Le phénomène de la migration fut une source de revenus certaine pour des milliers de jeunes de la région d’Agadez. Le Niger, pays de transit des migrants se trouve être sous les feux de la rampe dans la lutte contre l’immigration irrégulière et la traite des personnes. Depuis la loi de 2015 certains acteurs de l’immigration ont volontairement cessé et attendent l’appui de l’Etat et de ses partenaires pour leur reconversion. Certes le Niger a fait des efforts mais l’appui des partenaires n’arrive toujours pas à plus de 5000 jeunes ex prestataires dans les 6565 recensés. Témoignages.

Ils étaient passeurs, rabatteurs, cocquesseurs, chauffeurs, guides, propriétaires de ghettos, vendeurs de kit, ex rebelles, transporteurs bref une multitude d’activités autour de l’économie de la migration. Avant la loi de 2015, la migration constitue une activité licite pour des milliers et des milliers de personnes dans la région d’Agadez. Les ex combattants de la rébellion des années 90 ont dû se reconvertir dans ce secteur. Pourtant, le Niger n’est qu’un pays de transit qui accueille des soudanais, des érythréens, des somaliens, des éthiopiens et bien d’autres nationalités en partance vers la Libye et l’Europe.

Pour le député Mano Aghali, même s’il faut se réjouir de l’application de la loi 03/6 /2015 qui est une action salutaire pour la lutte contre l’immigration irrégulière et la traite des personnes, beaucoup reste à faire pour la réinsertion des ex acteurs de la migration. ‘’Cette loi est en train d’être appliquée par le gouvernement. On encourage le gouvernement dans ce sens. Mais il reste, à mon avis, quelques aspects à régler. Le premier aspect, c’est que pour tous ces jeunes la filière de la migration était devenue une sorte d’économie d’entrainement dans toute la région d’Agadez où ce ne sont pas seulement les transporteurs qui bénéficiaient. C’est aussi ceux qui font la restauration, ceux qui tissent les cordes, ceux qui vendent les bidons, ceux qui vendent des animaux, ceux qui vendent des légumes, ceux qui font l’artisanat qui dépendaient de cette activité. C’était devenue une activité phare dans la région’’, a reconnu le député Mano Aghali.

Pour Bachir Amma, Président des ex prestataires de la migration : ‘’Au début de la lutte contre l’immigration, ici à Agadez nous étions contre parce que nous avons estimé que cette loi n’avait pas tenu compte des intérêts économiques de la région d’Agadez. Il faut dire que le transport des migrants ne date pas d’aujourd’hui et c’est une activité qui rapporte beaucoup à l’économie de notre région. Je dois rappeler que certains ex rebelles après les accords de paix se sont reversés dans cette activité de transport des migrants pour gagner leur vie. Et je dois préciser qu’avant cette activité était également réglementée en ce sens qu’avant de commencer il faut faire une demande d’autorisation et avoir une agence de voyage. Ce qui fait que l’autorité disposait de toutes les informations sur les personnes qui exercent dans ce domaine. Et puis avant de partir les responsables d’Agences doivent fournir à l’autorité la liste des personnes qui voyagent et leur identité à savoir leurs pays de provenance, leurs noms et prénoms puis le permis du chauffeur et les pièces du véhicule. Et cela se faisait du lundi au lundi chaque semaine sous escorte militaire. C’était dans ce contexte où beaucoup de ressortissants d’Agadez gagnaient leur vie dans cette activité que la loi l’interdisant est intervenue. Il n’y avait pas eu de concertation pour tenir compte de nos intérêts pour nous sensibiliser et nous préparer. Mais comme la loi s’impose à tous, nous avons fini par nous reprendre en acceptant la loi et chercher une issue de sortie’’.

 C’est ainsi qu’avec la mairie, explique Bachir Amma, les ex prestataires ont réfléchi sur les voies et moyens pour accompagner les jeunes qui vivent de cette activité et qui se voient obliger d’arrêter. Ces réflexions ont été élargies à la Haute autorité pour la restauration de la paix pour accompagner la reconversion de ces jeunes. Entre autres besoins des ex prestataires on peut noter : certains ont exprimé leur volonté de pratiquer le commerce, l’agriculture, l’élevage, etc. ‘’On avait enregistré 6565 personnes qui ont déclaré avoir cessé cette activité. Les autorités ont pris la décision d’une aide d’urgence au profit des ex prestataires où chaque personne devrait avoir un million cinq mille francs (1 500 000 fcfa) pour commencer une activité. Mais chacun devrait soumettre un projet pour qu’on puisse lui acheter ce dont il a besoin. Dans ce lot de 2016 à aujourd’hui il n’y a que 521 personnes qui ont bénéficié de l’aide d’urgence. C’est vous dire que le problème des ex prestataires reste entier. Et nous avons accepté parce qu’on nous a promis que tout le monde allait bénéficier de cette aide d’urgence’’, a martelé Bachir Amma, visiblement très déçu de l’état des lieux de la mise en œuvre des engagements de l’Etat et ses partenaires de l’Union Européenne. A l’épreuve des faits, les ex prestataires de la migration ont de sérieuses raisons de s’inquiéter en ce sens que l’aide pour leur reconversion ne vient pas et l’immigration irrégulière continue sous d’autres formes au vu et au su des ex prestataires.

