« Je pense que les médias doivent se mettre au service des populations et nom des décideurs », déclare Issa Fakaba Sissoko

 

Issa Fakaba Sissoko est rédacteur en chef du Studio Tamani au Mali. En mission à Niamey au studio Kalangou où nous l’avons rencontré, il a bien voulu aborder dans cet entretien  l’approche médiatique de la Fondation Hirondelle comme contribution à une presse libre et indépendante et aussi un traitement professionnel de l’information. Il nous a également brossé la situation de la presse malienne et apprécié la dernière présidentielle dans son pays.  

 Niger Inter : présentez-vous à nos lecteurs et dites-nous l’objet de votre mission à Niamey.

 Issa Fakaba Sissoko : Je m’appelle Issa Fakaba Sissoko, rédacteur en chef du Studio Tamani au Mali un des projets de la Fondation Hirondelle basé au Mali et qui existe depuis cinq ans. Je suis à Niamey dans le cadre d’une mission auprès de nos collègues du studio Kalangou du Niger qui est un projet médiatique de la Fondation Hirondelle. La première étape de cette collaboration entre le studio Kalangou et le studio Tamani c’était d’abord la visite au Mali de Boubacar Diallo, rédacteur en chef du studio Kanlagou et moi je devrais venir au Niger après les élections au Mali. L’objectif de ces échanges avec les collègues de Kalangou consiste à réfléchir sur les voies et moyens pour développer une collaboration sous régionale entre ces deux projets laquelle collaboration qui devrait s’étendre au Burkina Faso dont le projet est en gestation. On est parti du principe que les trois pays sont frontaliers et ils ont des langues en partage et des préoccupations communes. Nous en tant que journalistes, en tant que projets de la fondation Hirondelle notre objectif est de réfléchir à des productions journalistiques sur les préoccupations communes à ces trois pays comme par exemple l’immigration, l’insécurité et le banditisme tout au long de nos frontières. Mais aussi vous n’êtes pas sans savoir également qu’il s’agisse du Mali, du Burkina Faso ou du Niger qu’il y a des camps des refugiés maliens dans ces pays-là. C’est dire que nous avons des thématiques communes. Il s’agit donc d’élaborer un document de travail avec mon confrère Boubacar  permettant aux reporteurs de nos deux rédactions de travailler sur ces thématiques.

Niger Inter : En fait, les studios Tamani et Kalangou quel genre de médias êtes-vous ?

Issa Fakaba Sissoko : pour comprendre notre philosophie, il faudrait remonter à l’origine de la création de la Fondation Hirondelle dans les années 1994 avec le génocide au rwandais notamment l’histoire de la tristement célèbre radio ‘’des mille collines’’. Une radio qui ne contribuait pas à la stabilité, qui ne contribuait pas à la paix et à la cohabitation ethnique en son temps entre Hutu et tutsi. La Fondation Hirondelle étant créée dans ce contexte-là a jugé bon de développer à travers le monde ce qu’elle a appelé des ‘’médias de la paix’’. Quand vous prenez le contexte malien c’est dans ce cadre-là que la radio Tamani a été créée en juin 2013 au moment où les groupes armés étaient en pleine négociation pour le retour de la paix. L’objectif de nos radios ce n’est pas de remettre en question les radios existantes mais d’apporter une contribution, d’apporter un autre regard, une autre façon de traiter l’information pour un journalisme plus libre et indépendant. Car comme vous le savez dans nos pays africains l’indépendance et la liberté des médias ont encore du chemin à parcourir. C’est dans ce contexte que le studio Tamani a été créé et notre objectif c’était de donner la parole à tout le monde et de donner l’information factuelle. L’autre particulièrement des radios de la Fondation Hirondelle il n’y a pas de genres de commentaires : on ne fait pas d’édito ni de chronique. Par exemple est-ce le bilan du président est bon ? Alors s’il est bon ou mauvais c’est aux acteurs et analystes de le dire aux éditeurs. Le journaliste n’a pas d’avis à donner. C’est vous dire que nous tenons notre force par  notre neutralité dans notre façon de faire du journalisme. Pour le studio Kalangou au Niger c’est le même esprit, la même ligne éditoriale. Vous verrez qu’au début de chaque projet il y a ce qu’on appelle la charte de la fondation Hirondelle, un document qui explique l’éthique et la déontologie des journalistes qui doivent travailler dans ces projets.

Que répondez-vous à ceux qui pensent que malgré vos précautions vos débats restent tout de même politiques ?

