« Le cinéma est ce miroir qui à travers le temps, nous montre qui nous sommes, d’où nous venons et nous invite à méditer sur où nous allons », déclare Sani Magori

 Sani Elhadj Magori est né à Galmi au Niger en 1971. Après avoir passé son diplôme d’Ingénieur d’Etat en agronomie saharienne en Algérie, il a travaillé comme journaliste pour différents magazines et journaux, français et nigériens. En 2008, il réalise « Notre Pain Capital » puis obtient un Master 2 Réalisation documentaire de création à l’Université Gaston Berger de Saint Louis (Sénégal). Le fondateur de la société Maggia Images a la charge de booster le cinéma nigérien en tant que Directeur Général du Centre National de la Cinématographie du Niger (CNCN). Dans l’entretien qui suit, il nous parle de son art et sa vision pour inverser la tendance dans le domaine de la culture.

 Niger Inter : Comment avez-vous embrassé la carrière de cinéaste ?

 Sani Magori : Je pense que le cinéma est en moi depuis l’enfance, car j’aimais regarder les films, à la télé d’abord avec  le feuilleton français  Jackou le Croquant à qui je m’identifiais quand j’étais malheureux. A l’âge de douze ans déjà, j’avais la chance  de me glisser dans la voiture avec mes frères pour aller  voir des films à Malbaza. Un jour de janvier 2006, j’ai rencontré MALAM Saguirou qui avait déjà sa boite de production de film DANGARAMA. Je lui ai proposé un texte sur le rôle économique et la fonction social de l’Oignon violet de Galmi. A la lecture, Saguirou voyant les prémisses d’un film documentaire m’a encouragé à aller en résidence d’écriture de Africadoc à Tombouctou au Mali. Résultat : POUR LE MEILLEUR ET POUR L’OIGNON que j’ai écrit à Tombouctou et produit par Malam Saguirou a eu un grand succès illustré par sa sélection à Cannes à LA FABRIQUE DU CINEMA DU MONDE en 2008. Puis en 2017 je suis allé à Saint Louis du Sénégal pour faire un MASTER 2 en réalisation Documentaire de Création. Voilà comment j’ai pris goût du cinéma, je me suis retrouvé et j’en ai fait ma principale activité en créant ma propre société de production, en formant les plus jeunes et en produisant les films d’autres réalisateurs. Aujourd’hui après une décennie dans le cinéma, Dieu a fait que je sois choisi pour insuffler un nouvel dynamisme à notre cinéma pour le rendre compétitif.

 Niger Inter : vous êtes Directeur Général du Centre national de la cinématographie, pouvez-vous nous présenter brièvement ce Centre ?

 Sani Magori : Le Centre National de la Cinématographie du Niger (CNCN) est un Etablissement Public à caractère Professionnel créé en 2008 pour sortir  le cinéma Nigérien de sa léthargie et tirer profit du potentiel  de l’industrie cinématographique  en termes d’opportunités, d’emplois, de rentabilité économique, et d’affirmation de l’identité culturelle. Pour cela, il a été élaboré une politique cinématographique en 2008, et l’ordonnance n°2010–46 du 29 juillet 2010 relative à l’industrie cinématographique et vidéographique. Cette politique dont l’objectif stratégique est le rétablissement du cercle « production- diffusion – production »  se fonde sur six (6) axes majeurs à savoir le cadre institutionnel et réglementaire, la formation, l’appui à la création, la structuration des filières, la promotion et la diffusion, les infrastructures et les équipements.

Niger Inter : Aux commandes du 7ème art au Niger depuis quelques mois quels sont les défis à relever dans ce domaine?

 Sani Magori : Le cinéma nigérien doit ses années de gloire d’une part à l’engagement total de nos aînés, à leur dynamisme, à la mutualisation de leurs énergies et d’autres parts à des dispositions qui leur permettaient de trouver des fonds nécessaires à la production des films. Aujourd’hui les défis sont différents car même si le numérique facilite la pratique du cinéma, les sources de financement sont très sélectives et se font rares. Au Niger par exemple il n’existe pas de fonds destiné au cinéma. Notre défi c’est de remettre le cinéma nigérien tout genre compris sur la scène nationale et internationale, le rendre accessible et disponible pour tous. Il faudrait s’appuyer donc sur la formation et la sensibilisation des producteurs qui sont les employeurs.  Inciter les sociétés de production agréées qui ne font que l’institutionnel ou le spectacle, à s’intéresser à la création cinématographique. Nous devrons gagner la confiance de l’Etat pour qu’il ne voit plus le cinéma comme un simple passe temps, mais un véritable levier économique et donc le soutenir en créant un fonds dédié à la production cinématographique à l’image des autres pays de la sous régions. Pour réussir notre mission commune et accomplir nos devoirs respectifs, nous devrons créer une synergie et raffermir nos liens.

Niger Inter : Comment entendez-vous inverser la tendance ?

 Sani Magori : Je peux vous assurer que nous sommes conscients des tâches qui nous attendent, et pour cela nous sommes en train de finaliser notre plan stratégique qui couvre la période 2018 – 2035. Nous nous assurons une démarche participative incluant des professionnels du cinéma, des personnes ressources. Ce plan va nous permettre d’élaborer des projets concrets à court  moyen  et long terme. Néanmoins, nous nous attelons urgemment à remettre sur pied la salle de cinéma JanGorzo qui est la seule salle de sa génération dont le bâtiment est toujours conservé pour le cinéma. Aujourd’hui la tendance en Afrique est le retour vers les salles car les télévisions s’orientent plus vers les séries et les programmes éducatifs.  Or au Niger, construire d’autres salles ne drainerait pas du monde tant que cette salle qui est un trait d’union entre la génération qui a vu le temps de gloire du cinéma nigérien, celle qui a vécu la disparition des salles et celle qui n’a jamais vu de film dans une salle de cinéma.

