Sédiko DOUKA est Commissaire de la CEDEAO chargé de l’Energie et des Mines. Titulaire d’un diplôme d’ingénieur électromécanicien, sa carrière a débuté à la NIGELEC durant 11 ans, à l’ASECNA, aux Nations Unies puis présentement à la CEDEAO. Dans cette interview, il se prononce sur la désignation du Président Issoufou MAHAMADOU comme Président en exercice de la Conférence des Chefs d’Etat et de Gouvernement de la CEDEAO et les défis qui l’attendent puis donne son approche sur l’accès à l’énergie dans l’espace CEDEAO.

 Niger Inter : Le 29 Juin dernier, s’est tenue la Conférence des Chefs d’Etat et de Gouvernement de la CEDEAO, qui a désigné le Président Issoufou MAHAMADOU comme Président en exercice de la CEDEAO. Que peut-on retenir de ce Sommet ?

Commissaire Sédiko DOUKA : Je vous remercie de l’opportunité que m’offre votre journal pour parler des questions de la CEDEAO. Avant tout, permettez-moi de féliciter Son Excellence Issoufou MAHAMADOU pour sa désignation par ses pairs comme Président en exercice de la Conférence des Chefs d’Etat et de Gouvernement de la CEDEAO. Comme vous le saviez surement, le Président Issoufou s’est déjà distingué par son leadership et sa haute contribution dans plusieurs sujets régionaux et internationaux. Il était déjà Coprésident de la Task Force de la CEDEAO sur la création de la monnaie unique. Tout récemment, le Niger vient d’obtenir le poste de Membre non permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies et aussi est retenu pour abriter la réunion des Ministres des Affaires Etrangères de l’Organisation de la Coopération Islamique (OCI). Il est un des acteurs clé et fondateur du G5 Sahel, organisme de lutte contre le terrorisme dans cet espace. Je félicite les Autorités du Niger pour la parfaite organisation du récent Sommet de l’Union Africaine qui s’est traduit par l’entrée en vigueur de la Zone de Libre Echange Continental Africaine(ZLECAf), dont d’ailleurs, le Président Issoufou est le champion, consacrant ainsi l’avènement d’un marché unique africain.

Du Sommet de la CEDEAO du 29 juin 2019, on peut retenir que de grands sujets ont été débattus en l’occurrence la création de l’Union monétaire de la CEDEAO(monnaie unique) dès janvier 2020 pour les Etats qui sont prêts c’est-à-dire qui remplissent les critères de convergence multilatérale avec le nom retenu de la monnaie ECO, les politiques sectorielles ( travail de la Task force sur le Schéma de Libéralisation des Echanges pour la levée des barrières à la libre circulation des personnes et des biens, le développement de l’agriculture, les mines par l’adoption d’un code minier régional, les infrastructures d’énergie par l’accroissement de la production d’énergie et les interconnexions transfrontalières, les infrastructures de transport par le développement de certains corridors, les télécommunications, le tourisme, le développement social et humain, ), les questions de paix, de sécurité et de la stabilité régionale, la consolidation du processus démocratique, les situations politiques dans certains Etats membres comme la Guinée Bissau, le Togo, le Benin, le Mali, les questions électorales, les questions institutionnelles( mesures pour améliorer les cotisations des Etats sur le prélèvement communautaire). En résumé, ce sont toutes les questions qui touchent à  l’intégration régionale qui ont été abordées par les Chefs d’Etat.

Il y a lieu de préciser que durant le mandat du Niger, toutes les réunions de la CEDEAO aux niveaux des Chefs d’Etat et de Gouvernement, ministériel et experts quel que soit le secteur, seront présidées par le Représentant du Niger a ces sessions quel que soit le lieu où elles se déroulent. Il en est de même pour représenter ou parler au nom des 15 Etats membres pour une cause commune au niveau des instances internationales, c’est le Représentant du Niger qui doit jouer ce rôle. Aussi, selon les règles de la CEDEAO, la plupart des réunions se tiendront au Niger, ce qui permettrait de rentabiliser les nombreuses infrastructures réalisées dans le cadre du Sommet de l’Union Africaine. Les avantages sont immenses pour la visibilité du pays.

Selon vous, quels sont les défis qui attendent le Président Issoufou ?