Issa Fakaba Sissoko : Je ne pense pas si j’ai la légitimité de parler du cas nigérien mais je sais que les cas ici et chez nous sont similaires parce que nous avons le même mode opératoire comme je l’ai rappelé tantôt. Au Mali le studio Tamani a été créé dans un contexte où il n’y a pas de véritables débats. L’ORTM (Office de Radio et télévision du Mali) qui est censé faire ces débats a brillé par son absence dans ce cadre. Or nul n’a besoin de dire qu’en démocratie les débats sont essentiels en ce sens que le débat favorise le dialogue, le débat favorise l’information, la sensibilisation des populations. C’est ainsi qu’à nos débuts le studio Tamani a eu des difficultés à mobiliser les débateurs mais aujourd’hui nous sommes en train de changer la donne. Je ne vais pas nous jeter des fleurs mais si vous voyez les débats que nous avons organisés pendant la récente campagne électorale au Mali où les 24 candidats ont été invités de façon officielle pour venir débattre de leurs projets de société, je dis simplement que nous avons été utiles pour les populations, à la démocratie et au journalisme de façon générale. A mon avis ces débats, il faut les maintenir et les encourager.  Moi je salue la régularité de nos chroniqueurs d’ici comme de chez nous qui contribuent à la formation d’une véritable opinion publique comme gage de la qualité d’une démocratie.

Niger Inter : parmi vos radios partenaires il y a également des radios communautaires…

Issa Fakaba Sissoko : Au début du projet Tamani nous avons commencé avec 23 radios, aujourd’hui nous sommes 70 radios partenaires qui relaient soient en direct ou en différé nos programmes. On avait commencé par des journaux du soir seulement mais aujourd’hui nous avons même initié la matinale. Nous avons un journal de 10 minutes. Les auditeurs auraient voulu qu’on aille au-delà des 10 mn mais nous savons que plus un journal est long plus vous perdez vos auditeurs. Mais ce que nous avons fait  en tenant compte de la demande des populations  c’est  de faire un journal à 8 heures du matin, une heure de grande écoute pour la radio. Nos émissions sont également reprises sur notre site web et c’est pratiquement la même chose que fait le studio Kalangou  ici au Niger.

Niger Inter : Vous séjournez à Niamey avec vos collègues du studio Kalangou. Quelle est votre impression sur le travail  de vos confrères du Niger qui travaillent dans ce projet de la Fondation Hirondelle ?

Issa Fakaba Sissoko : J’ai eu la chance de participer au forum du studio Kanlangou le vendredi soir où j’ai partagé le plateau avec des confrères nigériens. C’est aussi la même chose que nous faisons à Bamako où le vendredi soir aussi est laissé aux éditorialistes de la presse malienne qui décryptent l’actualité et qui aident les auditeurs à comprendre d’autres aspects de l’actualité. A Kalangou, j’ai vu une rédaction très jeune et dynamique et franchement qui a eu la chance d’avoir un chef d’équipe, M. Boubacar Diallo qui est quand même un des pionniers de la presse aujourd’hui ici et en Afrique en général. Et quand il est parti à Bamako, j’ai vu qu’il connait presque tous nos aînés de la presse malienne. C’est une chance d’avoir comme chef un journaliste aussi chevronné avec un cahier d’adresses assez fourni et qui a le background nécessaire pour diriger les jeunes. J’espère qu’ils profiteront de son expérience pour que la relève soit assurée.

Niger Inter : Quel est l’état des lieux de la presse malienne selon vous en termes de liberté et d’acquis ?

Issa Fakaba Sissoko : Sans détour, le regard qui est vraiment le mien c’est de dire que ce n’est pas normal que depuis la libéralisation des médias que les médias maliens soient encore à ce stade-là. On peut se plaire que les journalistes peuvent faire des éditoriaux sans se faire arrêter par la sécurité d’Etat, on peut dire que les journalistes ont la possibilité d’animer des débats sans qu’à l’heure décente d’antenne qu’ils ne soient embarqués par des hommes en arme même s’il faut relativiser mais je dis que le combat de 1991 nous n’avons pas fait des sacrifices pour seulement ces acquis actuels mais bien plus que cette liberté relative des médias. Depuis mon arrivée j’ai parcouru la presse nigérienne, il y a des fortes ressemblances avec la presse malienne. Aujourd’hui nous avons plus de 400 radios au Mali. C’est une chance, c’est une richesse mais que vaut le contenu de ces radios ? Le nombre est certes flatteur mais la qualité n’y est pas. Certaines radios tentent d’inverser la tendance, tentent de se professionnaliser mais il reste encore du chemin à parcourir. En ce qui concerne la presse écrite nous avons une soixantaine de titres dont une quarantaine sort régulièrement. Nous avons une vingtaine de télévisions privées depuis la libéralisation mais certaines n’ont pas commencé à diffuser. Mais nous avons une dizaine qui diffuse leurs programmes. Mais la grande problématique dans cette diversification de la presse malienne reste encore le contenu. Ce que les citoyens attendent des médias c’est qu’ils parlent de leurs vraies préoccupations. Les médias n’ont de sens que lorsqu’ils traient des vrais problèmes du pays dans le sens d’améliorer la bonne gouvernance et de consolider les acquis démocratiques. Je pense que les médias doivent se mettre au service des populations et nom des décideurs. Très malheureusement au Mali comme ailleurs en Afrique les médias sont sous l’emprise des capitaux ou intérêts privés. Aujourd’hui par exemple les citoyens ne sont pas satisfaits des services des compagnies des téléphonies mais à cause des contrats mal négociés les médias ne peuvent pas dénoncer l’arnaque dont sont victimes les consommateurs. C’est vous dire un peu comment l’information est prise en otage par ceux qui ont l’argent ou le pouvoir.