 Niger Inter : D’aucuns disent que le cinéma se réduit au documentaire au Niger. Que répondez-vous ?

 Sani Magori : Non, je ne suis pas de cet avis, même si ces dernières années, il y a une vague des documentaristes qui se sont formés dans de grandes écoles africaines, à l’IFTIC et  par le Forum Africain du film Documentaire initié par Inoussa Ousseini. Il y a beaucoup qui évoluent dans la fiction et un peu moins dans le cinéma d’animation. Et notre mission est justement de parvenir à un équilibre de la production tous genres confondus.

Niger Inter : Le président de la République fait de la Renaissance Culturelle l’axe n°1 de son programme. En quoi selon vous le cinéma peut contribuer au changement des mentalités attendu à travers cette vision?

 Sani Magori : Le président de la République SE Issoufou Mahamadou croit en la culture comme moyen de parvenir à la modernisation de notre pays sur le plan économique, social et politique. Je crois que le cinéma en tant que pivot des arts est à l’avant garde de la renaissance culturelle car sur ce plan il a une triple fonction : servir de support de transmission des messages avec une fulgurance exponentielle, susciter des échanges constructifs et favoriser la création d’emplois et des richesses.

Niger Inter : De manière pragmatique comment pourrait-on procéder pour promouvoir les valeurs et combattre les antivaleurs avec le cinéma?

 Sani Magori : Un film qu’il soit documentaire ou fiction est souvent un témoignage du réalisateur sur une réalité donnée. Pour s’attaquer à ces contre valeurs qui minent le développement de nos sociétés il faut d’abord croire à la force de la caméra. La lumière du cinéma éclaire les objets tout en agissant sur eux. Le cinéma est ce miroir qui à travers le temps, nous montre qui nous sommes, d’où nous venons et nous invite à méditer sur où nous allons. Un film peut à la fois être une mémoire et un vecteur de bonnes pratiques culturelles,  mais aussi créer des cadres de débats constructifs.

Niger Inter : votre film « Koukan kourcia » est un modèle de dialogue intercommunautaire. Comment avez-vous eu l’idée de réconcilier ces populations de Doguerawa?

 Sani Magori : Les médiatrices est le Koukan Kourcia 2 que j’ai réalisé deux ans après le Koukan Kourcia 1 le Cri de la Tourterelle. J’ai pensé ce film pour apporter ma contribution à la résolution d’un conflit qui a plombé le développement de la commune de Doguérawa au lendemain des élections municipales de 2011 . Ce conflit entre le village de Galmi et Doguérawa a affecté négativement les relations des ressortissants desdits villages à travers le Niger et le monde. Alors en tant que fils du terroir qui vit la douleur de ce conflit au quotidien, j’ai décidé d’utiliser mon art pour ramener la paix. Mes armes étaient la Zabaya Houssey, Hamsou Garba, Zara Dibissou, Fati Niger et Kara Da Kiachi qui sont les médiatrices sur ce conflit. L’objectif était de trouver les mots et les stratégies afin d’inciter le chef de Canton de Doguérawa à demander pardon à son peuple. J’ai eu l’idée de faire ce film quand j’ai mesuré la force de frappe du chant de la Zabaya sur les décisions de nos anciens, notamment mon papa lors du tournage du film Koukan Kourtia le cri de la tourterelle. Devant plus de 4000 personnes, le Chef de Canton a teu le courage de s’incliner et de demander pardon à son peuple pour tous les torts qu’il aurait causés aux uns et aux autres durant son règne. Aujourd’hui le Chef de Canton Ibrahim Attawel n’est plus de ce monde. Cette parole qui a apaisé les cœurs de son peuple restera gravée dans la mémoire collective pour l’éternité.

 

Niger Inter : quel est votre cinéaste modèle ?

 Sani Magori : J’ai plutôt des films que j’ai aimés et qui m’ont inspiré. J’aime les films documentaires  où l’engagement du réalisateur est visible. Les films de fictions où les héros sont des gens ordinaires mais qui par un hasard se retrouve au centre de la scène.

Niger Inter : Quel est le film qui a marqué votre enfance?

Sani Magori : Le film qui a marqué mon enfance est assurément le feuilleton francais Jackou le Croquant.

Niger Inter : Quel est votre meilleur moment d’inspiration ?

Sani Magori : Mon meilleur moment d’inspiration est sans doute pendant mes voyages, dans l’avion ou le bus, les nuages et les paysages à l’ infini qui apaisent et ouvrent l’esprit à la reflexion.

Niger Inter : Quel est votre meilleur film de votre filmographie ?

 Sani Magori : Le film que j’ai vraiment aimé est  Koukan Kourcia le Cri de la Tourterelle grâce auquel mon père a trouvé le courage de revenir au village où il est décédé quelques temps après. En outre ce film est une expérience humaine très enrichissante pour moi.

Niger Inter : Quel est votre message particulier?

Sani Magori : Mon message est d’abord aux cinéastes à qui je demande de s’organiser en structures de production et en associations responsables afin d’être prêts pour la mise en œuvre de nos projets de relance de notre cinéma.

Je remercie les autorités qui ont cru en moi, qui m’ont fait confiance en me donnant cette responsabilité et ceux qui ne cessent de m’encourager. Nos portes sont ouvertes à tous, je vous remercie !

Interview réalisée par Elh. Mahamadou Souleymane

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