Commissaire Sédiko DOUKA : De nombreux défis attendent le Président Issoufou dans la mesure où pour parvenir à une intégration régionale, plusieurs mesures institutionnelles et sectorielles sont à prendre. Selon nous, il s’agit de classer ces défis par ordre de priorité pour des besoins d’efficacité. Le premier défi est de sensibiliser les Etats membres à davantage honorer leurs engagements vis-à-vis des cotisations sur le prélèvement communautaire. Le niveau de recouvrement est bas et certains Etats peinent à cotiser alors qu’ils bénéficient plus des apports de la CEDEAO du fait de leur situation de crises politique et sécuritaire récurrentes. Le second défi est la question de paix, sécurité et stabilité régionale, de consolidation du processus démocratique et la bonne gouvernance qui sont des préalables pour tout développement économique et social. Ce volet coute cher à la communauté, des mesures doivent être prises aux échelles régionale et internationale car souvent la région est victime collatérale de certaines tensions. Le troisième défi est l’aboutissement de la monnaie unique dès janvier 2020 pour les Etats qui remplissent les critères et le reste de manière graduelle à l’image de l’Union Européenne sur l’Euro. Le quatrième défi est la mise en œuvre effective du schéma de libéralisation des échanges en levant les barrières tarifaires et non tarifaires sur la libre  circulation des personnes et des biens et l’effectivité de la carte d’identité biométrique de la CEDEAO, les échanges commerciaux entre les Etats ne sont que de 11%. Le quatrième défi est la mise en œuvre des programmes sectoriels par le ciblage de certains programmes communautaires dans les domaines des infrastructures d’énergie( opérationnalisation du marché commun de l’électricité, augmentation du déficit de production, interconnexions des réseaux électriques comme la dorsale nord reliant le Niger, Nigeria, Burkina Faso  ,Togo et le Benin, la dorsale sud  reliant le Ghana, Togo, Benin et Nigeria, etc…), le projet de construction de l’autoroute a 3*2 voies Abidjan-Lagos sur 1028km, l’effectivité du roaming gratuit et la lutte contre la cybercriminalité dans les Etats membres, la sécurité alimentaire, la lutte contre le mariage précoce, le problème migratoire, etc…. Aussi, un audit juri-comptable(forensic audit) des Institutions et Agences spécialisées de la CEDEAO vient d’être fait et déjà présenté au dernier Conseil des Ministres de Juin 2019 à Abuja. Le Niger doit assurer le suivi des restitutions et de mise en œuvre des recommandations des auditeurs pour assurer une crédibilité a la CEDEAO dans la gouvernance des biens que les Etats lui confient. Le Niger doit veiller à la mise en œuvre effective de toutes les tâches assignées à la CEDEAO, des décisions prises lors des différentes réunions des instances statutaires de la CEDEAO. Comme vous le voyez, les défis sont nombreux et il appartient au Niger de dresser la priorité pour marquer son passage.

Il faut aussi noter que la CEDEAO installera une Représentation résidente et un Bureau sur le Système d’alerte précoce d’ici la fin de l’année ; ce qui constitue un dividende pour le Niger.

En tant que Commissaire en charge des secteurs de l’Energie et des Mines de la CEDEAO, à votre avis, que faire pour inverser la tendance dans les pays de la CEDEAO où dans certains cas, des citoyens des villes et campagnes n’ont pas encore accès a l’énergie ?

Commissaire Sédiko DOUKA : Il est vrai que l’un des défis du secteur de l’énergie dans la région est le taux d’accès qui est faible avec une moyenne de 40% allant de plus de 90% au Cap-Vert à moins de 10% dans d’autres Etats. Moins de cinq Etats enregistrent un taux de 50%. Pour y faire face, après de multiples réflexions, il a été décidé d’accroitre la production et les échanges transfrontaliers d’électricité. Ainsi, un nouveau plan directeur des moyens régionaux  de production et de transport d’énergie électrique horizon 2019-2033, vient d’être adopté par les Chefs d’Etat lors de leur Sommet de Décembre 2018. Il consiste à produire 16 000 MW utilisant 69% les énergies renouvelables dont 30% de solaire et d’éolien. Le reste de 31% utilisera le gaz naturel comme combustible. Il consiste aussi à construire 23 000 km de lignes d’interconnexions électriques. Le cout total de ce schéma directeur est de 37 milliards USD. A ce jour, les échanges d’énergie entre les Etats se font de manière bilatérale. Désormais, avec la création du marché régional de l’électricité, les échanges transfrontaliers se feront de manière multilatérale. Un centre unique de coordination de ces transactions est en fin de construction à Cotonou et jouera le rôle de bourse régionale d’achats et de ventes d’énergie. Par exemple, qu’une énergie produite en Gambie peut alimenter le Niger et vice versa. Comme les producteurs seront mis en concurrence, le tarif sera forcément plus compétitif au grand bénéfice des populations. Cette question de tarif peu abordable grève radicalement les efforts quant à l’accès à l’électricité dans la région. Quant aux projets régionaux, d’ores et déjà, une douzaine est en exécution et une dizaine en préparation (études de pré-investissements, structuration, bouclage de financement et autres arrangements institutionnels et légaux). Pour ce qui concerne le Niger, il s’agit du projet d’interconnexion de la dorsale Nord qui relie le Nigeria, le Niger, le Burkina Faso, le Togo et le Benin par la construction d’une ligne de transport de 875 km dont 420 km dans le Niger. D’un cout total de 689 millions USD, le projet consiste aussi à construire des postes de transformation et électrifier près de 400 localités rurales situées dans une bande de 5km de part et d’autre de l’axe de la ligne. Le financement est bouclé et toutes les signatures attendues faites par les parties prenantes (Gouvernements, CEDEAO et bailleurs de fonds). L’Unité d’Exécution de ce Projet est déjà installée dont le Coordinateur est un Nigérien. Nous croyons fermement au démarrage effectif du marché régional de l’électricité, instrument nécessaire pour accroitre le taux d’accès dans la région. Aussi, d’autres initiatives sont en œuvre à travers notre Centre régional sur les énergies renouvelables basé à Praia par la promotion des projets de constructions de mini-réseaux et mini-centrales isolées.

 Quel est votre mot de la fin ?

Commissaire Sédiko DOUKA : Je remercie une fois de plus les Autorités du Niger et j’exhorte les nigériens à les supporter pour la réussite du mandat de ce cher pays. Les fonctionnaires nigériens travaillant à la Commission de la CEDEAO et ses démembrements sont disponibles pour aider, assister, conseiller et appuyer les Officiels nigériens dans tous les secteurs. Nous les conseillons à nous consulter à chaque fois que de besoin afin de donner des informations qui peuvent leur être utiles. Et ceci, même après le mandat du Niger, l’esprit de collaboration entre les Officiels du Niger et les fonctionnaires disséminés dans les instances de la CEDEAO doit être poursuivi.

Interview réalisée par Elh. Mahamadou Souleymane

Niger Inter

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