Niger Inter : On dit que les journalistes ne peuvent pas être indépendants lorsqu’ils travaillent dans des conditions de pauvreté et de précarité. Nos confrères au Mali bénéficient-ils d’une convention collective ?

Issa Fakaba Sissoko : Dans les  années 2008/2009, il y a une association des journalistes de l’Afrique de l’Ouest (UJAO) à travers son antenne du mali qui s’est battue pour qu’il y ait la convention collective. On avait procédé à une sorte de signature de ce qu’ils ont appelé convention collective qui n’en est pas une selon moi parce que c’est une cérémonie qui a eu lieu sans les employeurs de presse. Le document est resté lettre morte jusqu’à ce jour. Dans beaucoup de pays africains vous avez des journalistes qui vivent avec des salaires très bas, d’autres n’en ont même pas et ils vivent de ce qu’on appelle ‘’les communiqués finaux’’ c’est-à-dire après certaines cérémonies on leur donne 5000f ou 10 000f. Vous conviendrez qu’avec ça vous ne parviendrez pas à assoir une presse professionnelle libre et indépendante. On a assisté en réalité à la ‘’clochardisation’’ des journalistes. N’attendez-vous pas dans ces conditions à des articles ou papiers de qualité. Le revers de la médaille c’est qu’on n’a pas encore un syndicat  fort des journalistes qui puissent contraindre les employeurs à aller vers la convention collective. Une presse libre est indépendante est une presse qui favorise la bonne gouvernance, une presse qui va suivre comment les dirigeants prennent les décisions et qui va contribuer à l’éveille de la conscience populaire. Or nos dirigeants en Afrique n’ont pas intérêt à l’avènement d’une telle presse au regard de leurs mauvaises pratiques ou leur mal gouvernance, pour le dire le plus simplement du monde.

Niger Inter : En tant que citoyen malien et journaliste quelle leçon tirez-vous de l’élection qui vient de plonger votre pays dans une crise post-électorale ?

Issa Fakaba Sissoko : Alors les faits c’est qu’il y a eu les élections : le premier et le second tour et le président sortant Ibrahim Boubacar Keita a été réélu. Et je rappelle que dans l’histoire des élections au Mali c’est la première fois qu’un président sortant est allé au second tour. Cette élection est validée par la Cour constitutionnelle. Tels sont les faits.  Nous on a fait une retransmission en direct du déroulement du scrutin sur toute l’étendue du territoire. Nous avons constaté que les élections n’ont pas pu avoir lieu dans une centaine de localités et les cartes d’électeurs n’ont pas pu être distribuées à tout le monde du fait de l’insécurité. C’est dire que certains électeurs ont été privés de leur droit de vote. J’espère que les élections à venir notamment les législatives qui se tiendront en octobre et novembre permettront de corriger ces lacunes. En ce qui concerne la crise, le fait est que l’opposant principal refuse de reconnaitre sa défaite et dit qu’il ne reconnait pas le président sortant. On est véritablement dans la crise mais j’espère que le Mali étant un pays de dialogue, les négociations vont se poursuivre pour parvenir à un compromis.

Niger Inter : Ailleurs les résultats des élections sont connus en temps réel sans contestations mais en Afrique ce n’est pas toujours le cas. Quel est selon vous le rôle des médias pour consolider notre processus démocratique et consolider les acquis démocratiques en Afrique ?

Issa Fakaba Sissoko : Je ne suis pas tout à fait d’accord que les élections sont contestées partout en Afrique. J’ai assisté par exemple aux élections au Ghana où le perdant a félicité le président qui a gagné. Là, il n’y a pas eu de crise. Au Sénégal aussi on n’a pas connu de crise post-électorale. Au Nigeria, en Afrique du Sud la même chose. Je crois que les élections sont relativement acceptées par la classe politique dans ces pays. Moi je me dis que si ces pays ont réussi leurs élections c’est parce qu’ils été sérieux et qu’ils se sont impliqués dans une bonne organisation des élections.  Malheureusement chez nous tel n’est pas le cas. Et c’est pourquoi je dis toujours dans le contexte malien la démocratie a du chemin à parcourir. On est en train de se leurrer mais en réalité il y a beaucoup de lacunes que nous devons corriger pour améliorer la qualité de notre processus démocratique. Ce n’est pas normal que les gouvernants aient 5 ans pour organiser une élection et que certains citoyens n’arrivent pas à voter après une vingtaine d’années d’expérience démocratique.

Propos recueillis par Elh. Mahamadou Souleymane