités du fait qu’on puisse produire l’énergie à grande échelle quitte à maitriser ou contrôler le  cout du kWh produit.  La seconde option a l’avantage de permettre aux localités isolées d’avoir accès à l’énergie. Aussi, renforcer les capacités des centres de recherches ou d’application comme le CNES au Niger. Il y a ce qu’on appelle le mix énergétique c’est-à-dire la composition des différentes formes d’énergie produite dans un pays. Vous constaterez que partout au monde, la part des énergies renouvelables particulièrement le solaire est marginale (moins de 10% même dans les grands pays comme la France, les Etats Unies, l’Allemagne ou le Royaume Uni). Ceci, parce qu’il était très onéreux de faire face au cout du kWh produit du fait des couts des investissements à amortir surtout pour des puissances relativement grandes. Aujourd’hui, avec des recherches, l’on arrive à avoir des couts du kWh compétitifs. La tendance actuelle dans le monde est d’augmenter la part des énergies renouvelables dans le mix énergétique. Ceci est d’autant plus justifié du fait que les autres sources d’énergie peuvent tarir. De ce fait, la place du solaire est essentielle.

Niger Inter Magazine: Pensez-vous qu’il est grand temps que le Niger opte pour le solaire ?

Sédiko DOUKA : Stricto, on ne peut pas suggérer que le Niger opte pour le solaire de manière exclusive. Il faut plutôt dire que le Niger développe l’énergie solaire tant dans la production à grande échelle c’est-à-dire la construction de grandes centrales solaires comme celle en cours de construction à Agadez et celle à venir sur le site de Gorou Banda que dans la petite échelle par l’utilisation des systèmes individuels ou l’électrification des petites localités. Le Niger doit en fait mixer ses sources d’énergie en faisant appel à toutes les formes. Selon les statistiques que nous avons, le Niger a un potentiel de 1 718 MW reparti en 350 pour le gaz, 150 du Diesel, 200 en énergies renouvelables dont le solaire, 650 pour le charbon et 368 pour l’hydroélectricité (Kandaji, Gambou, Namari Goungou, Dyodyonga). Evidemment, il y a l’utilisation de l’uranium pour des besoins civils ou le projet de construction d’une centrale nucléaire régionale est en discussion au niveau de la HANEA. En somme, pour un pays, il faut diversifier les sources pour optimiser les tarifs.

Niger Inter Magazine: Le constat établi récemment par la Banque Mondiale, c’est qu’il y a une disparité entre les sociétés nationales d’électricité et les revenus des citoyens. Comment selon vous faire en sorte que le prix d’électricité soit à la portée de la majorité des citoyens ?

Sédiko DOUKA : Cette question pose la problématique du tarif d’électricité. Dans le principe, l’électricité est un service public, donc un droit du citoyen au même titre que l’eau, l’éducation, la sante, l’emploi, etc… A ce titre, les sociétés d’électricité ne sont pas astreintes ou assujetties à faire des bénéfices mais comme toute entité dotée d’un cahier de charges ou d’un contrat de gestion, elles ont obligation à équilibrer leurs comptes comptables. Si l’on veut avoir un prix abordable comme vous le dites, il faut soit :(i) que les Etats concourent aux grands investissements initiaux dans la totalité ou partiellement ou à travers des subventions et des mesures incitatives comme la fiscalité (ii) que les sociétés fassent preuve de bonne gestion des ressources (iii) que le pays puisse développer des grands centres industriels qui permettent d’avoir une clientèle dont la consommation permettra d’optimiser les centrales de production d’énergie par l’obtention d’un cout de production optimal (iv) que le mix énergétique soit diversifié et (v) que le pays bénéficie d’interconnexions avec les autres de la région afin de bénéficier d’un prix du kWh compétitif sur le marché régional.

Pour le dernier point, raison pour laquelle la CEDEAO veut mettre en place le marché régional de l’électricité ou chaque pays peut acheter l’énergie sur un marché ouvert comme au niveau des bourses de valeurs mobilières. Le prix peut être compétitif et garantie de la permanence de l’énergie, donc réduction des temps de coupures.

Niger Inter Magazine: En tant qu’ancien cadre de la NIGELEC, comment expliquez-vous le fait que malgré les investissements réalisés, le délestage continue ? Aussi, que dites-vous des critiques de l’opinion publique sur cette entreprise ?