‘’Pour nous cette loi n’a eu d’impact que sur nous les ressortissants d’Agadez. A notre corps défendant, nous observons que tout se passe comme si c’est à nous seulement qu’on interdit le transport des migrants alors que d’autres personnes d’autres nationalités continuent de l’exercer au vu et au su de tout le monde et avec la complicité des grandes compagnies de transport qui amènent tous les jours des migrants de Niamey qui sont acheminés jusqu’en Libye. Nous dénonçons ce laxisme et ce deux poids, deux mesures à notre encontre’’, dénonce Bachir Amma qui prétend avoir les preuves de ses allégations.

‘’J’ai les preuves du transport des migrants par les compagnies de transport sur Agadez et il y a ceux qui viennent les acheminer dans les ghettos ici à Agadez. Nous avons informé toutes les autorités d’Agadez sur cette situation qui nous lèse. Sur toute la ligne les nigériens sont exclus’’, nous a confié le délégué des ex prestataires de la migration.

Contacté par nos soins, la réaction d’Ibrahim Ixa, un jeune diplômé d’Agadez qui travaille dans une ONG est assez tranchée : « Pour moi l’arrêt de la migration à Agadez est un désastre pour l’économie locale parce que cette activité migratoire rapportait beaucoup à l’économie de la région d’Agadez. Nous comprenons l’inquiétude de l’Etat et ses partenaires. A l’époque où  cette activité n’était pas criminalisée, la migration est une source de revenus pour tout le monde ici. Aujourd’hui ces jeunes attendent l’aide de l’Etat et ses partenaires pour se reconvertir. Ils gagnaient leur vie avant dans la migration.  Je suis sûr aujourd’hui aucun projet ne peut compenser le manque à gagner. C’est pourquoi je pense qu’il faudrait des grands projets pour la réinsertion de cette jeunesse qui est perdue et désœuvrée. Moi en tant que jeune, je demande à l’Etat et ses partenaires de l’Union Européenne de s’assumer car c’est eux qui ont décidé d’arrêter une activité qui constitue une source de revenus à des milliers de jeunes. Je pense qu’en acceptant de respecter l’autorité de l’Etat ces jeunes ont fait preuve de bonne foi et de leur volonté de la paix car c’est un grand sacrifice de leur part que d’abandonner ce qui leur fait vivre. Il est urgent que ces jeunes bénéficient des mesures d’accompagnement. Il faut aussi que les projets soient cohérents par rapport aux attentes des bénéficiaires. L’environnement socioculturel de la région d’Agadez doit être pris en compte dans la définition des projets. »

Que faire ?

Selon le député Mano Aghali « Aujourd’hui, nous en tant que députés, les maires, les conseillers régionaux, les administrateurs contribuons à la sensibilisation des populations sur cette question. Aujourd’hui il se trouve que tous ces jeunes anciens acteurs de l’immigration sont répartis par catégorie (passeurs, chauffeurs, cocquesseurs). Il s’agit de les aider à se reconvertir dans d’autres activités génératrices de revenus. Personnellement vers les années 90 je faisais partie de ceux qui ont contribué à la réinsertion socioéconomique des ex combattants de la rébellion à travers un Projet du Haut-commissariat à la restauration de la paix rattaché à la primature. On avait réorienté à l’époque certains ex combattants dans le transport des migrants comme alternative pour laisser la rébellion et ça a marché. Aujourd’hui c’est un problème réel pour ces jeunes. C’est pourquoi je demande à tous les acteurs pour qu’il y ait une communication et aussi trouver des alternatives à ces jeunes qui ne savent à quel saint se vouer ».  Toutefois, l’honorable député national dénonce le fait que le trafic des migrants continue. ‘’Il y a une sorte de jeu de dupes présentement : il y a des acteurs de la migration qui ont cessé et qui attendent l’appui de l’Etat et de ses partenaires et ils croient fermement aux engagements. Mais au même moment d’autres acteurs continuent à transporter les migrants par d’autres voies c’est-à-dire qu’ils ne passent plus par les barrières et, si on n’y prend garde, cette situation risque d’avoir des conséquences néfastes sur le terrain. Mon souhait c’est qu’il faudrait accompagner et réinsérer ceux qui ont volontairement abandonné cette activité’’, soutient le député Mano Aghali.

Quant à Bachir Amma, le représentant des ex prestataires, il pense qu’il faudrait développer l’agriculture et l’élevage à Agadez et aussi les centres de formation professionnelle pour les jeunes. Nous dénonçons la multitude de projets des pays de l’UE mais qui ne font rien de concret pour la jeunesse d’Agadez. Il n’y a que les migrants qui profitent des centres de transit mais la population locale ne profite pas. Aujourd’hui cela fait 4 ans que nous prenons notre mal en patience. L’attente commence à être longue, très longue, se désole le président des ex prestataires de la migration.

Le Niger a fait assez dans la lutte contre l’immigration clandestine et la traite des personnes. Grâce à l’engagement des plus hautes autorités de notre pays, il est de notoriété publique que le taux de migrants en partance vers l’Europe a conséquemment diminué. Mais force est de reconnaitre que les ex prestataires de l’immigration attendent toujours. Les partenaires du Niger sont tenus de contribuer conséquemment pour la reconversion de ces jeunes qui attendent sur la base des promesses non encore tenues. Le laxisme des partenaires pourrait avoir un effet boomerang. Simple avis.

Elh. M. Souleymane, envoyé spécial à Agadez

Niger Inter

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