Sédiko DOUKA : C’est vrai que j’ai eu la chance de travailler à la NIGELEC dans toutes ses dimensions c’est-à-dire dans quasiment toutes ses composantes au Siège et à l’intérieur du Niger. Il  y a effectivement une incompréhension entre le grand public et la NIGELEC dans la mesure où cette entité est uniquement jugée sur les coupures d’électricité enregistrées et certainement leurs conséquences. Vous seriez surement étonnés si je vous dis que sur la base de la comparaison des chiffres des sociétés nationales d’électricité de l’Afrique de l’Ouest, la NIGELEC figure parmi les meilleures en termes d’indicateurs de gestion. Par exemple, le rendement du réseau qui est le rapport entre l’énergie livrée à partir des centres de production et celle réellement facturée au niveau des compteurs des clients est de 90%, c’est-à-dire seulement 10% est perdu sous forme de vols d’énergie ou autres causes. Dans ce lot, il y a des pays qui enregistrent des taux de pertes de plus de 50%. Il en est de même pour le recouvrement et le temps de coupures ou les chiffres de la NIGELEC sont loin parmi les meilleurs de la région. Dans tout ça, le tarif a seulement changé après 23 ans, ce qui est invraisemblable. En théorie économique, un tarif est assujetti au changement en plus ou moins selon des échéances très courtes, mais celui appliqué au Niger a durée 23 ans statique, chose indéfendable. Mon rôle n’est pas de défendre la NIGELEC mais c’est la réalité des choses telles qu’elles se présentent. J’ose espérer qu’avec la création de l’Autorité de Régulation du Secteur de l’Energie(ARSE), il y aura un suivi des fluctuations du tarif en fonction des paramètres en jeu pour une éventuelle révision en temps opportun.

Heureusement que le tarif appliqué est sur la base de la péréquation ou il reste le même sur l’ensemble du territoire. De sorte que les zones bénéficiaires comme celles qui sont interconnectées sur le réseau du Nigeria compensent les pertes enregistrées sur les autres centres qui sont aussi nombreux. Ce que les gens doivent savoir, la plus part des localités électrifiées le sont parce que c’est un service public et non à cause d’une rentabilité hypothétique.

Pour revenir sur les coupures, je pense qu’avec les nouveaux projets en cours de réalisation comme Kandaji avec 130 MW, Salkadamna avec 600 MW, les centrales solaires d’Agadez et de Niamey, l’excédent de la SORAZ et l’interconnexion du WAPP par la dorsale nord, le Niger sera excédentaire et sera même un exportateur d’énergie électrique.

Niger Inter Magazine: L’autre défi dans la zone CEDEAO c’est l’électricité rurale. Alors comment la CEDEAO contribue-t-elle à ce que le monde rural ait un accès effectif à l’énergie ?

Sédiko DOUKA : Au niveau de la CEDEAO, nous avons un programme de renforcement des capacités des Agences d’électrification rurale. Le programme consiste à les outiller des mécanismes de financement, des différents modes ou schémas possibles d’électrification rurale. Il faut dès lors penser à faire une électrification qui consiste à optimiser les investissements, donc réduire les tarifs à supporter par la population. Pour accélérer le développement de l’électrification rurale, une des formules consiste à subdiviser le territoire en concessions d’électrification. Il s’agit de donner une licence à un concessionnaire qui peut être un privé, une association, un groupement ou une commune et qui participera aux investissements. Celui-ci exploitera la concession sur une longue durée, appliquer un tarif sous contrôle de l’Autorité de régulation.

Niger Inter Magazine: Que répondez-vous à ceux qui parlent de manque de volonté politique comme frein à une véritable intégration économique au sein de la CEDEAO?

Sédiko DOUKA : Vous savez, la CEDEAO a un rôle de facilitation, de coordination et de catalyseur vis-à-vis de ses Etats membres. C’est à dire que lorsqu’il est senti une nécessité de prendre un texte régional commun ou une mesure, la CEDEAO fait appel aux Etats aux niveaux des Experts, des Ministres et des Chefs d’Etat et de Gouvernement pour s’entendre. Le texte ou mesure consensuelle sera par la suite ratifié par les Etats et la CEDEAO est chargée de veiller à la mise en œuvre. Il faut savoir aussi que les Etats sont souverains dans leur prise de décision et la mise en œuvre. Souvent, il est constaté des retards dans l’application ou des non applications selon lorsque les intérêts des Etats sont en jeu. Des grands sujets comme le tarif extérieur commun, la monnaie unique, les accords de partenariats économiques pour ne citer que ces derniers, sont très sensibles et il faut comprendre les réticences de certains Etats selon les effets positifs ou néfastes sur leurs économies malgré le principe de subsidiarité et de solidarité dont ils sont astreints ou signataires. Malgré tout, des avancées ont été réalisées dans les domaines de : la libre circulation des personnes, des biens et services avec les voyages sans visa et le droit de résidence et d’établissement, les échanges électriques par la création du marché régional de l’électricité, la paix, la sécurité et les affaires politiques.

Niger Inter Magazine: Quel est votre dernier mot ?

Sédiko DOUKA : Je termine en disant que le secteur de l’énergie a beaucoup de défis et d’obstacles particulièrement la question du financement des investissements. Il faut dès lors repenser  la manière de monter les projets par une bonne préparation de ces derniers à travers des études de faisabilité et la présentation des dossiers bancables aux partenaires techniques et financiers. C’est un secteur public qui est obligé de faire recours au privé. L’essentiel est de faire face à la demande, d’améliorer la qualité de services et d’avoir un tarif abordable et réaliste. J’encourage la jeune génération des nigériens à faire carrière dans le secteur de l’énergie qui est un domaine transversal.

Interview réalisée par Elh. Mahamadou Souleymane

(Niger Inter Magazine N°13)